Dossier : L'effet religieux / 3. Lire les textes avec méthode

Comment peut-on être coptisant ?

Jean-Louis Fort (*) .

"Ah bon, vous êtes copte ?
- Non madame, non monsieur, je ne suis pas copte !"
Combien de fois me suis-je entendu adresser cette réponse à telle ou tel qui apprenait que j'enseignais
le copte, la langue des coptes,
c'est-à-dire des chrétiens d'Égypte !

"Comment peut-on être coptisant... sans être copte ?" Telle était bien la question qu'avaient alors à l'esprit mes interlocuteurs, mais qu'ils se gardaient toutefois de me poser, vu l'agacement que la première avait déjà suscité chez moi. Plutôt brusque, ma réponse n'est toutefois pas à comprendre comme une forme de "reniement" ou de mépris : outre le fait qu'elle émane d'un fonctionnaire d'État français attaché au principe de la sacro-sainte laïcité, elle relève tout simplement d'une mise à distance, salutaire, face à la complexité intrinsèque de cette discipline qu'est la coptologie.

Le problème que révèle cette anecdote trouve ses racines dans le terme copte lui-même, puisque ce mot regroupe trois perspectives qui sont aussi différentes les unes des autres qu'elles sont indissociables, du fait de la géographie et de l'histoire. La première perspective, ethnique, provient de l'étymologie même du mot. Copte ne signifie en effet rien d'autre qu'égyptien : sous le vocable que les Grecs utilisaient pour désigner les habitants de l'Égypte, se cache le nom de la capitale égyptienne, Memphis. Avec la conquête de 641, ce mot grec continua d'être employé par les Arabes, se transformant simplement en qubti, dont dérive directement notre copte. Mais qubti lui-même allait très vite prendre un autre sens, religieux celui-ci : les autochtones se différenciaient bien évidemment des conquérants en ce qu'ils étaient les habitants du pays conquis, mais aussi en ce qu'ils n'étaient pas musulmans... mais chrétiens. Cette spécialisation religieuse du terme se trouvait déjà en germe avec les conséquences du concile de Chalcédoine de 451, où les Coptes (Égyptiens) décidèrent de se séparer de l'Église de Constantinople, en devenant alors des chrétiens orthodoxes "monophysites", ou plutôt "non-chalcédoniens". Plus près de nous encore, employée quelque peu abusivement, la dénomination coptes pourra englober aujourd'hui la totalité des chrétiens d'Égypte, qu'ils soient "historiques" ou devenus catholiques ou protestants à la suite de missions (XVIIe-XIXe siècles). Quant à la dernière dimension du terme copte, elle est d'ordre linguistique : dernier stade de l'évolution de l'égyptien, le copte est une langue à part entière, dialectisée, et dont la caractéristique majeure est d'avoir rompu avec les autres systèmes graphiques égyptiens par l'adoption d'un système alphabétique qui lui permet de noter les voyelles (l'alphabet grec auquel s'adjoignent sept signes d'origine démotique). N'ayant pas survécu à la pression de l'arabe, le copte a fini par s'éteindre progressivement au XIIIe siècle pour devenir une "langue morte", et n'existe plus aujourd'hui que sous le seul dialecte B (bohaïrique) avec le statut de "langue liturgique", identique au "latin d'église".

Aussi, la seule véritable question qui mérite d'être posée est-elle à formuler en ces termes : "Comment peut-on être coptisant... sans avoir à l'esprit la complexité de cette "trinité sémantique" que recouvre à lui seul le mot copte ?" La question étant bien évidemment rhétorique, je me contenterai de livrer ici quelques réflexions d'ordre épistémologique issues de ma double pratique de chercheur et d'enseignant sur les moyens dont dispose la coptologie pour gérer au mieux le "religieux", quelles que soient sa forme et sa nature. Il s'agira tout à la fois de présenter cette discipline et les rapports qu'elle entretient avec les religions, de montrer que l'apport fondamental du copte réside dans le nouveau regard qu'il nous permet de porter sur les premiers siècles de l'ère chrétienne et sur les textes bibliques et qu'une telle perspective peut trouver harmonieusement sa place, sous certaines conditions, dans l'apprentissage même de la langue.

La religion, un poids pour les coptisants ?

