Littératures

Le photoroman : naissance d'un genre (1)

Daniel Martin, CRDP de l'académie de Créteil

Première étape d'une démarche alternant l'analyse critique et la production orale, écrite et photographique. La réalisation d'un photoroman se conçoit sur le long cours. ]

Le travail autour du photoroman sollicite de nombreuses compétences et ouvre les élèves à diverses explorations et mises en situation. Il trouve son plein développement à travers une démarche de projet et une dynamique d'équipe au sein de la classe. Il permet d'aborder de façon très active des notions et contenus que l'on ne sait pas trop comment introduire ou traiter habituellement, comme la lecture d'images, par exemple, ou la production d'écrits fonctionnels.

Cet article, consacré à l'exploration du genre roman-photo, est le premier d'une série qui en comportera d'autres : les enseignements de la BD ; l'élaboration du scénario ; la dimension photographique ; la mise en page du photoroman. Outre le désir d'initier des projets, ces articles ne se destinent pas exclusivement à la réalisation d'un photoroman, ils proposent des démarches qui peuvent être réinvesties dans d'autres contextes.

Du roman-photo au photoroman

Créer un photoroman nécessite une réflexion sur la référence au roman-photo, un genre qui a mauvaise presse. Il faut donc se disposer à produire une oeuvre qui se démarque de la vocation du roman-photo, de son esthétique et de ses codes particuliers. On peut définir le roman-photo comme un art populaire kitsch qui s'appuie sur le rêve, le mythe et la réalité quotidienne pour exposer un scénario sentimental et le plus souvent intimiste.

Les élèves ont besoin d'arguments et d'outils d'analyse pour apprécier la pertinence des critiques qui cataloguent le roman-photo comme une forme d'expression "déclassée". Ce travail d'analyse permettra aux élèves de se forger la capacité d'observer et d'analyser différents exemples de photoromans.

On peut comparer le statut de ce genre à celui du policier ou des mangas pour lesquels les élèves éprouvent tant d'attirance (comme en son temps pour la BD).

Histoire (à l'eau de rose...)

Le roman-photo a son histoire, son répertoire, ses évolutions, un lectorat populaire qui le place à la source d'un certain nombre de productions aujourd'hui très médiatisées qui constituent une partie non négligeable de l'environnement culturel de nos élèves. Pensons aux séries et feuilletons télévisés, aux jeux vidéo tels que la série des SIMS où il s'agit de donner vie à des personnages à travers les aménagements et situations (très normés...) de leur environnement quotidien (pour le moins individualiste et politiquement correct...).

On assiste actuellement à un regain d'intérêt pour le roman-photo mais dans des exploitations plus ou moins détournées. J'en veux pour preuve deux créations qui touchent le public dans deux champs culturels différents.

À la télévision, la série quotidienne Plus belle la vie diffusée sur France 3 exploite ouvertement la référence au roman-photo. C'est particulièrement flagrant dès la page d'accueil du site officiel http://plus-belle-la-vie.france3.fr/, qui propose une visualisation en bande verticale des épisodes sous l'appellation "roman photo". Cette disposition "image par image" introduit une différence notable avec la présentation "en damier" des romans-photos version presse écrite. Cela modifie la lecture du récit d'autant plus que le texte est essentiellement basé sur des répliques dialoguées en style direct où sont un peu noyées les informations de localisation spatio-temporelles et les indications sur les sentiments intimes des protagonistes.

De plus, les changements de séquences ne sont pas aisément repérables à l'image. Il n'en reste pas moins que cette série est très proche de l'esprit roman-photo : située à une heure de grande écoute, elle brasse des sujets de société contemporains dont les enjeux concernent et sont exposés dans le microcosme de la vie ordinaire, selon un traitement fictionnel confié à une "famille" de personnages stéréotypés. Tout contribue à une identification facile du téléspectateur. Si intenses que soient les tensions mises en scène, elles ne touchent toutefois pas le spectateur jusqu'à une remise en question de sa vision du monde ou de ses valeurs intimes. La proximité qui s'installe d'épisode en épisode avec la galerie des personnages récurrents génère en quelque sorte son propre univers et le téléspectateur devient spectateur de sa propre relation au feuilleton (n'oublions pas, au passage, que le concept de feuilleton est né de la presse écrite). Cela crée une sorte de filtre avec la réalité, celle qui bouscule le spectateur dans le propos documentaire ou les actualités. L'importance accordée à la photo sur le site internet illustre bien la place privilégiée de l'image dans le genre roman-photo.

Dans le domaine cinématographique, on peut évoquer le film Toi et moi de Julie Lopes-Curval, sorti en salle le 8 mars 2006, disponible en DVD, avec Marion Cotillard, Julie Depardieu et Jonathan Zaccaï comme interprètes principaux. Avec un sous-titre comme "La vie est un roman-photo !", le ton est donné. Ce que confirme la conception du site internet officiel (http://www.toietmoi-lefilm.com/).

