Dossier : Développer les relations Nord/Sud / 1. En classe...

Soirées pyjama et conteurs à l'école

Roselyne Rollier, enseignante et directrice, école maternelle Paul-Lafargue, Montreuil

Comment instituer un autre rapport à l'école, intégrer les familles et construire une culture commune aux différents acteurs du champ éducatif d'un quartier défavorisé de banlieue ?

Pourquoi des "soirées-conte"?

L'école maternelle Paul-Lafargue est située dans un quartier excentré de la ville (peu de transports, très peu de commerces et de structures sociales ou culturelles),le quartier des Morillons. Intégrée à un dispositif REP avec les écoles et le collège voisins, l'école accueille 5 classes. La population, à forte proportion de traditions étrangères, rencontre des difficultés surtout d'ordre économique (chômage) ou social (familles monoparentales ou instables). Les enfants sont souvent en échec dans leur scolarité, surtout à cause des lacunes dans le domaine de la langue et par manque d'accès aux structures culturelles. Peu d'associations existent dans le quartier, et celles qui perdurent éprouvent de nombreuses difficultés du fait du manque de moyens, tant humain que financier.

Le projet conte est né il y a une dizaine d'année, pour permettre un échange de culture et une valorisation des cultures représentées, autant que pour donner une culture commune permettant un travail approfondi sur l'apprentissage de la langue. Au fil des années, le projet a évolué en prenant plus d'ampleur et en se transformant en projet de quartier, avec un volet formation des adultes. Il fédère maintenant trois écoles maternelles, deux écoles élémentaires, deux associations de quartier de soutien social, la bibliothèque municipale, les centres de loisirs et ponctuellement le collège, tête de réseau. Depuis trois ans, les différentes actions ont fait l'objet d'un dépôt de projet auprès du DSU de la commune qui finance une partie des interventions. Des réunions de concertation ont lieu deux à trois fois par trimestre entre les partenaires du projet, et permettent la gestion des programmations et une réflexion, tant sur les objectifs que sur le bilan des actions.

Selon les partenaires, le projet se décline différemment : lectures d'histoires et interventions de conteurs à la bibliothèque les samedis après-midi, interventions de conteurs et travail pédagogique en classe et après la classe dans les écoles. À l'école maternelle Paul-Lafargue, depuis une dizaine d'année, des conteurs interviennent régulièrement dans l'école.

Quatre types d'actions sont en place et alternent pour sensibiliser les enfants et leurs familles, puis pour approfondir un travail sur la langue :

  • Un conteur vient à plusieurs reprises raconter aux enfants d'un groupe-classe : les enfants écoutent (et apprennent ainsi à être des auditeurs attentifs), puis reprennent l'histoire avec l'enseignant, qui privilégie le texte, la diction, le vocabulaire, la structure du récit, selon les âges et l'objectif de la séance.
  • Dans la BCD de l'école, les enfants peuvent emprunter une fois par semaine des albums, des documentaires ou des livres de contes qu'ils font lire par leurs parents. En classe, l'enseignant lit régulièrement des contes. La fête du premier trimestre est consacrée traditionnellement aux contes : les enseignants "jouent" un conte (les décors sont faits par les enfants) ou bien se transforment en conteurs itinérants pour chaque classe, le temps de la fête.
  • Un temps fort est chaque année consacré aux contes avec les familles, soit sous forme de soirées trimestrielles, soit (depuis deux ans) sous forme de "Semaine du conte", avec un conteur chaque soir dans la BCD et une clôture "soirée pyjama", où les enfants et leurs familles viennent avec lampe de poche et pyjama écouter les conteurs jusqu'à la nuit.
  • Dans le cadre d'une classe à PAC, une des classes a pu bénéficier d'un plus grand nombre de séances de conte et a commencé à s'initier à l'expression orale devant un groupe. Des trames ont été construites avec le conteur et ont donné lieu à des séances d'improvisation devant les camarades. Les enfants qui ont suivi ce projet ont pu, par la suite, travailler par écrit (sous forme de dictées à l'adulte) pour élaborer un recueil publié en numéro spécial du journal de l'école.

Bilan en regard des objectifs visés

  • Construire une culture commune aux différents acteurs du champ éducatif du quartier : les partenaires ont appris à se connaître et à utiliser la complémentarité de leurs fonctions. Des projets communs ont pu naître de cette collaboration (travail sur la santé, affiches sur les droits de l'enfant, semaine contre le racisme...).
  • Permettre aux enfants de s'inscrire dans une histoire collective, d'affronter les obstacles pour grandir : au fil des années, le public s'est fidélisé et la demande est maintenant anticipée. Les références au vécu commun ("soirées pyjama", séances en classe avec les conteurs...) donnent des outils pour comparer et dialoguer.
  • Utiliser le langage pour penser, dire, restituer : Les enfants font plus facilement référence à des contes connus pour comparer des personnages ou des trames de récits. Le vocabulaire courant s'est enrichi des formules traditionnelles du conte qui permettent d'expliciter un vécu et des sentiments dans un langage précis. Les situations évoquées dans les contes offrent à chaque enfant, selon ses besoins, un environnement psychique et éducatif qui, peu à peu, et à force de répétition, donnent les outils pour résoudre ses propres questionnements (les résultats des évaluations langage le mesurent, pour ce qui touche aux capacités d'écoute et de retransmission d'un récit).
  • Améliorer les relations école-parents : la fréquentation assidue des contes par les parents (98 % des parents ont assisté à la soirée conte en pyjama, un quart des familles sont venus écouter chaque soir de la semaine) montre que cette pratique culturelle est enracinée dans la vie de ces familles, pour beaucoup issues de cultures riches en patrimoine oral. Le plaisir évident exprimé par ailleurs de retrouver des pratiques anciennes joue un rôle important dans l'entraînement à la motivation des enfants. La valorisation des séances par les enfants, en échange, fédère un sentiment positif de la réflexion des parents sur l'école. L'occasion de pénétrer dans l'école à égalité avec leurs enfants et les enseignants, qui se changent en écouteurs au même titre que les parents, crée un climat de confiance durable. Comme l'a dit un parent : "J'aimerais laisser mes oreilles ici toute la nuit !"
Argos, n°41, page 43 (12/2006)
Argos - Soirées pyjama et conteurs à l'école