Dossier : Développer les relations Nord/Sud / 2. Autour du livre...

Plaidoyer pour des bibliothèques dans le sud

Marion Silvente, chargée de mission à ADIFLOR

Depuis sa création en 1985, l'association ADIFLOR se propose de faire "vivre le livre" et la pensée française à l'international.

Objectif : faire "vivre le livre"

Pour ce faire, cette association fait en sorte de redistribuer, surtout au Sud, des ouvrages que nos règles économiques de pays riche du Nord auraient tout simplement conduit à détruire : stocks neufs d'invendus d'éditeurs francophones et stocks d'occasion issus de désherbage "réfléchi" de bibliothèques municipales ou scolaires. Les donataires d'ADIFLOR sont tous des institutions ou organismes juridiquement constitués, soigneusement sélectionnés, des partenaires de terrain qui se chargent de l'acheminement des livres mais aussi de leur distribution et, parfois, de leur gestion.

Les donataires sélectionnent eux-mêmes, sur le site internet de l'association (www.adiflor.com), la quantité et les ouvrages (littérature classique ou générale, livres ou revues pour enfants, manuels scolaires, ouvrages de référence - dictionnaires ou Quid, documentaires, ouvrages universitaires, etc.) qu'ils souhaitent acquérir. ADIFLOR assure également une fonction de conseil : elle vérifie la viabilité des projets et aide à leur mise en oeuvre (choix des ouvrages les plus adaptés, orientation vers des correspondants locaux et les associations partenaires, organisation du transport, voire financement - seulement en cas de subvention publique dédiée).

Destination des envois

L'Afrique francophone, où les besoins sont immenses, reste la destination principale des dons d'ADIFLOR, représentant près de 80 % des envois. Un exemple : Madagascar. Madeleine et Jacques Guinet, délégués ADIFLOR pour la région Champagne-Ardenne, s'y sont rendus en mars-avril 2006, afin de rencontrer les différents bénéficiaires des dons d'ADIFLOR, de faire le point sur les dons reçus en 2005 (25 000 livres au total) et de recenser les besoins restant à satisfaire.

Compte rendu d'une mission

"De Tananarive à Mananara, en passant par Antsi-rabé et Tamatave, notre voyage sur l'Ile Rouge fut riche de rencontres et de découvertes. De chaque étape, nous ne sommes pas sortis indemnes, placés devant des réalités qui nous ont interpellés.

Tout d'abord, le Petit Nid de Tana : penser que cet établissement, fondé en 1987 par Mme Ramahafalisoa Sahoby, ne comptait à l'époque que 20 élèves, et qu'actuellement l'effectif est de 4 300, de la maternelle à la terminale, relève d'une gageure incroyable.

Nous sommes admiratifs devant cette oeuvre qui n'a qu'un objectif : amener le maximun de jeunes à se former, à s'éduquer et à obtenir des diplômes. Cette école malgache d'expression française est désireuse de s'ouvrir aux autres. Elle est en quête de partenariats éducatifs pour partager connaissances, expériences et savoir-faire. ADIFLOR leur a déjà fourni de nombreux exemplaires de manuels scolaires mais les besoins sont loin d'être satisfaits, étant donné l'effectif toujours grandissant de l'établissement.

L'Alliance française de Tana, dont nous avons rencontré le directeur, M. Villechalane, en gère 29 autres, réparties sur toute l'île. L'AF propose au public des cours de français pour les enfants, les adolescents et les adultes, animés grâce à des méthodes multimédia. Elle participe aussi à la mise en place de programmes de formations négociés avec les institutions publiques malgaches, en partenariat avec le Conseil régional de la Réunion ou l'Agence française de développement. En 2005, 7 613 étudiants ont bénéficié de l'AF de Tana et 402 480 heures de cours ont été vendues... Les étudiants qui viennent réviser sont très demandeurs de manuels scolaires.

Nous nous devions de nous arrêter chez frère Romain (au Centre du Sacré Coeur d'Ambatolampy), personnage charismatique et chaleureux qui dépense toute son énergie au profit des plus démunis. Le Centre qu'il dirige est un grand domaine où il a créé un lycée de 500 élèves, un centre de formation en menuiserie et ébénisterie, un centre de formation pour les femmes seules - où leur sont enseignées couture, confection et broderie - , une ferme avec une vingtaine d'agriculteurs, un accueil pour jeunes drogués et un orphelinat de 60 petits enfants "les enfants du Sourire". Sans oublier un terrain de sport où sont accueillis tous les enfants des rues. Nous ne pouvons passer sous silence également la magnifique bibliothèque-médiathèque ouverte à tous, où trône le logo ADIFLOR, très bien tenue par un couple de jeunes malgaches qui la gère avec compétence. Mais frère Romain réclame des Quid, encore des Quid, toujours des Quid... pour les recherches qu'il demande aux élèves de réaliser, avec l'aide des bibliothécaires, dans toutes sortes de domaines de culture générale. Comment résister à cette sollicitation ?

