Dossier : Développer les relations Nord/Sud / 1. En classe...

L'effondrement de l'école congolaise

Christophe Cassiau-Haurie, conservateur de la bibliothèque du Centre Charles-Baudelaire de Rose Hill (île Maurice) cch_fr@yahoo.fr

L'école est le lieu par excellence où l'enfant serait le plus à même d'apprendre à lire et à écrire...

En RDC, théoriquement, l'école est obligatoire et gratuite jusqu'à 14 ans, et ce, dès l'âge de 6 ans. Les maternelles y sont peu répandues, du moins dans le système public. Cette obligation de la scolarité pour les plus jeunes a été relativement bien suivie jusque dans les années 75-80 : le taux de scolarité au Zaïre approchait les 80 %, ce qui, au regard de l'immensité du pays et des difficultés de communication, était, somme toute, un chiffre satisfaisant. De nos jours, ce chiffre doit être très largement revu à la baisse, environ 30 points de moins selon les estimations mêmes du ministère de l'Enseignement primaire.

Les effets de la guerre

Plusieurs causes peuvent expliquer ce constat. En premier lieu, les effets de la guerre et plus particulièrement ses dommages collatéraux qui, en déstructurant les familles, ont créé le phénomène des enfants soldats (appelés "kadogos" en lingala) et des enfants de la rue (appelés "shégués1" à Kinshasa), souvent accusés de sorcellerie dans les familles. Mais ce phénomène, absolument dramatique et, à ce jour, quasi insoluble, n'est pas la principale raison de la baisse de la scolarité chez les jeunes enfants congolais.

En effet, mis à part dans quelques coins isolés du territoire, le cas d'enfants n'ayant jamais été à l'école - donc entrant dans la case des "enfants non scolarisés" - est rarissime et, de fait, très mal vu par l'ensemble de la société congolaise. L'opinion occidentale selon laquelle beaucoup de parents du tiers monde préfèrent sacrifier l'avenir de leurs enfants pour avoir plus de bras au champ (les garçons) ou aux travaux ménagers (les filles) relève d'une vue de l'esprit en RDC. La volonté générale est plutôt de faire le maximum pour que l'enfant soit éduqué, et ce, au prix de sacrifices souvent inouïs.

Les causes financières de la déscolarisation

Le problème n'est donc pas tant la non-scolarisation des enfants, réelle encore une fois dans le cas des shégués et kadogos, mais relativement minoritaire à l'échelle du pays, que celui de la déscolarisation des enfants en cours d'année, chassés pour non paiement des frais de scolarité.

Ce phénomène devient flagrant si l'on compte les effectifs présents entre le début du mois de septembre et celui de la fin octobre puis, par la suite, au milieu de chaque trimestre lorsqu'arrive l'échéance des paiements. La différence correspond à une baisse de 60 % des effectifs en moyenne2, même en tenant compte des parents de certains élèves chassés en octobre et absents durant trois mois, qui ont réussi à les faire réintégrer dans le courant de l'année, au prix d'acrobaties financières vertigineuses. En RDC, les enfants ont souvent une scolarité chaotique par définition, et ne peuvent donc pas apprendre à lire et écrire dans des conditions favorables. Ce constat est vrai en province comme dans la capitale, dans les écoles privées comme dans les écoles publiques. Je voudrais présenter ici deux exemples révélateurs, choisis parmi tant d'autres : l'un à Kinshasa, l'autre à Kole (dans le centre du pays).

Le diocèse de Kole chevauche les deux provinces du Kasaï, le territoire de Dekese (Kasaï occidental) et les deux territoires de Kole et de Lomela (Kasaï oriental). Il s'étend sur une superficie de 66 000 km2. La densité de la population, essentiellement rurale, est de 5 habitants au kilomètre carré. Le diocèse de Kole était situé exactement sur l'ancienne ligne de front qui a divisé le pays durant cinq ans. Le nombre d'écoles gérées par le diocèse est de 146, dont 7 maternelles, 104 primaires et 35 écoles secondaires. Le nombre d'élèves concernés est de 16 357 en primaire et de 3 987 dans le secondaire.

Comme dans le reste du pays, le diocèse de Kole a été victime des conflits armés qui ont déchiré le pays au cours des cinq années de guerre civile. La destruction des infrastructures de base y est quasi totale, y compris les écoles. Les biens ont été pillés de façon systématique par les différentes armées qui se sont succédé, qu'elles soient nationales, rebelles, révolutionnaires ou de libération, entraînant des massacres, des déplacements de population vers les forêts et une paralysie complète de l'ensemble des activités économiques et agricoles.

