Dossier : L'effet religieux / 3. Lire les textes avec méthode

Principales étapes de la formation de la bible hébraïque

Thomas Römer, professeur de Bible hébraïque université de Lausanne (Suisse)

La Bible, ce livre-bibliothèque, a une histoire... Visite guidée au travers de l'écriture et de l'organisation des textes bibliques.

Structure et contenu

La Bible hébraïque (BH) se compose de trois grandes parties : la Torah ou le Pentateuque (ce nom désigne les cinq livres qui y sont regroupés), les Prophètes et les Écrits. Ces trois parties n'ont pas la même valeur pour les juifs ; c'est la Torah qui constitue le centre même de la BH. En effet, c'est dans la Torah que le judaïsme trouve son fondement et son identité. On peut distinguer dans la Torah deux grands ensembles. Le premier, c'est le livre de la Genèse qui ouvre la Bible et qui pose les questions des origines : origines du monde, origines de l'homme, origines de la violence, mais aussi de la diversité des langues et des cultures. On y raconte également l'histoire des Patriarches, d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et de leurs femmes qui sont les ancêtres d'Israël, mais pas seulement d'Israël, ils sont aussi les parents de la plupart des voisins d'Israël.

La deuxième grande partie du Pentateuque c'est l'histoire de Moïse, l'histoire de la libération d'Israël des corvées d'Égypte et son séjour dans le désert. Cette deuxième partie, qui commence par la naissance et se termine par la mort de Moïse, couvre l'ensemble des quatre livres restants : Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome.

L'histoire des patriarches et celle de Moïse et de la sortie d'Égypte proposent au lecteur deux modèles d'identité différents : selon les récits de la Genèse, l'identité juive se fait par la descendance : on est juif parce qu'on descend d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; c'est pourquoi on trouve dans ces textes de nombreuses généalogies. Si l'on passe à l'histoire de Moïse, on constate que les généalogies ont disparu. L'identité du peuple de Yahvé, le Dieu d'Israël, ne repose pas sur la descendance mais sur l'adhésion à un projet de société, à l'alliance entre Yahvé et Israël, dont Moïse est le médiateur. Cette alliance est conclue après la libération d'Égypte ; ses stipulations se trouvent dans les différents codes de lois qui jalonnent les récits de la révélation de Dieu à Israël et du séjour du peuple. D'une certaine manière, on peut comprendre le Décalogue, c'est-à-dire les dix commandements, comme un résumé de cette alliance et le fondement d'une société. Mais les auteurs du Pentateuque ne dépeignent pas un tableau idéalisé des origines du peuple dans le désert ; ils insistent sur les révoltes et les difficultés du peuple à se conformer au projet divin. Bien que, dès la vocation de Moïse, Dieu lui ait annoncé qu'il devrait mener le peuple dans un pays "où coulent le lait et le miel", Moïse meurt à la fin du Pentateuque en dehors du pays promis. Le Pentateuque se conclut ainsi par un non-accomplissement de la promesse. Celle-ci reste ouverte, ce qui permet des réinterprétations constantes.

Remarque terminologique

Dans l'enseignement, le terme "Bible hébraïque" est préférable à celui d'"Ancien Testament" qui provient d'une revendication chrétienne qui considère les écrits fondateurs du judaïsme comme constituant la première partie de la Bible chrétienne. L'expression "Bible hébraïque" (BH) a en outre l'avantage d'être un terme laïque car il n'est utilisé ni dans les communautés juives (qui parlent de Tanak ou de Miqra), ni dans les communautés chrétiennes.

La deuxième partie de la BH, les Prophètes, reprend le fil narratif et raconte d'abord, dans les livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois, l'histoire d'Israël depuis la conquête militaire du pays sous Josué, l'établissement de la royauté avec Saul, David et Salomon jusqu'à la chute de la royauté judéenne et la destruction de Jérusalem en 587 avant notre ère. Ces livres, qui se terminent sur l'échec de la royauté et des institutions politiques, sont suivis de la collection des livres prophétiques proprement dits ; ceux-ci permettent de mieux comprendre les raisons de la catastrophe qui résulte, selon les discours des prophètes, du rejet par le peuple et par ses responsables des exigences divines de justice et de la vénération exclusive de Yahvé. En même temps, ces livres contiennent aussi des promesses de renouveau, d'une restauration et d'un temps de salut à venir.

Les Écrits regroupent des livres qui sont, pour la plupart, des réflexions sur la condition humaine et sur la relation souvent difficile entre l'homme et Dieu : Job se révolte contre un dieu qu'il trouve incompréhensible. Par sa révolte, il constate aussi que la doctrine de la rétribution (le méchant sera puni, le juste vivra dans le bonheur) ne fonctionne pas. Il est rejoint dans ce constat par Qohéleth (l'Ecclésiaste), le premier philosophe du judaïsme, qui appelle l'homme à reconnaître et à accepter ses limites. Mais on trouve aussi, dans les Écrits, les Psaumes ou encore le Cantique des Cantiques qui contient de la poésie amoureuse. Les Écrits sont donc en grande partie concernés par l'identité de l'homme qui, dans l'Antiquité, ne peut se dire autrement que par rapport au monde divin.