Qui peut-on être pour être coptisant ? Sans prétendre établir un "portrait-robot" dans lequel tous pourraient se reconnaître, nous présenterons seulement quelques tendances en nous attachant à la diversité des acteurs : spécialistes ou apprenants, tout le monde peut être coptisant, quelles que soient ses convictions personnelles.

Les spécialistes

Il ne servirait à rien de dresser ici une galerie de "caractères" des coptisants coptes qui ne parviennent pas à concilier leur travail et leur "coptitude", revendiquée. Comment aborder sereinement une discussion scientifique, lorsque la simple mention de l'étiquette classificatoire historique "monophysite" provoque l'ire d'Untel, qui se met à récuser avec la plus forte véhémence cet adjectif, un terme qu'il va jusqu'à prendre comme une véritable insulte qui lui est adressée, à lui et à toute la communauté qu'il pense représenter ? Et si l'on considère toujours l'arabe comme la langue des "envahisseurs" (les coptes étant, du fait de l'étymologie et de l'histoire, les seuls à pouvoir se réclamer authentiquement égyptiens), que peut-on bien faire de tous ces textes bilingues copto-arabes grammaticaux ou même liturgiques ? Il est vrai que, dans certains cas bien particuliers, compte tenu notamment de la situation actuelle en Égypte et des tensions réelles existant entre les communautés religieuses, la distanciation peut s'avérer délicate à opérer. Fort heureusement, cette catégorie ne représente qu'une frange toute marginale.

Un fait marquant retiendra surtout l'attention : parmi les spécialistes du copte, longue est la liste des hommes d'Église. On y compte les pionniers, bien sûr, depuis le jésuite allemand Athanasius Kircher, qui posa, dès 1636, que le copte et l'égyptien hiéroglyphique n'étaient qu'une seule et même langue, en passant par l'augustin Guillaume Bonjour, dont la grammaire de 1698 - sur le point d'être publiée par Sydney Aufrère et Nathalie Bosson - montre un état de la réflexion grammaticale particulièrement avancé pour son temps. Au XXe siècle, ce furent, entre autres, les jésuites français Mallon, Chaîne, Du Bourguet, les orientalistes belges Monseigneur Hebbelynck et Monseigneur Lefort. Cette tradition d'une forte proportion de religieux dans les études coptes s'est donc perpétuée, mais elle a tendance, aujourd'hui, à se diluer. De ces très nombreux itinéraires personnels et spirituels qui confèrent à ces coptisants une grande "intimité" avec le texte biblique et le christianisme, le copte a beaucoup profité, ne serait-ce que pour les identifications de textes et de citations bibliques qui ne peuvent que s'en trouver facilitées. Bien sûr, le copte appartient à tous et n'est la propriété d'aucun ordre et d'aucune confession, puisqu'il a toujours été posé comme un objet scientifique, la discipline n'ayant absolument rien à craindre de ses chercheurs, prêtres ou pasteurs.

Les élèves d'aujourd'hui

Quand cela ne répond pas à une saine curiosité intellectuelle, apprendre le copte aujourd'hui, pour la majorité des "élèves", est le reflet d'un besoin cruellement ressenti : avoir enfin accès à une documentation originale, sans avoir à passer par l'intermédiaire des traductions, quand elles existent. Telle élève, archéologue de profession, souhaite avoir les moyens de confronter ses hypothèses sur l'occupation d'un site monastique aux différents documents de sa période ; tel autre, qui édite des Pères grecs, ressentira inévitablement le besoin de connaître les hérésies gnostiques et manichéennes que son auteur pourfend avec tant d'opiniâtreté, etc. Plus rares seront les élèves de profil grammairien qui cherchent à connaître comment la langue égyptienne s'est transformée à ce point pour devenir le copte. Pour un autre public, il s'agira d'un besoin qui dépasse le strict cadre professionnel. Le copte est alors à considérer pour cette population, généralement plus âgée, comme une clef d'interprétation permettant d'apporter des éléments de réponse à des questions que l'on pourrait qualifier d'"existentielles" sur les débuts du christianisme.

Les lieux d'enseignement

Vouloir apprendre le copte est une chose, encore faut-il trouver un lieu où pouvoir l'apprendre. Or, rien n'est moins facile, tant sont rares les lieux où l'on dispense un tel enseignement. Parent pauvre de l'égyptologie, la coptologie ne dispose en effet d'aucune présence officielle à l'Université, et encore moins d'un véritable cursus.