Notre périple nous conduit à Antsirabé, la ville aux 10 000 pousse-pousse. Les soeurs franciscaines de Marie nous font visiter la maternité qu'elles gèrent. Elles accueillent des futures mamans qui, en fin de grossesse, font parfois 100 à 150 km à pied pour venir accoucher. Très actives, les soeurs donnent des cours d'alphabétisation aux enfants des rues. Dans la case où sont dispensés ces cours, une nuée d'enfants nous rejoint et nous faisons des heureux en apportant livres et crayons "bic". C'est spontanément que, pour nous remercier, ils entonnent "Alouette, je te plumerai" et une chanson enfantine malgache.

Nous nous dirigeons ensuite vers la côte est... Un court arrêt à Brickaville pour visiter un CLIC (Centre de lecture d'information et de culture). Nous y retrouvons la présence d'ADIFLOR. Dans le local, les jeunes viennent se documenter et réviser. Des CLIC, CLEF (Centres locaux d'échanges francophones), CLAC ( Centre de lectures et d'animation culturelles) sont ainsi présents à travers toute la grande île.

Il n'aurait pas été pensable de quitter Madagascar sans aller jusqu'à Mananara, le village de la famille d'Alain Vérita, l'ami qui nous guide durant ce périple. Mais là, c'est vraiment l'aventure. Il s'agit de longer la côte est tout au bord de l'océan Indien, sur 300 km. Il ne faut pas moins de douze heures pour effectuer les 130 derniers en 4x4 : passage de six rivières en bac, piste complètement défoncée. Il faut parfois descendre du véhicule pour que le chauffeur, pourtant très émérite, trouve une voie possible entre les roches et les ornières creusées par les pluies tropicales. Le passage le plus cahoteux, qui s'étend sur 17 km, ne peut être parcouru qu'en cinq heures. Nous traversons des villages qui nous semblent bien isolés, près de ces pistes impraticables. Pour nous, c'est l'aventure, mais pour ces habitants ?! À Mananara, où nous sommes reçus très chaleureusement, nous restons trois jours. Nous participons à la réception de la palette de livres que nous avions préparée avec l'association créée par Alain. Il y avait joint un ordinateur, que les enseignants ont reçu avec beaucoup d'intérêt.

D'autres moments forts de ce voyage nous reviennent souvent à l'esprit. Par exemple, l'émotion de cet inspecteur de l'Éducation nationale en retraite, tenant entre les mains un dictionnaire de 2005, alors que le seul qu'il ait jamais eu datait de 1966. Ou cette jeune malgache, en classe de 3e, faisant des mots fléchés sur une revue que ses parents ne peuvent se procurer qu'à 300 km de là, et qui notait sur un carnet tous les mots nouveaux qu'elle découvrait. Ou encore le cartable d'une petite écolière, ne contenant en tout et pour tout qu'un cahier sur lequel elle devait copier tous ses cours, n'ayant aucun manuel scolaire. Et enfin ces petits collégiens de Mananara, repartant chaque week-end dans leur famille à 40 ou 50 km en brousse, pour rapporter la nourriture dont ils auront besoin durant la semaine. Il leur faut toujours marcher... marcher...".

Une nécessité d'évolution

Plus de livres des "littératures du Sud" dans les dotations et plus d'accompagnement

À travers ses dons de livres, ADIFLOR s'efforce de partager le patrimoine linguistique, culturel et intellectuel de la France avec des lecteurs francophones, dans des régions où le livre reste un objet rare et précieux. En effet, actuellement, à peine 10 à 15 % des besoins en bibliothèques publiques sont couverts dans les pays en voie de développement. Malgré les nombreuses actions de coopération, aussi variées que complémentaires, institutionnelles ou associatives, menées par la France depuis des années en faveur du développement d'une chaîne du livre et de la lecture publique, la demande reste énorme et l'aide du Nord vitale... C'est ce qu'ADIFLOR a voulu rappeler en présentant, le 21 mars dernier au Salon du livre de Paris, une table ronde intitulée "Plaidoyer pour des bibliothèques dans le Sud", dans le cadre de Francofffonies !, le festival francophone en France.

