Dossier : Développer les relations Nord/Sud / 2. Autour du livre...

Quelles relations Nord/Sud en matière d'édition ?

Éloïse Brezault, chercheur en littérature comparée et chargée de projets au CRDP de Paris

On peut, à juste titre, s'interroger sur les raisons qui font du livre francophone au Sud un modèle encore dominé par l'édition française1.

Et les raisons semblent nombreuses : un marché local souvent peu rentable et limité à une clientèle peu fortunée, un taux d'analphabétisme encore élevé dans beaucoup de pays africains en proie à des crises politiques récurrentes, une régression du pouvoir d'achat avec la dévaluation du franc CFA, des écrivains du Sud en quête d'une consécration littéraire qui passe bien souvent par des maisons d'édition occidentales, une politique de soutien active qui vient plus de la part du ministère des Affaires étrangères français aux pays du Sud que des gouvernements eux-mêmes, etc. En effet, ce sont les bibliothèques publiques créées dans les centres culturels français au début des années 60 qui continuent encore aujourd'hui à mener des actions importantes pour favoriser la promotion de la lecture et l'accès au livre en Afrique. Nombre de pays africains ont d'ailleurs conclu des accords bilatéraux avec la France pour la création de bibliothèques publiques2. Les exemples affluent qui font donc de Paris la capitale littéraire par excellence et le centre de décision en matière d'édition africaine3.

Le centralisme parisien et l'ambiguïté des relations Nord/Sud

En Afrique francophone, par exemple, les maisons d'édition restent bien souvent dans la mouvance commerciale et politique du groupe français Edi-presse, filiale de Hachette4. Et si Edipresse assure principalement la diffusion des ouvrages en Afrique francophone, la part réservée aux livres français (romans, manuels scolaires, bandes dessinées...) continue de l'emporter sur le livre africain, comme le note Luc Pinhas dans son essai très bien documenté Éditer dans l'espace francophone : "L'édition scolaire locale reste jusqu'à aujourd'hui fortement sous-développée en Afrique noire francophone tandis que dominent les exportations des éditeurs du Nord, lesquels remportent en outre aisément les appels d'offre lancés par les bailleurs de fonds internationaux5."

Le Caméléon Vert

Après le marché du livre scolaire très florissant, les éditeurs français ont tenté d'investir celui du livre pour la jeunesse en créant des collections à destination des pays d'Afrique : "L'Afrique en poche" (Édicef/NEA), "Lire au présent" (CEDA), "Monde Noir jeunesse" (CEDA), etc. Dans ces co-éditions, les éditeurs français mettaient leurs infrastructures à disposition, cependant que les éditeurs africains apportaient leur connaissance du marché local. C'est en ces termes qu'Édicef a conçu sa collection jeunesse "Le Caméléon Vert", lancée en 1999 en association avec des éditeurs africains6, et subventionnée, pour partie, par le ministère français de la Culture. Or, les échanges s'avéraient limités : les ouvrages étaient imprimés en France selon une charte graphique préalablement décidée par Édicef, sans grande concertation avec les éditeurs africains7 qui, par ailleurs, n'avaient pas de réels moyens financiers pour assurer la diffusion des livres en Afrique. Autres problèmes que posait cette collection : les éditeurs africains ne pouvaient pas s'associer entre eux et devaient automatiquement passer par le centre français que représentait Édicef pour proposer des textes. Et ces textes, s'ils devaient être achetés par les éditeurs africains sans aucune facilité de paiement pour être vendus en Afrique, n'étaient pas distribués en France. La collection s'est donc arrêtée en 2002 car il s'agissait finalement de faire de la coopération à sens unique comme si cette collection ne pouvait intéresser que la jeunesse africaine !

À la lumière de cet exemple, on voit bien que certains partenariats franco-africains peuvent parfois mettre en place des frontières bien souvent mentales difficiles à briser.