La réalisatrice fonde son film sur une partie des codes en vigueur dans le roman-photo, c'est d'ailleurs ce choix esthétique qui frappe dans l'affiche du film, le site internet et la publicité de promotion du film. Le scénario est construit autour du contraste entre deux soeurs aux caractères bien distincts. Voici comment la réalisatrice définit l'association de l'imagerie du roman-photo au personnage d'Ariane, l'une des deux soeurs, rédactrice de romans-photos, jouée par Julie Depardieu :

"Le roman-photo incarne pleinement l'idée d'un monde "parfait" dans lequel on peut s'enfermer... Le personnage d'Ariane est d'ailleurs dans cette mouvance. Elle cherche un homme à l'ombre duquel elle pourrait se reposer, un protecteur. Farid en a l'apparence, mais il est évidemment plus complexe. Pour combler ses manques, Ariane se met alors en scène dans une vie fantasmée. L'enjeu de son personnage est de sortir de ce manège, de cesser de tourner en rond pour trouver enfin ce qui est juste pour elle. Un "amour simple et possible"".

Concernant plus précisément les choix de réalisation en référence à l'univers du roman-photo, voici quelques mises au point de Julie Lopes-Curval :

"Les moments de roman-photo ont un côté années 60, très coloré, un peu décalé car l'esthétique du roman-photo est indissociable de cette époque. [...] Ce que je voulais avant tout dans mon film, c'est que la vie ait des accents de roman-photo mais aussi que le roman-photo soit proche de la vie. Et la vie peut être drôle et surprenante. En fait, c'est une sorte de jeu : la vie, le roman-photo, les rêves, le réel...".

De fait, les planches des romans-photos d'Ariane insérées dans le film reflètent l'évocation stylisée des relations entre les deux soeurs et les développements plus ou moins fantasmés de leur parcours sentimental personnel. Les effets de distorsion et de loupe créés par le jeu de va-et-vient entre la réalité et le roman-photo produisent un effet de décalage comique. Ces plages fixes exposent une succession de ce qui correspond à une vignette de photo-roman : les codes de la photographie et de la mise en scène sont très fidèlement restitués par la composition des poses, des postures et des expressions du visage des acteurs. À une différence près : l'exubérance des décors qui n'est pas de mise dans le roman-photo ordinairement. La diction très surjouée de ce qui correspond au contenu des bulles des romans-photos papier complète cette irruption du roman-photo dans le film. La séquence intitulé "Roman-photo" du making-of du film illustre le travail en studio des acteurs et du photographe pour obtenir ce rendu.

Ainsi, Toi et moi n'est pas une dénonciation du roman-photo et de la conception du monde dont il est représentatif. On voit qu'il s'essaie davantage à une représentation des tourments existentiels du personnage central d'Ariane, à travers une utilisation des codes du photoroman sans mépris et sans grandiloquence.

Il est donc très astucieux de projeter le film à des élèves pour les aider à répertorier les caractéristiques sociologiques du roman-photo et de son univers. De partir des constats les plus évidents (couleurs criardes, dialogues dont la diction particulière évoque les bulles des vignettes des romans-photos, décors kitch, ambiances sitcom...) pour évoluer vers des remarques plus subtiles. Sans doute un soin particulier peut-il être accordé à l'étude de la scène de la galerie d'art, au chapitre 2 du DVD, qui présente le travail de la photographe Nan Goldin. La scène se conclue par cette réplique de Mark (Jonathan Zaccaï) qui accompagne Lena (Marion Cotillard), la deuxième soeur, qui est violoncelliste :

"Si tu n'as que la technique à offrir, tu fais du porno. En musique comme ailleurs."

On peut étudier aussi, au tout début du chapitre 9 du DVD, la scène où Pablo découvre qu'Ariane est l'auteur de romans-photos qu'il prend un certain plaisir à parcourir dans le magazine Toi et moi... À travers sa réplique, Julie Lopes-Curval montre bien la diversité des attentes des lecteurs dont il faut souligner au passage qu'ils sont composés de 25 %... d'hommes.

"Je l'achète quelquefois. C'est parce que c'est facile à comprendre... Et puis ma mère le lisait et moi j'ai appris le français avec. Les histoires ne sont pas très développées [moue désappointée d'Ariane] mais parfois, il y a de belles situations, de belles histoires. Sauf que les hommes, ils sont toujours riches, ils ont des voitures. Je trouve ça un peu démodé."

Même le compagnon de Léna, tout professeur et tout assidu qu'il est, prend conscience des distances qui l'éloignent de sa propre compagne à travers la lecture des histoires qu'Ariane met en scène d'épisode en épisode, puisque les interrogations qui troublent sa vie personnelle sont sa source d'inspiration.