Organisée en partenariat avec l'Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF), cette table ronde a réuni Éliane Lallement, présidente de Lire en Afrique, principal partenaire au Sénégal, Viviana Quinones, de La Joie par les livres-Centre national du livre pour enfants, Fatogoma Diakité, coordonnateur national du projet franco-malien d'Appui à la filière du livre au Mali, Béatrice Laninon Gbado, auteure, fondatrice des éditions béninoises Ruisseaux d'Afrique et présidente d'Afri-livres, Alain Mabanckou, poète et romancier à succès, dont un blog très engagé a donné l'idée du thème et du titre de la table ronde.

Les interventions des invités, en présence d'un public nombreux et attentif, ont suscité un vif débat et des échanges passionnés au sujet de "la bibliothèque idéale du Sud". L'importance du soutien par la coopération française de la formation professionnelle et de l'information des bibliothécaires du Sud a particulièrement été soulignée. Manifestement, la diversité culturelle au sein du monde francophone reste à promouvoir : les livres d'auteurs et d'éditeurs du Sud, très prisés, sont, il faut bien le reconnaître, insuffisamment représentés dans les dotations émanant des associations de "don de livres". Mais comment remédier à cette situation ?

Les livres "africains" publiés par les grands éditeurs français figurent rarement parmi les titres en "surplus" qu'ils proposent de donner ; les dons qu'ils peuvent faire en contiennent donc très peu, voire pas du tout. L'éditeur Hachette Livre International fait des dons réguliers d'ouvrages spécifiquement destinés à l'Afrique, mais cela s'avère insuffisant pour couvrir la demande. Nous sommes donc amenés à réaliser des achats ciblés d'oeuvres africaines, éditées en France auprès de libraires partenaires, et chez Présence Africaine, Les Classiques Africains et Sépia qui consentent un tarif "confraternel". Ces achats ne sont possibles que si l'association dispose de budgets conséquents, ce qui est rarement le cas. Autre voie d'approvisionnement explorée : les achats auprès des éditeurs du Sud, aux prix plus adaptés, et notamment de ceux d'Afrique de l'Ouest où se concentrent les interventions. Ces achats sur place se font déjà auprès des NÉAS (Sénégal), NEI/CEDA (Côte-d'Ivoire) et Ruisseaux d'Afrique (Bénin), malgré des contraintes logistiques peu évidentes à gérer. Ils se développeront, un local de stockage ayant été inauguré en octobre, au collège de la Petite Côte de Joal, au Sénégal.

"Moi, je lis" : au-delà du livre utile

L'action phare pour 2006, "Moi, je lis", menée en partenariat avec les associations Lire en Afrique et À fond la Science (spécialisée dans le montage d'opérations de vulgarisation scientifique et technique), illustre bien le tournant pris en 2005 par ADIFLOR : des dons plus adaptés aux réalités locales, c'est-à-dire donnant la priorité au livre pour la jeunesse - constituant l'essentiel du lectorat -, scolaire ou non, et incluant des oeuvres issues du continent africain ainsi que davantage d'accompagnement des donataires.

L'objectif du projet "Moi, je lis" est de faire aller au-delà du livre "utile" figurant au programme et de développer l'accès des jeunes à la culture littéraire et scientifique, à travers le livre. Cet objectif est rendu possible grâce au soutien de la région Ile-de-France, pour l'achat des livres demandés non disponibles en stock et la prise en charge de l'acheminement des ouvrages jusqu'à destination, Joal, au Sénégal.

Mais si l'existence d'une bibliothèque convenablement dotée est une condition nécessaire, elle n'est pas suffisante pour rendre simple et évident l'accès à la lecture. En Afrique subsaharienne, la bibliothèque est avant tout le moyen d'avoir accès aux manuels scolaires. Il reste à conduire au-delà de la lecture "prescrite" dans le cadre du cursus scolaire, et à leur faire aimer la lecture loisir, source d'ouverture sur le monde.

Extraits du blog d'Alain Mabanckou

"Plaidoyer pour des bibliothèques en Afrique".

"Il est triste, inadmissible de constater la rareté des bibliothèques dans certaines grandes villes d'Afrique francophone - villes réputées pourtant littéraires ; et le livre devient alors une denrée rare, quelque chose d'irréaliste pour une jeunesse qui va dans la fosse à l'instar des moutons de Panurge. Dans ce vide culturel, chacun doit trouver les moyens de se rattacher à une branche du savoir ; mais cela ne va pas loin car, sans les livres, c'est une nuit qui tombe, c'est une cécité collective qui atteint la jeunesse."