La collection "Adoras"

Autre exemple problématique dans le paysage éditorial africain, l'importation d'une collection sentimentale façon "Harlequin" qui vise à développer une littérature de masse, "Adoras". "On nous parle de châteaux, de neige, d'attitudes qui ne collent pas avec notre réalité", explique Méliane Boguifo, directrice de la collection. Ici, on se donne rendez-vous à l'Hôtel Ivoire, on mange de l'attiéké dans les maquis et on écoute Ismaël Lô. Il n'empêche, les voitures restent des Jaguars et des Mercedes, les hommes (producteurs, médecins, hommes d'affaires ou chefs d'entreprise) sont riches et les femmes (secrétaires, étudiantes, pianistes, chanteuses, ou employées d'agences de voyages) toujours jeunes et belles. Les titres sont évocateurs : Coeurs piégés, Un bonheur inattendu, Ce regard de feu, Cache-cache d'amour... - ce dernier titre étant un des plus vendus parmi les romans de la collection. La directrice tient au contexte africain : "Les gens doivent pouvoir se retrouver dans les histoires" et, plus prosaïquement : "Pas plus de 75-80 pages dactylographiées !" À cela s'ajoute un brin d'érotisme et beaucoup de rêve. La recette marche à merveille : le tirage de la première fournée de six titres s'élevait à 10 000 exemplaires (par titres) et ils se sont écoulés très vite. Vendus à 1 500 CFA, les ouvrages s'achètent en librairie et dans les kiosques8. Cette collection de best-sellers s'inscrit directement dans un phénomène commercial qui promeut un exotisme non pas africain, mais bien européen puisqu'il propose du rêve à des lecteurs africains, sur fond de valeurs clairement occidentales - d'ailleurs, la maquette de la couverture emprunte ouvertement à celle des éditions "Harlequin" : même typographie, style de dessin... Et c'est une première en Afrique francophone !9 Le centre exporte donc en Afrique des modèles qui font recette. Les NEI, tournées depuis quelques années vers la littérature populaire, tentent de prolonger ce succès en créant une nouvelle collection policière, "Énigmas".

Et pourtant, si ces réalités font partie intégrante de l'économie actuelle du livre, cette zone géographique que l'on appelle indistinctement le Sud connaît, cependant, des bouleversements qui sont loin d'être anodins et qui s'avèrent plus le fait d'une démarche individuelle que d'une véritable politique. En effet, les initiatives éditoriales au Liban, à Madagascar, en Tunisie ou même au Sénégal, n'obéissent plus forcément à une "logique messianique" ou de "transfert"10 - la France n'apparaissant plus comme le pays sauveur apportant son savoir à des pays en voie de développement ! Il s'opère, au contraire, une "logique d'échange et de décloisonnement"11 qui se fonde sur la réalité du terrain et qui ne passe plus forcément par le centralisme parisien.

Des initiatives locales

Les initiatives locales affleurent qui redynamisent le paysage éditorial : les librairies Antoine au Liban, principal distributeur de livres en langue française, sont devenues le point d'ancrage de la francophonie au Moyen-Orient et constituent un réseau d'une dizaine de points de vente implantés à Beyrouth et Tripoli. Depuis quelques années, le groupe a développé une activité d'édition en langue française et, plus récemment, en arabe. Les éditions Tarik, créées en 2 000 au Maroc, sont vite devenues une référence avec des ouvrages vendus à plus de 30 000 exemplaires. L'écrivaine Aminata Sow Fall a créé les éditions Koudhia au Sénégal et cherche à publier de nouveaux auteurs africains pour qu'ils soient lus par un public d'Africains12. Des maisons d'édition africaines mettent en place des co-éditions de livres jeunesse entre pays du Sud, comme la jeune collection "Le Scribe et le griot", née d'une alliance entre des éditions guinéenne (Ganndal), malienne (Jamana) et béninoise (Le Flamboyant).

L'Alliance des éditeurs indépendants

Autre initiative d'importance, l'Alliance des éditeurs indépendants, association créée en 2002 à l'initiative d'un petit groupe de professionnels du livre13. Par la mise en place progressive d'un réseau international d'éditeurs indépendants qui travaillent ensemble à des projets éditoriaux, elle participe à la circulation des idées et à la construction d'une société civile internationale en développant ce qu'elle appelle la "bibliodiversité". L'Alliance s'attache à promouvoir des accords commerciaux solidaires entre ses membres et met en place des processus de co-édition au sein de réseaux linguistiques divers (francophone, anglophone, hispanophone, arabophone, etc.).

