Dossier : Développer les relations Nord/Sud / 2. Autour du livre...

La production éditoriale malgache menacée

Marie-Michelle Razafintsalama, présidente de l'association des libraires malgaches,

Myriam Razafindratsima, auteure d'une étude sur la chaine du livre à Madagascar, myriam.razafindratsima@laposte.net.

Quand la banque mondiale soutient le monopole de l'édition par l'État, comment espérer restaurer la chaîne du livre et développer l'édition locale ? Des professionnels ne baissent pas les bras.

Dons de livres : de la bonne idée à la destruction de la chaîne du livre.

Depuis des années, Madagascar a été le réceptacle de livres en tout genre, en accord avec les gouvernements en place. Les associations ou les ONG internationales "de bonne volonté", de passage à Madagascar, ont le coeur fendu à la vue des bibliothèques municipales vides ou désuètes et décident de revenir avec des livres. Dans la plupart des cas, sans concertation avec les partenaires locaux. Et les livres arrivent par centaines de cartons. Les résultats sont dramatiques : les livres se détériorent sur des étagères, ils sont parfois tout simplement oubliés dans un coin de bureau ou, quand ils arrivent à destination, ils ne correspondent pas à la demande. Ces donateurs ont-ils approfondi la question de l'absence de livres dans ces bibliothèques ?

Les chiffres délivrés par le service des douanes malgache sur la valeur des dons reçus ces trois dernières années sont inquiétants.

Importations de livres (en euros)
Année200320042005
Libraires et grossistes725 201376 969838 999
Dons de livres662 775550 476654 580

Cela induit un développement difficile pour les professionnels du livre locaux. La valeur estimative des dons représente plus de la moitié de la valeur des importations de livres effectuées par les professionnels du secteur (libraires et grossistes). Paradoxalement, les éditeurs français s'alarment du recul de leurs ventes dans les pays du Sud. Par ailleurs, ils soutiennent et participent aux actions de dons de livres (association Trait d'union soutenue par la fondation Hachette), tout en sachant qu'il y aura sûrement des répercussions sur la vente en librairie.

Dans un rapport de mission établi il y a quelques années par un conseiller lecture publique français sur les centres de lecture, il a été mentionné que "le partenariat éducatif à Madagascar est consternant, par le manque de respect et la méconnaissance des autres qu'il véhicule, et que malheureusement il enseigne aux enfants. On pourrait le qualifier de partenariat contre-éducatif. Est-il encore temps d'arrêter cette malheureuse affaire avant l'arrivée de la centième tonne de livres ? D'autres containers sont en route dont on ne sait ce qu'ils contiennent..."

Un don de livre à "réglementer"?

La production de livres, à Madagascar, est dans une situation si catastrophique que les dons de livres sont certainement indispensables ; mais ces actions nécessiteraient un rapprochement entre les associations donatrices et les professionnels du livre qui ne sont que rarement consultés. L'association Culture et développement (http://www.culture-developpement.asso.fr), en partenariat avec des associations de bibliothécaires et l'État français, a élaboré une charte du don de livres. Elle a le mérite de remettre chaque intervenant à sa place et face à ses responsabilités.

La première réaction, face au dénuement, est de répondre à ses émotions et de puiser dans les surplus dont on dispose pour les "partager", d'où l'envoi de livres. Ne serait-il pas plus judicieux de dépenser les frais d'expédition en achat de livres locaux ? La répercussion pourrait être double : les livres correspondraient plus aux attentes des Malgaches et cette démarche favoriserait le développement de l'édition locale. Le livre n'est pas un objet comme les autres, c'est un "outil indispensable pour l'éducation, l'information, la création, le progrès social, les loisirs et le dialogue des cultures" (charte de Culture et développement). Il doit être le sujet de toutes les attentions, chaque donateur dans l'âme doit se poser de nombreuses questions et contacter des associations qui ont réfléchi aux conséquences des dons (http://www.crid.asso.fr). Faire un don peut avoir des conséquences importantes sur les filières économiques correspondantes. Le don doit aussi répondre à un réel besoin exprimé par les Malgaches et non pas être la réponse au malaise des donateurs.

Le livre, support écrit à développer, à réinventer : la responsabilité de l'État.

Madagascar, pays de tradition orale, a pourtant vu, au début du XIXe siècle, de nombreuses publications d'ouvrages. Mais ce pays a subi vingt ans de marxisme et de pénurie de livres ; ces événements, ajoutés aux difficultés économiques, ont accéléré la fragilisation de la chaîne du livre.

Le livre a totalement perdu sa valeur culturelle aux yeux des Malgaches. Il est perçu comme un produit qui se donne mais qui ne s'achète pas, et cela jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir malgache. Les ventes de livres édités localement reculent tous les ans, alors que certains sont encore à des prix accessibles pour le pouvoir d'achat des malgaches1.