Quoi qu'on pense de l'intérêt et des qualités du genre roman-photo, il ne faut pas se priver de réfléchir sur le fait qu'il perdure depuis plus de cinquante ans et que sa publication mobilise des moyens de l'industrie de la presse et une véritable organisation autour des studios de production avec ses techniciens, ses photographes, ses acteurs.

Le roman-photo est issu des cinéromans apparus à la fin des années 20, composés d'images extraites de séquences de films légendées. Les cinéromans eurent les faveurs du public dans les années 30-40. Ils permettaient, entre autres, aux spectateurs de province frustrés de cinéma d'avoir un aperçu des films et des vedettes en vogue.

En Italie, les frères Del Duca lancent un hebdomadaire appelé Grand Hotel, du nom d'un film avec Greta Garbo et Joan Crawford. Grand Hotel publie sur ses douze pages des fumetti, qui, par leurs thèmes, leur composition, leur rythme, annoncent le roman-photo. L'appellation fumetti (littéralement "les petites fumées", pour désigner les bulles de dialogue qui se posent sur les illustrations comme de petites fumées) est traduite en France par roman dessiné. Les meilleurs créateurs sont italiens (ils fournissent également la presse féminine en illustrations diverses et en couvertures de magazine). D'abord feuilleton au sein d'un magazine, le roman dessiné connaît assez vite l'édition en volume complet. La filiation avec le cinéma (et spécialement le modèle hollywoodien) est évidente et clairement exploitée. Parallèlement, en 1947, en Italie toujours, deux éditeurs publient les deux premiers romans-photos, dont un réalisé par le cinéaste Damiano Damiani pour le magazine Bolero. Le succès est foudroyant !

Un des frères Cino del Duca, exilé d'Italie en France depuis 1932, est devenu un des plus grands magnats de la presse parisienne d'après-guerre. Il fait paraître en France, en 1947, un périodique bi-mensuel, Nous Deux, qui devient hebdomadaire dès le numéro cinq. Il est, en fait, la copie conforme de Grand Hôtel. Le premier roman dessiné français s'intitule Âmes ensorcelées.

Deux ans après sa création, Nous Deux atteint 600 000 exemplaires. Les Éditions Mondiales lancent, du coup, une foule de nouvelles revues. Citons le magazine de télévision Télé Poche, apparu en 1966, dont la formule initiale contient des romans-photos ; citons aussi deux titres emblématiques de cette presse sentimentale, Intimité et Modes de Paris. D'autres éditeurs suivent cet exemple. La diffusion moyenne de Nous Deux atteint son apogée en 1957, avec un million et demi d'exemplaires.

L'ensemble des hebdomadaires publiant des romans-photos vend, au total, sept millions d'exemplaires par semaine. Cino del Duca accepte, en 1964, que la traditionnelle couverture dessinée soit remplacée par une photo, celle de Johnny Hallyday, pour le premier roman-photo de vedettes. Un bon coup médiatique qui fait grimper les chiffres de vente et sera mainte fois réexploité ensuite. Le roman dessiné a disparu à partir de 1963, la dernière couverture dessinée date de 1971. Nous Deux tire à plus de 500 000 exemplaires en 1989.

Berceau du genre, l'Italie continue à assurer l'ensemble de la production des romans-photos. Le rapport qualité/prix est inégalé, les comédiens et mannequins sont nombreux et rompus à la technique. Le "Cinecitta" du roman-photo, ce sont les studios du groupe Lancio, situés dans la périphérie de Rome. Lancio domine le marché national et international. Ce groupe d'édition s'est constitué une écurie d'acteurs pour la plupart sous contrat d'exclusivité dont certains atteignent en quelques mois un statut de "star" à part entière. Dans les années 80, les éditeurs italiens ont produit des saga réparties sur plus de trente épisodes. Cette évolution s'est poursuivie dans les années 90. Le roman-photo se plaît à faire de l'oeil à un public familier des séries télévisées américaines et sud-américaines.

Cet extrait du sommaire d'un Nous deux de mars 2006 illustre bien les ressorts du roman-photo et de sa publication en épisodes :

"Sentiments, émotion, passion, évasion... des mots riches en promesses attendus chaque semaine dans nos colonnes comme autant de rendez-vous galants. Selon les histoires, ils nous emmènent vers le rêve, le rire ou les larmes... pour notre plus grande joie. [...]".

Nous verrons dans le prochain Argos, à la lumière d'éléments d'analyse objectifs, quels sont les codes narratifs et photographiques, les choix esthétiques qui font le succès du roman-photo comme figure emblématique de la presse du coeur. Ce qui nous donnera les moyens d'envisager son détournement au profit de la réalisation de photoromans avec les élèves.

Pour accéder au roman-photo au format pdf : http://www.camh.net/fr/About_Addiction_Mental_Health/Mental_Health_Information/depression_photonovfr.pdf

Argos, n°41, page 27 (12/2006)
Argos - Le photoroman : naissance d'un genre (1)