Editorial

Editorial du numéro 42 ("Les métiers à l'école")

Serge Goffard

Le monde de l'École et le monde du travail connaissent des relations tumultueuses. Voire se regardent en chiens de faïence, prêts à se lancer dans la litanie des reproches mutuels... Et même, pour certains enseignants, dire que l'École prépare à entrer dans la vie active (euphémisme pour éviter de dire travail ou entreprise) est en contradiction avec leur vision de celle-ci. Alors que pour d'autres, l'École a failli à ses missions en détachant ses programmes de formation des besoins et attentes des entreprises. Entre ces deux positions extrêmes, toutes les combinaisons sont envisageables, selon les personnes, les époques et les gouvernements. Pourtant, la fonction fondamentale de l'École n'a-t-elle pas toujours été de préparer à exercer un métier? Sur ce point, le consensus existe. Où le bât blesse, et depuis longtemps, c'est sur le rôle que joue l'École dans le choix dudit métier. Depuis 1975, le malaise persiste mais assourdi par la réforme du ministre René Haby, qui a institué le "Collège unique". Jusqu'alors, les positions étaient claires. Un enfant rentrait à l'École à six ans et, selon ses capacités, en sortait à quatorze, avec le certificat d'études ou de plus en plus tard, avec un brevet, un cap, un bac, une licence, un doctorat, un diplôme. Dans l'idéal des programmes scolaires et universitaires. La réalité sociologique a fait craquer la belle et républicaine façade de l'édifice. Les chercheurs ont constaté, montré, analysé les échecs de cette programmation des formations. L'ascenseur social fonctionne, oui, mais pour une minorité. Quand il ne tombe pas en panne. En 1971, deux excellents chercheurs, Christian Baudelot et Roger Establet, ont publié une étude torpille, L'École capitaliste en France. Leur démonstration, poussée aux extrêmes, montrait que l'École formait pour servir le Capital et que tout était organisé -programmes officiels, filières, formation des maîtres en corps différents, examens, orientation par l'échec - pour que les enfants d'ouvriers deviennent ouvriers, de cadres cadres, etc. Trente-six ans plus tard, des réformes majeures ont eu lieu mais l'école suscite toujours des critiques sur ses difficultés à permettre aux enfants de réussir leur cursus scolaire afin d'exercer le métier de leur choix. En revanche, la problématique des relations entre l'École et le monde du travail a évolué, dans un sens positif, au moins pour ce qui concerne leur reconnaissance mutuelle. Les stages en entreprise en fin de collège ont été pris en main par les établissements et connaissent un véritable succès. Les établissements professionnels commencent à être reconnus comme des voies ordinaires de formation. Les instituts universitaires ouvrant sur l'entreprise sont désormais bien implantés. Dans toute l'École, la notion de projet professionnel personnel fait son chemin, ce qui met la découverte du monde du travail à la portée de tous les élèves. Mais pas toujours la réussite. Les inégalités sociales demeurent et l'École n'est pas le lieu qui lève la fatalité pour ceux qui ne veulent pas être comme leurs parents. La sélection par l'échec scolaire reste préoccupante, se traduisant par une forme molle de ségrégation sociale. L'air du temps non plus n'est pas favorable à la mobilité professionnelle et sociale. Certains élèves ont donc quelques bonnes raisons de se demander à quoi cela leur sert d'aller à l'école.

Argos, n°42, page 1 (06/2007)
Argos - Editorial du numéro 42 ("Les métiers à l'école")