On recense cependant trois lieux historiques de l'enseignement de la langue copte : l'Institut catholique de Paris, l'École du Louvre et l'École pratique des hautes études. Centre de la coptologie française, l'EPHE demeure cependant un microcosme réservé aux rares initiés parce que les conférences qui y sont dispensées sont les résultats des dernières recherches des directeurs d'études. L'École du Louvre et l'Institut catholique de Paris proposent, quant à eux, un cycle de trois années d'études, mais sans réelle reconnaissance universitaire. Si l'École normale supérieure (Ulm) a ouvert en 2002 un cours d'initiation, validé au titre des enseignements complémentaires du magistère de l'Antiquité, les restrictions budgétaires auront eu raison de cette louable initiative ouverte aux élèves et auditeurs, étudiants ou non.

Plus remarquable encore, est cette initiative conjointe de Jean Margain (EPHE) et Christian-Bernard Amphoux (CNRS), il y a plus de vingt-cinq ans maintenant. À la différence d'autres entreprises déjà existantes, l'objectif poursuivi par ces deux chercheurs consistait à donner à ce public en quête de réponses les moyens de lire les textes bibliques en lui proposant avant tout un enseignement de la langue d'un niveau universitaire, et qui plus est, dans un cadre détaché de toute confession religieuse. Ainsi dénommée initialement "Sessions de langues bibliques", cette université d'été a-t-elle pu, au fil du temps, s'ouvrir à d'autres langues et d'autres religions et proposer, ayant grandi et s'étant muée en "Académie des langues anciennes", des langues aussi variées que l'akkadien, le sanskrit et l'arabe classique, dans un esprit d'ouverture qui n'a jamais changé et pour un public aussi divers que varié.

Le point commun de toutes ces structures où l'on propose des cours de copte réside dans une laïcité réelle et affichée, pour ne pas dire revendiquée. La seule exception est constituée par l'Institut catholique, dont le nom, associé au mot copte (par définition historiquement orthodoxe), semble bien constituer un oxymore. De fait, s'il est vrai que les cours de copte, une langue souvent considérée comme "langue de l'Orient chrétien", se trouvent intégrés dans le département de la faculté de théologie et de sciences religieuses, ce n'est qu'une question de structure administrative qui ne bride en rien la liberté des professeurs dans leur enseignement.

La place qu'occupent les institutions religieuses dans la coptologie et dans l'enseignement du copte est donc en France très minime, et pour l'Église copte, elle s'avère nulle. Mais tel n'est pas le cas partout. À titre de comparaison, on donnera juste l'exemple de l'Australie, où le financement du patriarcat copte orthodoxe a permis en 2005 la création d'une chaire de copte à l'université Macquarie (Sydney). L'ambition affichée du cursus universitaire dans sa maquette (un "Master of Arts degree in Coptic Studies" sans équivalent au monde) et la qualité incontestable du professeur Heike Behlmer, choisie après une campagne de recrutement internationale, témoignent du sérieux de l'entreprise. La voie australienne nous montre à quel point une association de ce genre peut s'avérer bénéfique pour le développement des études coptes, le responsable de l'Église copte orthodoxe ayant d'ailleurs été, dans son prosélytisme, jusqu'à peser de tout son poids pour que cette formation soit aussi accessible en ligne...

Le copte au service de notre connaissance des religions

Comment peut-on n'être pas coptisant, quand il s'agit d'étudier les textes bibliques et les premiers siècles du christianisme ? Rhétorique, cette question l'est assurément, tant le copte occupe une place centrale dans l'étude des religions de ces premiers siècles, par la richesse et la variété de sa documentation.

Gnose, apocryphe et manichéisme

L'apport majeur du copte, c'est bien évidemment cette "bibliothèque" gnostique de Nag Hammadi retrouvée dans une jarre, un jour de décembre 1945. Jusqu'alors, la gnose ne nous était que très peu connue, grâce notamment à quelques textes et au témoignage indirect des Pères de l'Église. La découverte de ces manuscrits a révélé au grand jour toute une littérature qui continue de faire couler beaucoup d'encre, du fait de l'épineuse question concernant les rapports que ces textes entretiennent avec le christianisme. On pense aussitôt au célèbre Évangile de Thomas, dont les logia (paroles de Jésus que rapporte Didyme Jude Thomas) reprennent des paraboles présentes dans les évangiles synoptiques. Ces textes laissent simplement apparaître qu'à cette époque la frontière existant entre l'orthodoxie et l'hérésie n'était pas figée, qu'il n'était pas vraiment de hiérarchie entre les textes et que les différentes communautés pouvaient fort bien tisser des liens entre elles.

