Dossier : L'effet religieux / 3. Lire les textes avec méthode

Bible et histoire

Colette Briffard, professeure de lettres, formatrice à la lecture des textes bibliques, CRDP de l'académie de Créteil

Que répondre à des élèves qui demandent si ce qui est décrit dans la "Bible" est vrai ou pas ?

La question mérite d'être posée car elle amène à une réflexion sur ce que sont les textes bibliques, sur le rapport entre mythe et histoire et, surtout, à une transformation de la question. En effet, sauf à faire fausse route, il ne s'agit pas, à la lecture d'un récit, de se demander s'il est un décalque du réel mais de s'interroger sur sa visée, autrement dit sur ce dont il parle par le truchement du scénario qu'il propose, quels points de vue il ouvre, ce que ses auteurs ont voulu dire, à quelle question ou faisceau de questions il répond, quelles nouvelles questions il pose.

Les textes bibliques ne sont pas des livres d'histoire : je ne peux pas trouver de renseignements historiques directs dans la Bible. L'histoire que l'on peut faire est celle du milieu producteur de ces textes, le plus souvent sous forme d'hypothèses.

Prenons l'exemple d'Abraham sur lequel il n'y a aucun renseignement en dehors de la Bible1. Toute enquête historique sur un personnage qui se serait appelé Abraham est donc vaine2. Mais l'étude même des textes bibliques ouvre d'autres perspectives. L'hypothèse raisonnable est que les auteurs du cycle d'Abraham, qui ont connu l'exil (-587), que plusieurs siècles séparent donc de l'époque présumée de la migration d'Abraham, se sont emparés de traditions sur les ancêtres - dont on conviendra qu'elles sont hors d'atteinte pour l'historien - et ont ainsi donné du sens à ce qu'ils vivaient en élaborant les fondements de leur identité sur la figure de l'ancêtre. Si l'on relit les chapitres 12 à 25 de la Genèse en ayant à l'esprit que ce texte est postérieur à l'exil, on comprend que ce ne sont pas les exilés qui referaient le parcours de migration d'Abraham, en justifiant ainsi le leur, mais que ces exilés écrivent et fondent leur propre histoire en la reportant sur Abraham. Les différents éléments qui constituent les thèmes essentiels des chapitres 12 à 25 de Genèse, à savoir : les promesses de possession du pays et d'une descendance innombrable, les bonnes relations avec l'étranger, mais à l'opposé le mariage dans le clan familial, l'obéissance à Yahvé, le rôle de la circoncision, les frontières du territoire sont des mises en récit apportant des réponses aux questions que se posent justement les exilés ou les anciens exilés à Babylone. Ils se demandent en effet quel est leur territoire, s'ils doivent ou non contracter des mariages avec des étrangers, comment être fidèles à la loi, etc.

Voilà pourquoi on ne peut pas faire débuter l'histoire des Hébreux avec Abraham.Voilà en quoi la Bible n'est pas une source d'histoire, mais elle permet d'élaborer par hypothèses l'histoire de ceux qui ont écrit les textes bibliques, à la condition de croiser plusieurs types d'informations. Pour alimenter la réflexion, précisons que l'historiographie deutéronomiste, responsable du grand ensemble allant du Deutéronome au deuxième livre des Rois, en passant par les livres de Josué, les deux livres de Samuel, le premier livre des Rois, n'a pas pour but de faire l'histoire d'Israël3 mais de dire quel sens elle donne à ce qu'Israël a vécu et surtout vit, notamment après la catastrophe de l'exil qui prive ce peuple de tout ce qui constituait son identité : sa terre, son roi, son dieu, son temple.

Dans la même veine, on peut dire que les évangiles ne sont ni des vies ni des histoires de Jésus, mais ce que des hommes ont voulu dire de Jésus dans leur expérience communautaire. Ce qui signifie que si histoire on peut faire c'est celle des communautés productrices de ces "bonnes nouvelles" (un genre littéraire inventé par L'Évangile selon Marc). Il faut faire le deuil d'une histoire de Jésus de Nazareth.

Pourtant des éléments historiques sont saisissables, mais avec quelle prudence. Ainsi, une observation minutieuse du livre de Josué conduit à comprendre qu'il ne s'agit pas, dans ce livre, de la conquête de la terre promise mais d'un texte qui fonde mythiquement la récupération par Josias (-VIIe) de régions prises par les Assyriens (-722). Par ailleurs, les traces archéologiques de l'époque de la conquête montrent que ni Jéricho ni Aï n'avaient de fortifications à l'époque et sont en contradiction avec la fiction du livre de Josué. Il s'est sans doute agi d'une lente pénétration en Canaan et non d'une campagne militaire éclair.

Pour conclure, on peut préciser que ce n'est pas une question de défiance à l'égard des textes bibliques mais un changement de point de vue qui tente de prendre en compte ce que sont ces textes et pourquoi ils ont été écrits4.

(1) Dans l'ensemble de la bible hébraïque, à l'exception du Pentateuque, Abraham est peu nommé et il ne l'est que dans des textes postérieurs à l'exil (-587). Cependant il n'est pas présenté : il appartient donc à un patrimoine partagé. Par ailleurs les résultats des recherches sur le Pentateuque permettent de situer sa dernière rédaction au plus tôt pendant l'exil, voire après, surtout en ce qui concerne la Genèse, le livre le plus récent de la Torah.

(2) Or des manuels d'histoire de sixième font encore débuter l'histoire des Hébreux avec Abraham.

(3) L'existence des rois n'est pas en cause, mais elle a été amplifiée, héroïsée.

(4) Signalons encore la série "La Bible dévoilée", un documentaire en quatre épisodes de Thierry Ragobert et Isy Morgensztern (2005), coproduite par France 5, Cabiria Films, Arte France et Sz productions. Voir, à ce propos, les sites : http://www.cndp.fr/tice/teledoceteducation.france5.fr.

Argos, n°39, page 65 (02/2006)
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