On peut d'ailleurs citer l'exemple de la collection "Enjeux Planète", co-éditée par l'Alliance des éditeurs indépendants. Cette collection se présente, sur son site, comme "une collection mondiale pour une autre mondialisation"14, et propose des essais écrits par des auteurs des cinq continents afin d'évoquer les défis liés à la mondialisation. Pour mener à bien cette aventure éditoriale, douze éditeurs francophones se sont associés : Luc Pire en Belgique, Ruisseaux d'Afrique au Bénin, les Presses universitaires d'Afrique au Cameroun, les Éditions Écosociété au Canada, les Éditions Éburnie en Côte-d'Ivoire, les Éditions de l'Atelier et les Éditions Charles Léopold Mayer en France, Ganndal en Guinée, Jamana au Mali, Tarik au Maroc, les Éditions d'en bas en Suisse et Cérès en Tunisie. Les coûts de production sont répartis de manière solidaire et les prix des livres varient selon le marché local.

Des cyber-catalogues en ligne

On peut également citer l'association Afrilivres qui, depuis 2002, regroupe 54 éditeurs africains francophones avec un catalogue de 1 318 titres en ligne15. Une sélection de titres, stockée par Servédit, diffuseur français, peut être commandée directement sur ce site en ligne par paiement sécurisé. Ce programme d'aide à l'édition en Afrique est soutenu par le ministère des Affaires étrangères français, l'Agence intergouvernementale de la Francophonie et l'Alliance des éditeurs indépendants.

Autre réseau d'éditeurs indépendants, anglophone cette fois-ci, African Books Collective (ABC), qui regroupe, depuis 1985, 102 éditeurs africains de langue anglaise dans plus de 18 pays africains. Cette association, soutenue par des ONG, est basée à Oxford, en Angleterre, et à l'université du Michigan, aux États-Unis, qui se charge de diffuser les livres sur le continent américain. Tout comme Afrilivres, elle permet à tout un chacun de commander des livres via un catalogue en ligne16.

Ces quelques exemples relèvent d'une stratégie de mutualisation qui demeure capitale pour les éditeurs du Sud et qui rend compte de cette "logique d'échange et de décloisonnement" dont nous parlions plus haut. Afin de palier une logique de partenariats qui pourrait être trop ouvertement néocoloniale, les éditeurs africains utilisent les aides publiques au développement que leur accorde la France pour décentraliser et redynamiser les rapports Nord/Sud17. À ce titre, il est capital de lire l'ouvrage de Luc Pinhas, Éditer dans l'espace francophone18, pour prendre conscience de la multitude des flux qui traversent le monde francophone : cet état des lieux de la législation, diffusion, distribution et commercialisation du livre dans cette zone géographique plurielle balaient certaines idées préconçues que nous pouvions avoir sur les pays du Sud. Face aux grands groupes éditoriaux toujours présents, les éditeurs du Sud proposent une autre alternative qui passe par un partage des tâches, une bonne connaissance du marché et l'échange des compétences, signes d'une mutation en train de se faire.

(1) Luc Pinhas note, dans son récent ouvrage Éditer dans l'espace francophone (Paris, Alliance des éditeurs indépendants, 2005) qu'on pouvait compter environ 14 000 titres, pour une population africaine globale de 700 millions d'habitants, en 1994. La situation ne s'est pas beaucoup améliorée depuis les indépendances.

(2) À partir de 1977, commence au Mali un projet de réseau de bibliothèques publiques : l'OLP, ou Opération Lecture Publique. Elle est née d'une convention entre le ministère de la Culture malien et la France (ministère de la Coopération). Dans ce cadre-là, ce sont 46 bibliothèques qui ont vu le jour dans les "cercles" (provinces), un "wagon-bibliothèque" ainsi qu'une bibliothèque pour enfants à Bamako.