Aux textes de Nag Hammadi s'ajoutent les nombreux témoins coptes de la littérature apocryphe dans son ensemble, désormais disponible en traduction française dans la collection de la Pléiade, depuis les "pseudépigraphes" de l'Ancien Testament comme les Apocalypes d'Élie et de Sophonie, en passant par tous les autres "Évangiles", comme l'Évangile de Joseph le charpentier, dans lequel Jésus lui-même raconte son enfance et la mort de Joseph. Tout comme pour les récits hagiographiques, ces textes sont à replacer dans leur contexte de production, car leur rédaction semble bien toujours répondre à un objectif précis.

Enfin, le copte nous permet de disposer, avec les Psaumes, les Képhalaia (chapitres doctrinaux) et les Épîtres du prophète perse Mani (216-277) d'une documentation de toute première importance sur la religion manichéenne. Connus pour beaucoup d'entre eux depuis 1929 et exploités par les spécialistes, ces textes demeurent encore difficiles d'accès pour le grand public, faute de traductions. Mais par la publicité qui en est faite ainsi que l'apport majeur qu'elles constituent, les récentes fouilles de l'oasis de Dakhleh, l'antique Kellis, contribuent depuis quelques années à mieux faire connaître le manichéisme dans sa forme égyptienne. Ces fouilles ont livré leurs lots de textes canoniques, mais elles nous font aussi découvrir, au travers de la correspondance de ses membres, toute une communauté qui se réclame de Mani et qui vient ainsi confirmer le fort ancrage de cette véritable religion en Égypte au IVe siècle, à un moment où le monachisme chrétien se structure et se répand à travers toute l'Égypte.

Ce survol des caractéristiques les plus saillantes que le copte nous apporte nous donne de l'Égypte l'image d'un extraordinaire carrefour géographique, linguistique et religieux d'une rare complexité, où le christianisme - tel que nous l'entendons communément - est un fait parmi tant d'autres. Mais cet apport majeur ne saurait bien évidemment occulter le rôle que le copte joue aussi dans notre connaissance du "texte biblique" lui-même : les données coptes viennent confirmer, s'il en était encore besoin, que si ce "texte biblique" (le textus receptus que nous lisons) est figé, la réalité antique était plus complexe et qu'il y a bien eu des versions de la Bible.

Le "Nouveau Testament" et la tradition manuscrite copte : l'exemple de "Marc" (Mc)

Pas plus que pour le grec, le texte évangélique des anciennes traductions n'est unique : il est le fruit d'une histoire, charge aux spécialistes de la mettre en évidence par une étude minutieuse des manuscrits qui nous sont parvenus. C'est l'objectif que se sont assigné depuis dix ans Christian-Bernard Amphoux (CNRS) puis Jean-Claude Haelewyck (fonds national de la recherche scientifique, université catholique de Louvain-la-Neuve) pour le projet "Marc Multilingue". Il s'agit de produire, à terme, une édition critique synoptique de Mc, non seulement du texte grec, mais aussi de toutes les "langues de traduction ancienne". Pour le domaine copte, la collation des manuscrits à laquelle se sont livrées Anne Boud'hors (CNRS) et Sofía Torallas Tovar (Consejo superior de investigaciones cientificas) laisse entrevoir une véritable et complexe tradition manuscrite. "L'étude de la péricope du baptême de Jésus, extraite du chapitre 1 de l'Évangile de Marc, permet de mesurer la complexité de la situation des versions coptes, surtout la version sahidique, dans laquelle on peut distinguer deux traditions, l'une étant la révision de l'autre, mais aussi un certain nombre de témoins qui occupent des positions intermédiaires. Les leçons des lectionnaires semblent avoir été en concurrence dans l'usage liturgique."1

Compte tenu du peu d'éléments dont on dispose pour retracer l'histoire de la liturgie copte, ces chercheurs ne se perdent pas en conjectures et savent s'arrêter à ce constat, restant ainsi dans leur domaine scientifique, la philologie.