Afin de mieux répondre aux besoins des lecteurs et d'élargir leurs centres d'intérêt, 12 000 livres seront remis à 20 bibliothèques Lire en Afrique de la région de Dakar, regroupés en quatre fonds thématiques : "culture scientifique", "oeuvres de littérature classique africaine", "littérature jeunesse éditée en Afrique", "soutien à la réussite scolaire". Dans le même temps, la médiatisation des fonds sera assurée, avec une promotion des nouveaux livres auprès des établissements scolaires environnants (brochures de présentation/thèmatiques) et des animations. Le choix de "Jouer la science" comme animation de lancement permet d'associer science et langue française et d'agir en faveur de la francophonie sous un angle original. La démarche scientifique sera présentée de façon ludique, en balayant des domaines variés (les maths, l'astronomie, la vie, l'espace, la sauvegarde de la nature, le corps humain), avec une exposition itinérante et un choix de livres conséquents. Notre ambition : voir s'élargir l'audience des bibliothèques Lire en Afrique existantes, et, à terme, tripler le lectorat (actuellement, 300 lecteurs en moyenne par bibliothèque).

La promotion en France de livres du Sud pour la jeunesse

Dans la lignée de Francofffonies !, ADIFLOR s'est fixé un nouvel objectif pour l'avenir : faire connaître et apprécier du jeune public français, - en commençant par la Seine-Saint-Denis - des livres d'auteurs et d'éditeurs francophones d'Afrique, et inverser ainsi le sens de son action de diffusion du livre, cette fois-ci du Sud vers le Nord ! Il s'agira non seulement de faire découvrir des auteurs et des illustrateurs de talent, mais aussi de mettre en valeur leur apport au patrimoine culturel commun francophone, de montrer combien ils l'enrichissent de "toutes les couleurs possibles, de toutes les sèves et de tous les soleils1".

ADIFLOR

ADIFLOR, actuellement, c'est :

  • l'investissement d'une trentaine de bénévoles, coordonnés par un permanent au siège,
  • un entrepôt national de 1 000 m2 basé à Châlons-en-Champagne, géré par 2 gestionnaires de stock en insertion, avec une camionnette de collecte,
  • quatre antennes régionales de collecte et de tri de livres (régions Ile-de-France, Champagne-Ardenne, les plus actives, et régions Centre et Midi-Pyrénées),
  • un site internet présentant le stock de livres disponibles et offrant la possibilité de commander en ligne,
  • des envois de livres à l'international, pour les réseaux éducatifs et culturels français ou francophones, en augmentation : 176 000 livres en 2005, à comparer aux 120 000 livres en moyenne. Cela a permis de faire aboutir 57 projets autour de la lecture, dans 40 pays. Ce développement des actions d'ADIFLOR se poursuit au premier semestre 2006, avec déjà 116 000 livres expédiés...

Nous espérons ainsi donner envie de lire davantage et sensibiliser le public, notamment les jeunes issus de l'immigration, à l'intérêt et au plaisir du livre et de la lecture, facteur de maîtrise du français et de réussite scolaire. Si le livre est avant tout un excellent moyen de s'évader d'un quotidien parfois difficile, il aide aussi à se construire et favorise l'ouverture à d'autres modes de pensée, d'autres esthétiques et imaginaires. Il peut contribuer à créer du lien interculturel et de la cohésion sociale.

Le projet bénéficie du soutien d'Azouz Begag, ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances (également romancier à succès et amoureux des livres...). Menée en partenariat avec Philippe Dallier, sénateur de Seine-Saint-Denis, une opération-test a été réalisée à l'école primaire d'application Louise Michel, à Pavillon-sous-bois, dans le cadre de Lire en fête 2006. Des livres de tous genres (albums, romans, nouvelles, contes et légendes illustrés, documentaires, poésie, bandes dessinées et revues), achetés par nos soins, pourront être distribués aux bibliothèques municipales de la ville choisie ainsi qu'aux bibliothèques-centres de documentation des écoles maternelles et élémentaires intéressées. La sélection bibliographique et la rédaction des notices critiques seront confiées à la Joie par les livres, spécialiste, au travers de son secteur interculturel et de sa revue annuelle Takam Tikou, de l'édition du Sud...

Takam Tikou est une revue publiée annuellement par le Centre national du livre pour enfants. Elle est ouverte sur la production enfantine et sur le développement des bibliothèques jeunesse dans les pays du Sud, francophones majoritairement. Contact : La Joie par les livres - Centre national du livre pour enfants mèl : contact@lajoieparleslivres.com - site : www.lajoieparleslivres.com

Contacts

    Association pour la Diffusion Internationale Francophone de Livres, Ouvrages et Revues
    94, boulevard Pereire
    75017 Paris
    Tél/fax : 01 40 54 78 05
    Contact : Isabelle Le Camus, Directrice
    www.adiflor.org

(1) Tiré de l'introduction à Francofffonies ! lors du dernier salon du Livre de Paris.

Argos, n°41, page 55 (12/2006)
Argos - Plaidoyer pour des bibliothèques dans le sud