De ce fait, comme tous les autres fonctionnaires, le dernier salaire des enseignants date du mois de mars 1999, la réunification intervenue en 2003 n'ayant rien changé. Pour survivre, les enseignants ne peuvent compter que sur l'intervention, modique et au compte-gouttes, de parents tout aussi pauvres qu'eux. La prime par trimestre atteint en moyenne 1 euro pour les enfants de l'école primaire et 2 euros pour ceux du secondaire3. Cette prime est attribuée à 70% pour la "motivation des enseignants4". Le reste est réparti entre les écoles (15 %), le bureau de la coordination (9 %), la sous-division provinciale de l'éducation (1%), l'inspection principale provinciale (2%) et enfin la division provinciale (1%)... À ceci s'ajoute le paiement des frais officiels de scolarité (que l'on appelle minerval en RDC). Chaque élève paie 100 Fc par an. 50 % de cette somme est reversée au trésor public, 20 % au budget de la province et 30 % à la maintenance de l'école.

Ce sont donc les parents d'élèves qui, du fait de l'absence de budget de l'éducation, non exécuté depuis 1994, prennent en charge les services et bureaux de l'enseignement dans la province, non seulement de la coordination, pourtant conventionnée avec l'État, mais aussi des différentes directions publiques.

La situation à Kinshasa est encore pire pour les parents d'élèves car la situation des ménages est supposée plus "aisée", et les services de l'État sont beaucoup plus "présents". Le groupe scolaire Nepoko, fondé en 1995, est situé à Ngaba, une des communes populaires sur les 21 que compte la capitale. Le nombre d'élèves inscrits en début d'année 2005-2006 était de 621. Les frais de scolarité trimestriels étaient de 18 euros pour la maternelle et l'école primaire, 22 euros pour le secondaire général, 26 euros pour les humanités montantes (équivalent de la 3e et 2de) et enfin 41 euros pour les classes terminales.

De la même façon qu'à Kole, cette ponction financière sert à compléter les salaires du personnel, très peu payé par ailleurs5, et à la participation de l'école au fonctionnement des différents services éducatifs centraux (le budget du ministère de l'enseignement primaire), déconcentrés (l'inspection principale provinciale), décentralisés (la division urbaine de l'enseignement) et para-étatiques (service de la promotion scolaire, service du contrôle des personnels, etc...). Elle sert également à payer d'autres charges imposées à l'école du fait de sa situation géographique : entre autres, un versement mensuel à la direction générale des Impôts, d'environ 30 euros par mois - l'école est considérée par l'État comme une petite entreprise - ainsi qu'un versement d'environ 20 euros par mois à l'Institut national de la sécurité sociale qui, pourtant, ne verse plus aucune prestation ou pension à quel-que travailleur que ce soit depuis plus de quinze ans.

On ne sait pas quelle est la position la plus privilégiée : enseigner loin de la capitale et oublié par celle-ci, ou vivre en son sein et se faire régulièrement ponctionner, de façon officielle ou officieuse6.

En RDC, non seulement l'État n'aide en rien le fonctionnement du système scolaire, mais pire, il vit "sur la bête", en rackettant des parents qui, pour certains, paient des impôts par ailleurs. Cet "impôt du pauvre" constitue, avec les soins de santé, l'un des soucis majeurs des chefs de famille congolais. Il est surtout l'un des freins majeurs à l'alphabétisation des enfants et, partant, au développement du pays.

(1) Je signale à ce propos un excellent article de Mike Davis sur ce sujet dans le Monde diplomatique de septembre 2006.

(2) Il s'agit de la différence moyenne de budget prévue par le projet franco-congolais d'appui à la documentation lors des différents dons de livres aux élèves, effectués en début d'année scolaire et au milieu de l'année scolaire (mars).

(3) Soit respectivement 400 Fc et 800 Fc à l'époque.

(4) Cette expression n'est pas de l'humour de ma part, mais la dénomination officielle telle qu'elle est marquée dans les circulaires.

(5) À la différence de l'intérieur du pays, les enseignants sont payés de temps à autre dans les grandes villes du pays : une moyenne mensuelle de 10 à 15 e, alors qu'il est strictement impossible pour un chef de famille kinois de subvenir aux besoins de sa famille avec moins de 90 e par mois.

(6) Tous ces calculs ne tiennent pas compte des prélèvements non prévus et des "tracasseries" dont parlent à demi-mot les directeurs d'écoles, et que nous appelons en France dessous de table, bakchich, corruptions...

Argos, n°41, page 45 (12/2006)
Argos - L'effondrement de l'école congolaise