L'apport du copte pour l'histoire du "Nouveau Testament" : l'exemple de "Matthieu" (Mt)

Simple "langue de traduction ancienne", le copte peut cependant se révéler capital pour l'histoire du texte biblique du Nouveau Testament. Si le dossier de Mt vient de prendre une importance toute particulière en 2001, c'est bien grâce à la publication du manuscrit copte MS 2650, pièce de la collection privée de M. Schøyen2.

Ce codex de papyrus de la première moitié du IVe siècle porte seulement Mt 5,38 - 28,20 ; mais quelque mutilé qu'il soit, il n'en demeure pas moins un témoin remarquable en ce qu'il présente non une transmission libre du texte, mais bien un autre Mt (désormais Mae 2). H.-M. Schenke y voit un témoin du Matthieu araméen, dont l'existence nous est rapportée par le témoignage des Pères de l'Église, l'hypothèse de la "piste araméenne" ne signifiant pas pour autant que ce texte copte ne soit pas une traduction du grec.

Une publication renouvelant autant les perspectives de l'histoire du texte de Mt ne pouvait manquer de susciter un certain nombre de travaux de la part des biblistes, grandement aidés par la "rétroversion" grecque proposée par Hans-Martin Schenke. Dans sa récente monographie3, Marie-Émile Boismard met en évidence que la rédaction de Mae 2 n'est pas homogène, mais répond à deux niveaux dans l'archétype que l'on peut reconstruire. Les "doublets" que Mae 2 présente avec Mt sont en effet l'indice que ce texte a été révisé sur le "texte classique". Mais ce bibliste va plus loin encore : à partir d'un certain nombre d'épisodes qu'il analyse, il montre la proximité lexicale ou syntaxique de certains passages non avec Matthieu mais avec Luc ou Jean. Et il est ainsi fondé à parler d'une "harmonie évangélique". Mais dans quelles circonstances et quel contexte historique ?

Et l'auteur de rebondir de questions en questions, pour s'approcher au plus près de "l'harmonie primitive", qui offre un texte meilleur que le Mt classique et qui suppose un substrat araméen. Sans nous étendre davantage, nous dirons que Marie-Émile Boismard procède à un ingénieux montage d'arguments, mais l'on regrettera que les développements ne soient pas toujours d'une ampleur conséquente, comme si l'auteur avait été pressé de publier ses conclusions sur ce texte.

Il faut donc bien reconnaître que, pour l'heure, le copte pose davantage de questions qu'il n'apporte de réponses. Ceci vaut bien tout particulièrement pour les textes, dont il ne faudrait pas croire que le "canon biblique" nous soit parvenu en totalité. Il s'avère en effet parfois nécessaire d'aller chercher le secours de la tradition indirecte, comme c'est le cas pour Lv 14,33-48 qui ne nous est connu que par une longue citation qu'insère l'archimandrite Chenouté dans l'un de ses sermons4. Mais cet état d'incertitude dans lequel nous laisse le copte s'applique tout autant au domaine archéologique, au sujet, par exemple, du monachisme. Du monastère de Baouit (fondé par l'Apa Apollô au IVe siècle), que savons-nous de précis ? Bien peu de choses en réalité. Certes, nous disposons de très belles pièces qui lui sont consacrées au musée du Louvre, grâce aux campagnes de Jean Clédat au début du siècle dernier (1901-1905), mais tant que les fouilles, reprises en 2002, n'auront pas permis de dégager les structures de l'ensemble du site, il nous est toujours impossible de nous prononcer sur le type de monachisme (système de laures ou système cénobitique).

Pour une pratique sereine du copte

À la dernière question "Comment peut-on demeurer un coptisant serein face au religieux ?", l'on répondra que de sérénité il n'est possible qu'à la condition d'une véritable ascèse quotidienne de la part du coptisant.

Philologie et critique textuelle

Dès lors qu'il a accepté de se donner tous les textes religieux comme objet d'étude philologique, il dispose d'un garde-fou suffisamment puissant pour se prémunir de toute dérive. Il est vrai cependant que si le scribe a, en la personne de Titivillus, son démon qui le pousse à l'erreur de copie, le coptisant philologue, lui, est régulièrement éprouvé par la tentation des "Lacunes". Plus ou moins facile, mais ô combien périlleux, l'exercice visant à restituer le texte là où il ne subsiste plus que du vide comporte toujours un risque majeur, celui de substituer sa propre interprétation.