L'éducation et les loisirs représentent 3,6 % des dépenses des ménages, tandis que l'alimentation représente 80 %. Des priorités sont établies par les ménages et le livre n'en est pas une. Comment se fait-il que, parmi tous les ministres qui se sont succédé, aucun n'ait eu le temps de mettre en place une politique nationale du livre, enjeu fondamental pour garder un patrimoine culturel et donner au livre toute sa place ? Selon le mémorandum au syndicat national de l'édition, rédigé en décembre 2005, les éditeurs français sont accusés par la banque mondiale d'être responsables des retards constatés en Afrique francophone en matière de politique éducative, et plus généralement de politique du livre.

Aujourd'hui, 80 % du budget de l'État malgache provient des bailleurs de fonds internationaux et leur influence n'est plus à démontrer. L'absence de projet, dans ce secteur d'activités, n'incite pas les pouvoirs publics à élaborer une politique qui favorise la production de livres et protège les acteurs de la filière. Celle-ci n'intéresse pas les bailleurs internationaux et, par conséquent, pas plus les politiques. Comment peut-on espérer, dès lors, développer l'édition locale, quand la banque mondiale soutient le monopole de l'édition par l'État ? Cette démarche est totalement en contradiction avec les objectifs qu'ils ont fixés dans leur rapport, intitulé Educational Publishing in Global Perspective, et qui stipule la création, dans le pays, d'un environnement favorable au développement d'une chaîne du livre efficiente. Les appels d'offres internationaux de manuels scolaires ne favorisent pas la participation des éditeurs locaux et la récupération des copyrights par l'État ne permet pas d'écouler ces livres sur le marché local. Or, tout le monde sait que la vente de manuels scolaires assurerait aux éditeurs une recette régulière qui leur permettrait de dégager des bénéfices et d'étoffer ainsi leur catalogue. Cette absence de soutien des pouvoirs publics, l'inexistence de politique du livre et le faible pouvoir d'achat des Malgaches sont les moteurs d'une spirale infernale. De nombreux titres ne sont plus réédités. La fragilité financière est si grande que la prise de risque éditoriale a disparu. Les éditeurs sont acculés à trouver des co-financements pour étoffer leur catalogue et ne pas disparaître. Leur liberté de choix s'amoindrit et devient dépendante des financeurs. La "bibliodiversité2" de la production malgache est menacée.

Des professionnels en résistance !

Depuis trois ans, la profession s'organise3. À la mesure de ses moyens, elle informe les organismes internationaux et les associations pour les amener à prendre conscience des effets négatifs de certaines de leurs actions sur la vitalité de la filière. Elle envisage de les accompagner pour que les organismes modifient leurs pratiques et associent les professionnels à la conception et à la fabrication des supports écrits qu'ils produisent. "Les enfants n'aiment plus lire, ils regardent la télé, la vidéo, ont accès à internet", dit la présidente de l'ALM, mais si l'on creuse la question, l'offre de livres pour la jeunesse est inexistante ; moins de cinquante titres, tous genres confondus. En milieu urbain, les jeunes investissent dans des téléphones portables, le livre n'est pas leur priorité. En milieu rural, toute une génération a grandi sans livre à l'école et, a fortiori, à la maison. Les enfants n'ont pas pu s'approprier cet objet et il ne leur est pas devenu familier. Quelles en sont les causes ? L'absence de livres, de coordination avec l'Éducation nationale et de politique du livre, faible pouvoir d'achat ? Trouver les coupables n'est plus à l'ordre du jour.

Le résultat de l'atelier du projet de coopération française "Appui au bilinguisme à Madagascar" (100 centres locaux d'échanges francophones, répartis dans les zones les plus reculées de Madagascar), en décembre dernier, confirme la demande importante des lecteurs pour le livre en langue malgache, ce qui n'avait pas été prévu au départ. De nombreuses personnes sont analphabètes et les besoins en livres illustrés pour enfants sont très importants. Depuis deux ans, l'ONG Inter aide scolaire à Farafangana, dans la région du Sud, a intégré l'utilisation de livres de lecture en malgache dans les classes des écoles publiques. Le résultat est très positif et mentionne la motivation croissante des enseignants et des élèves. Cette méthode a aussi fortement contribué à la diminution du taux d'absentéisme en classe. La vente de livres et de dépliants pendant les salons ruraux permet aussi d'affirmer l'intérêt des paysans pour les titres en langue malgache.

La profession, consciente du rôle important qu'elle a à jouer dans l'éducation des Malgaches, se mobilise. Les acteurs de la filière souhaitent relever le défi de l'éducation au côté de l'État malgache. La fabrication et la diffusion de livres et, plus largement, de supports écrits, sont les garants de la réussite de la politique d'éducation. Le document écrit prolonge et renforce l'instruction formelle faite à l'école. Il est urgent de se mobiliser pour que le livre existe, soit diffusé dans toute l'île et que chacun y retrouve l'envie de lire.

Éditeurs, libraires, associations

(1) Des livres sont vendus à 0,50 euro, une recharge de téléphone est aussi à 0,50 euro, tandis qu'un kilo de riz coûte 1 euro.

(2) Terme utilisé par l'Alliance des éditeurs indépendants.

(3) Deux associations existent depuis 2003 : le Synael (syndicat national des auteurs, des éditeurs et des libraires) et l'ALM (association des libraires malgaches).

Argos, n°41, page 59 (12/2006)
Argos - La production éditoriale malgache menacée