Les théories anciennes sur la formation du "Pentateuque"

Selon la vision traditionnelle juive et chrétienne, c'est Moïse qui aurait écrit le Pentateuque. Cette vision ne repose sur aucune base historique, mais souligne le rôle central de la figure de Moïse qui, dans le Pentateuque, fonctionne en effet comme le médiateur par excellence qui transmet toutes les lois de Yahvé à Israël. Indépendamment du fait que l'historicité de Moïse n'est pas assurée, il est impossible que le Pentateuque soit l'oeuvre d'un seul auteur. On peut y observer des styles fort différents ainsi que de nombreuses tensions, voire des contradictions. Ainsi, dans l'histoire du déluge, au chapitre 7 du livre de la Genèse, selon le verset 15, Noé fait entrer dans l'arche une paire d'animaux de chaque espèce, alors que le verset 2 parle de sept paires pour les animaux considérés comme purs. Selon le chapitre 4 de la Genèse (verset 24), l'humanité appelle Dieu par son nom propre, Yahvé, dès les origines du monde, tandis que dans le livre de l'Exode (aux chapitres 3 et 6), ce nom n'est révélé qu'à l'époque de Moïse. On constate également la présence de nombreux doublets. Le Pentateuque comporte dans ses deux premiers chapitres deux récits de création ; plus loin, Yahvé fait deux fois alliance avec Abraham ; il existe aussi deux versions du Décalogue et différents codes législatifs qui ne concordent pas toujours entre eux. On découvre dans les textes deux manières de parler de Dieu, soit en utilisant le nom propre "Yahvé", soit en utilisant le terme générique élohim (dieu). Dès le milieu du XIXe siècle, ces observations menèrent à l'élaboration d'une hypothèse dite "théorie documentaire". Cette théorie part de l'idée que le Pentateuque se compose de quatre documents différents, à l'origine indépendants les uns des autres et successivement mis ensemble par des rédacteurs travaillant par collages et par coupures. Le document le plus ancien était le document "yahwiste" (ce nom vient du fait qu'on y trouve une préférence pour le nom divin de Yahvé) qu'on situait souvent sous le règne du roi Salomon (vers 930 avant notre ère). Venait ensuite le document "élohiste" (employant fréquemment le nom d'élohim pour parler de Dieu) que l'on situait aux alentours du VIIIe siècle avant notre ère. Le document deutéronomique (correspondant grosso modo au dernier livre du Pentateuque, le Deutéronome) aurait vu le jour vers 620 pour légitimer les réformes politiques et religieuses du roi Josias. Le document "sacerdotal" (appelé "P" de "prêtre") qui contient la plupart des textes rituels du Pentateuque aurait été élaboré par des prêtres au VIe siècle avant notre ère. Selon cette théorie, la trame narrative du Pentateuque, voire de l'Hexateuque (on incluait souvent dans cette théorie le sixième livre de la Bible, le livre de Josué, qui relate la conquête du pays), allant de la création du monde et des origines d'Israël jusqu'à l'entrée dans le pays promis par Yahvé, aurait déjà existé au Xe siècle avant notre ère. Cette explication de la formation du Pentateuque par l'accumulation et la combinaison de documents parallèles et successifs a connu un très grand succès et on la retrouve encore aujourd'hui dans des ouvrages destinés au grand public ou à l'enseignement secondaire. Dans le monde universitaire, ce modèle est pourtant sérieusement mis en question depuis une trentaine d'années ; dans sa forme classique il est aujourd'hui abandonné par les chercheurs. L'existence d'un yahwiste (donc d'un "Pentateuque en miniature") au Xe siècle est devenue hautement improbable, pour des raisons historiques et littéraires. L'archéologie a démontré que le grand empire salomonien était une fiction des auteurs bibliques et qu'il ne correspondait à aucune réalité historique. Des études épigraphiques suggèrent que ce n'est qu'à partir du VIIIe siècle avant notre ère que des documents écrits sont apparus de manière significative dans le royaume de Juda. En effet, l'archéologie peut également démontrer que Jérusalem ne devient une ville digne de ce nom qu'au début du VIIe siècle, après la destruction par les Assyriens de sa concurrente Samarie, capitale du royaume d'Israël, en 722. C'est donc au VIIe siècle, probablement sous le règne du roi Josias, à qui le livre biblique des Rois attribue une politique de centralisation sur le plan politique et religieux, que le temple de Jérusalem devient le seul sanctuaire yahwiste légitime, afin de permettre un meilleur contrôle du clergé et des impôts. Et c'est le livre du Deutéronome qui promeut cette idéologie de la centralisation, qui semble, dans sa première version, à l'origine de l'activité littéraire dans le royaume de Juda, lequel revendique, après la disparition du "grand frère" dans le Nord, le titre du "vrai Israël". L'analyse littéraire confirme cette donnée. En effet, beaucoup de textes du Pentateuque dits "yahwistes" ont des affinités très fortes avec le langage et l'idéologie du livre du Deutéronome qu'ils semblent souvent présupposer. Il suffit de comparer l'annonce du contrat entre Yahvé et Israël dans le livre de l'Exode aux textes correspondants du Deutéronome pour s'en convaincre. Dans le chapitre 19 de l'Exode, Yahvé charge Moïse de transmettre le message suivant : "Si vous entendez ma voix et respectez mon traité, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples." Il s'agit d'une reprise de deux exhortations de Moïse consignées dans le Deutéronome : "Vous respecterez les paroles de ce traité" (chap. 28) ; "c'est toi que Yahvé a choisi parmi tous les peuples" (chap. 7). Le Pentateuque se trouve donc rajeuni de plusieurs siècles. Les origines littéraires de la Bible hébraïque se situent sans doute aux alentours du VIIe siècle avant notre ère ; la constitution du premier Pentateuque se situe encore au moins deux siècles plus tard.