Il suffit de comparer le texte des deux grandes collections bilingues copte-anglais et copte-français des codices de Nag Hammadi pour constater que l'établissement du texte est bien le premier problème à se poser. Les collaborateurs de la Bibliothèque copte de Nag Hammadi (université Laval de Québec), qui procèdent systématiquement à une nouvelle collation du texte, discutent souvent, pour les traités mutilés, les leçons et les restitutions des éditeurs de la collection princeps des Nag Hammadi Studies. Difficile, dans ce cas, de produire un commentaire ferme et définitif sur ces textes, dont l'hermétisme est en outre, pour beaucoup, volontairement entretenu.

Enseignement de la langue et textes religieux

Par rapport au monde de l'éducation du second degré, la présence et la place du fait religieux dans l'enseignement du copte se posent en des termes très différents. Les élèves sont des adultes à l'esprit et aux convictions formés qui suivent l'enseignement de leur plein gré, pour des raisons qui leur sont propres. D'autre part, du fait du nombre restreint d'institutions concernées et d'enseignants, il n'est pas de programme fixé par une instance pédagogique ou institutionnelle, le contenu de l'enseignement relevant pratiquement du seul choix du professeur. Quant aux textes fondateurs, on a vu qu'ils prennent une tout autre définition, tant par leur importance quantitative et qualitative que par leur diversité.

La grammaire... et ses limites

Quel que soit le domaine linguistique concerné, la règle fondamentale selon laquelle c'est la grammaire qui commande le sens s'applique nécessairement. La maîtrise des rudiments de la langue est le premier objectif que doit se fixer le coptisant-enseignant avec de grands débutants. Dans ces premiers temps d'apprentissage, on recherchera donc une pratique régulière de l'analyse la plus précise possible d'un texte, qui se définira avant tout comme une énigme syntaxique avant que d'être considéré comme une énigme sémantique. Aussi la place accordée à l'herméneutique sera-t-elle particulièrement réduite. Avec des niveaux plus avancés, confrontés à la lecture de "textes suivis" d'accès plus difficiles et prêtant alors à une discussion qui ne peut pas ne pas avoir lieu, le respect du principe grammatical sera toujours rappelé parce qu'il permettra, dans bien des cas, de couper court à toute dérive interprétative.

Mais force est de constater que même la grammaire, ce garant du sens du texte, a parfois ses limites. La langue copte a beau être un "système où tout se tient", elle conserve en elle une part de flottement, lié entre autres, aux syncrétismes morphologiques apparus au cours de son histoire, au fait que la "phrase", telle que nous l'entendons, n'est pas clairement délimitée dans les manuscrits, etc. Cela n'est pas sans poser de sérieuses et réelles difficultés ; et dans certains cas, les problèmes d'interprétation peuvent même aller jusqu'à laisser le traducteur sans ressources.

Ainsi en va-t-il du Tonnerre, Intellect parfait (deuxième traité du sixième codex de Nag Hammadi)5, dont certaines phrases nominales, selon le linguiste Wolf-Peter Funk (p. 58 de l'édition), peuvent recevoir une double interprétation "comme discours de présentation (divine ou sapientiale : "c'est moi la...") ou comme discours d'énigme (descriptif : "je suis la... et la... etc.")". "Puisque nous sommes dans l'ignorance totale au sujet de la différence entre les deux cas sur le plan de l'intonation", explique-t-il, "il s'agit pour nous, en faisant l'analyse de la langue écrite, de la même construction." Wolf-Peter Funk a certes une préférence, mais il ne peut que laisser ouvert le débat : "Ce genre de question est finalement une question d'"exégèse" du texte et relève de sa signification poétique et religieuse. Les traits syntaxiques, ici, laissent un champ de liberté [...]." Dans ces cas extrêmes, le grammairien doit accepter d'avouer avec humilité les limites de son savoir et laisser la place à une discussion extralinguistique consciente d'elle-même, où l'analyse du "cotexte" grammatical s'efface au profit de celle du "contexte" religieux.

Pour quel "programme"?