(3) Pour en savoir plus sur cette question, on peut consulter le numéro spécial d'Africultures n°57, décembre 2003, consacré à l'édition du livre en Afrique (en ligne  : www.africultures.com).

(4) Sur le site du groupe Hachette, on peut voir la liste des co-éditeurs et partenaires d'Édicef, filiale du groupe : IPN Conakry (Guinée), IPB Ouagadougou (Burkina-Faso), NEI (dont Édicef est le principal actionnaire), INRAP Congo, BER Bujumbura (Burundi), CRIPEN (Djibouti), MINESEB (Madagascar), MINEDUC (Rwanda), CEDA (Côte-d'Ivoire), ÉDIG (Gabon), les NÉI (Côte-d'Ivoire), CEPER (Cameroun), INSE N'Djamena (Tchad), Librairie Nouvelle (Mali), ACCT (Gabon), AUPELF, Mac Millan, Hachette, Le Figuier (Mali), FFA, CLÉ (Cameroun), les NÉAS (Sénégal), Vizavi (Maurice), Hachette-Deschamps (Haïti), Tsipika(Madagascar), Le Flamboyant (Bénin), CILF, Présence Africaine, UNESCO, AUF, Agence intergouvernementale de la francophonie.

(5) Luc Pinhas, Éditer dans l'espace francophone, Alliance des éditeurs indépendants, Paris, 2005, p. 79.

(6) La co-édition s'est faite avec Le Flamboyant au Bénin, CLE (Cameroun), les NÉI, les NEAS, Ganndal (Guinée), Le Figuier (Mali), Vizavi (Maurice), Hachette-Deschamps (Haïti) et Tsipika (Madagascar).

(7) Édicef s'est permis à plusieurs reprises de retoucher les textes sans en informer ses partenaires.

(8) Propos recueillis par Taina Tervoren : "Roman Harlequin africain. Des histoires d'amour qui finissent bien", Africultures, juin 1999 (en ligne :

(9) http://www.africultures.com/index.asp?menu=revue_affiche_article&no=910,

(10) page consultée le 20/05/2006).
On peut voir quelques exemples de couvertures à cette adresse : http://www.nei-ci.com/litgen/adoras.htm
Nous empruntons ces termes à un ouvrage publié par l'organisation non gouvernementale ENDA GRAF Sahel qui travaille sur l'environnement et le développement dans le tiers monde, et qui vient de faire paraître un bilan des actions entreprises depuis 25 ans en Afrique : Une Afrique s'invente, recherches populaires et apprentissages de la démocratie, "Économie et développement", Paris, Karthala, 2001.

(11) Cf. Une Afrique s'invente, recherches populaires et apprentissages de la démocratie, ENDA GRAF Sahel, "Économie et développement", Paris, Karthala, 2001.

(12) Pour plus d'informations, vous pouvez consulter en ligne la lettre n° 69 du BIEF, consacrée à la francophonie et aux éditeurs du Sud : http://www.bief.org/?fuseaction=Lettre.Article&A=289

(13) Cf. le site de l'Alliance des éditeurs indépendants : http://www.alliance-editeurs.org/fr/sommaire.php

(14) Le site de "Enjeux Planète " :
http://www.ecosociete.org/tenjeuxplanete.html

(15) Le cyber-catalogue d'Afrilivres est une mine pour qui veut commander des livres directement auprès des éditeurs africains : www.afrilivres.com

(16) Le cyber-catalogue d'African Books Collective est en ligne à l'adresse : http://www.africanbookscollective.com/

(17) Lire à ce sujet l'article de Michel Sauquet, "Éditer des livres sur le développement" in Notre Librairie n° 157 (janv.-mars 2005), pp. 14-18,
en ligne à l'adresse : http://www.adpf.asso.fr/librairie/derniers/index.html

(18) Luc Pinhas, op. cit.

Argos, n°41, page 50 (12/2006)
Argos - Quelles relations Nord/Sud en matière d'édition ?