Il ne faudrait pas croire que linguistique et civilisation soient deux domaines incompatibles : ils sont indissociables. Sauf à ne s'intéresser qu'aux universaux du langage dans une stricte perspective de typologie linguistique, présenter une langue et son fonctionnement revient inévitablement à présenter ses locuteurs et le monde qui est le leur. Et cette nécessité est d'autant plus impérieuse lorsqu'il s'agit de langues rares, exotiques ou mortes, qui sont peut-être affectivement proches de nous pour mille et une raisons, mais que le temps et l'espace maintiennent éloignées.

Le monde copte étant une réalité bien plus complexe et diverse qu'il n'y paraît, l'enjeu pour l'enseignant consistera à montrer aux apprenants - dont nous avons dit que les motivations et aspirations sont très différentes les unes des autres - que les représentations qu'ils peuvent se faire du copte et de son intérêt sont éminemment partielles, si elles demeurent partiales. Il ne faudrait surtout pas croire que la littérature copte puisse se résumer aux seuls textes religieux, aussi variés et intéressants soient-ils. Le copte, c'est aussi toute une "kleine Litteratur", "une petite littérature" bien trop souvent déconsidérée, constituée de textes documentaires (textes scolaires, correspondances, archives et actes de ventes, testaments, reçus d'impôts, stèles funéraires, graffitis en tous genres, etc.). Par la présentation de tels documents et de ces realia, l'étudiant sera confronté non à ses propres questions, mais aux questions que les coptes eux-mêmes pouvaient se poser dans le rapport qu'ils entretenaient avec le religieux dans leur vie quotidienne.

Un apprentissage conjoint

La richesse du patrimoine culturel copte et ses différentes dimensions religieuses ne manqueront pas de se trouver intégrées à la perspective didactique du fait linguistique. Si elle n'est pas d'une grande originalité, puisque c'est tout simplement celle que recommandent depuis longtemps les instructions officielles pour l'enseignement des langues anciennes dans le second degré, cette démarche consistant en l'association étroite d'un type de texte caractéristique mettant en valeur un aspect de la civilisation (historique, religieux, littéraire) à un objectif grammatical a pour elle de rendre l'apprentissage redoutablement efficace, parce que dynamique.

L'évaluation des premiers acquis de l'alphabet et de la subtilité de ses combinaisons se fera facilement, par exemple, avec l'incipit de l'Évangile de Thomas, piège redoutable pour des élèves distraits, et qui sera l'occasion de présenter les enjeux de ce texte, tout autant que la pratique des copistes qui donnent un titre aux traités, mais placé à la fin, en souscription, et non au début. Le discours paulinien et sa rhétorique pourront être abordés avec le chapitre 13 de la première Lettre aux Corinthiens (1 Co 13), passage qui regorge d'exemples permettant d'étudier au mieux la syntaxe des conditionnelles. Pour des étudiants plus avancés, il pourra s'agir de montrer comment l'archimandrite Chenouté utilise, dans la rhétorique de ses sermons, la figure et l'argumentation de Paul pour se poser en garant de l'unité de sa communauté monastique, etc.

Avec quel dialecte ?

De ce souci de procéder à une présentation de toute la richesse et la diversité du copte découle alors le choix du dialecte de base dans l'enseignement de la langue. Langue liturgique toujours en vigueur, le dialecte B (bohaïrique) ne pouvait que susciter l'intérêt au début de la coptologie, les textes étant facilement accessibles. Mais à de très rares exceptions près, les attestations de ce dialecte ne permettent pas de remonter dans le temps au-delà de 900. Et la recherche a montré que c'était le dialecte S (sahïdique) qui était utilisé comme langue vernaculaire, et même classique, ayant fini par supplanter tous les autres dialectes.

La connaissance du seul dialecte S offre donc l'accès à une masse textuelle ancienne, d'une rare diversité, et permet en outre de lire l'oeuvre du plus grand écrivain de langue copte, Chenouté, l'archimandrite du monastère Blanc (Sohag), ainsi qu'un grand échantillon de la littérature gnostique rédigé dans un dialecte S aux traits de langue archaïques. Le choix de ce dialecte exclut seulement les textes manichéens, tous les écrits découverts à ce jour ayant été rédigés en dialecte L (lycopolitain). Si donc le dialecte B a été assez vite abandonné comme dialecte de base de l'apprentissage de la langue copte, ce n'était nullement par réaction anti-religieuse ou anti-cléricale, mais bien pour une simple raison pédagogique.

Faire découvrir la langue copte, les coptes et leur monde dans toute sa diversité est une tâche particulièrement aisée lorsque l'on s'adresse à un public aux orientations définies mais néanmoins réceptif. Au-delà de son efficacité, cette méthode renouvelle le plaisir de l'enseignant, qui, libéré du cadre institutionnel, peut mettre ainsi toute son énergie à la transmission de la passion qui l'anime.

"C'est une chose bien extraordinaire !"

Pour peu que l'on ait bien su faire la part des choses au préalable, la coptologie n'a pas à souffrir de son domaine, où tout semble pénétré par le religieux. Le statut de langue liturgique du copte n'est donc pas un problème en soi : la discipline n'est nullement placée sous tutelle, bénéficiant seulement parfois des largesses financières du religieux, sous la forme de subventions à des fins strictement scientifiques. Extraordinaire à bien des égards, le copte s'avère incontournable en ce qu'il donne accès à une documentation majeure sur le bouillonnement religieux de ces premiers siècles de notre ère, même si l'extrême jeunesse de la coptologie en tant que science aux méthodes éprouvées et le faible nombre de personnes qui s'en occupent font que cette langue est encore loin d'avoir livré toutes ses promesses sur ces questions, ne serait-ce que parce que tous les textes ne sont pas encore édités.

Dans ces conditions, l'enseignement de cette langue est extrêmement important. Libre d'un poids que pourrait faire peser sur lui l'institution religieuse, il s'adresse aux futurs spécialistes, mais sait aussi prendre en considération les amateurs éclairés et sait trouver son équilibre en accordant au religieux sous toutes ses formes la place qu'il mérite, compte tenu de la spécificité intrinsèque du domaine. Mais il ne peut le faire de manière satisfaisante qu'à la condition de poser ces textes moins comme objet d'apprentissage que comme support de l'apprentissage, en l'occurrence grammatical. Et ce faisant, il permet à chacun de cheminer à travers tous ces univers religieux, qu'ils soient "orthodoxes", "hérétiques", voire tout simplement "païens" parce qu'emprunts de magie. Mais il y aurait encore d'autres facettes à mettre en valeur, notamment la continuité religieuse égyptienne, avec par exemple les échos osiriens que l'on ne manque pas de trouver dans l'Évangile de Joseph le charpentier, et surtout la manière dont les cultures et les religions chrétiennes et musulmanes ont pu coexister, tant bien que mal.

(*) L'auteur est professeur agrégé de grammaire, doctorant à l'EPHE (section des sciences historiques et philologiques) et "membre associé" de l'Institut de recherche et d'histoire des textes (UPR 841 du CNRS).
Chargé de cours de copte à l'ENS (Ulm) de 2002 à 2005, il enseigne depuis 1998 à l'université d'été "L'Académie des Langues Anciennes".
Il assure la présidence de l'association loi 1901 Les Amis des Langues Anciennes, qui a pour objet de "soutenir toutes les activités permettant de développer la connaissance des langues anciennes".

(1) Anne Boud'hors & Sofía Torallas Tovar, "Mc 1,1-11. La tradition manuscrite copte". Évangile de Marc. Les types de texte dans les langues anciennes (Mélanges de science religieuse, 62/2), 2005, p. 37.

(2) Hans-Martin Schenke, Das Matthäus-Evangelium im mittelägyptischen Dialekt des Koptischen (Codex Schøyen), Oslo : Hermes Publishing (Manuscripts in the Schøyen Collection, 1), 2001.

(3) Marie-Émile Boismard, L'Évangile selon Matthieu, d'après un papyrus copte de la collection Schøyen. Analyse littéraire, Paris : Gabalda (Cahiers de la Revue Biblique, 55), 2003.

(4) Voir à ce sujet Anne Boud'hors, "Nouvelle page de la version copte du Lévitique (14:33-48) dans un sermon de Chenouté", Hallesche Beiträge zur Orientwissenschaft 35 (2003) 1-13, pl. 1-4.

(5) Paul-Hubert Poirier, Le Tonnerre, Intellect parfait (NH VI,2). Texte établi et présenté par P.-H. Poirier avec deux contributions de Wolf-Peter Funk. Québec / Louvain-Paris : Presses de l'Université Laval / Peeters (Bibliothèque copte de Nag Hammadi, section "Textes", 22), 1995.

Argos, n°39, page 66 (02/2006)
Argos - Comment peut-on être coptisant