Les origines de la littérature biblique à l'époque assyrienne

Durant les VIIIe et VIIe siècles, les royaumes d'Israël et de Juda se trouvèrent sous occupation assyrienne. Cette occupation signifia aussi une forte influence idéologique au niveau de l'élite. Les rois assyriens exprimèrent leur domination à l'aide de traités de vassalité dans lesquels les vassaux étaient exhortés à une loyauté sans faille. Ces traités comportaient toujours le commandement d'aimer le roi assyrien, des stipulations de détail, ainsi que des bénédictions et des malédictions qui sanctionneront la conduite du vassal. La première édition du livre du Deutéronome contient de nombreux parallèles avec les traités de vassalité assyriens. On trouve constamment dans ces traités le commandement d'aimer le roi d'Assyrie : "Tu aimeras Assourbanipal, le grand prince héritier... comme toi-même" (traité de 672 avant notre ère) ; on retrouve la même idée dans l'ouverture de l'édition primitive du Deutéronome : "Tu aimeras Yahvé, ton Dieu, de tout ton coeur, de tout ton être et de toute ta force" (chapitre 6, verset 5). De même, les malédictions au chapitre 28 sont copiées sur les malédictions du même modèle :

- "Que les dieux nommés dans cette tablette du traité rendent ton sol aussi étroit qu'une brique... De même que la pluie ne tombe pas d'un ciel d'airain... Au lieu de rosée, que des charbons ardents pleuvent sur ton pays... Que Ninurta, le premier parmi les dieux, t'abatte de sa flèche féroce ; qu'il remplisse la plaine de ton sang, qu'il nourrisse de ta chair l'aigle et le vautour." (traité assyrien)

- "Les cieux au-dessus de toi seront d'airain et la terre sous toi sera de fer. La pluie de ton pays, Yahvé en fera de la poussière et du sable ; il en tombera jusqu'à ta destruction... Ton cadavre sera la pâture de tous les oiseaux du ciel et de toutes les bêtes de la terre." (chapitre 28 du Deutéronome)

Ces parallèles montrent que les auteurs du Deutéronome voulaient présenter Yahvé à l'image d'un souverain assyrien qui impose à ses subordonnés un traité, une "alliance", apparemment dans le but de contester la suprématie assyrienne qui, à l'époque du roi Josias, se trouvait déjà affaiblie.

De l'époque assyrienne date sans doute aussi la première édition du livre de Josué qui reprend les récits de propagande militaire assyriens et qui tente de légitimer l'annexion d'une partie de l'ancien royaume d'Israël par Josias, lequel se cache derrière la figure légendaire de Josué. De même les livres de Samuel et des Rois peuvent avoir vu le jour à cette époque, puisqu'ils présentent Josias comme le digne successeur de David, roi fondateur de la dynastie judéenne.

La première histoire de Moïse a été également rédigée aux alentours du VIIe siècle. On peut d'abord observer que cette histoire n'a pas été écrite d'un seul trait. Preuve en est, parmi d'autres, le point de suture qui se trouve entre les versets 18 et 19 du chapitre 4 du livre de l'Exode. Le verset 18 conclut le récit de la vocation de Moïse qui commence au début du chapitre 3 par la remarque suivante : "Moïse s'en alla, retourna vers son beau-père Jéthro et lui dit : "Je dois m'en aller, retourner vers mes frères en Égypte pour voir s'ils vivent encore". Jéthro dit à Moïse : "Va en paix !"" La suite de ce verset 18, donc le verset 19, est étonnante : "Yahvé dit à Moïse en Madian : "Va, retourne en Égypte, car tous ceux qui en voulaient à ta vie sont morts"." Cet ordre n'a pas de sens là où il se trouve maintenant ; par contre, il se comprend fort bien comme la suite de la fin du chapitre 2 : "Au cours de cette longue période, le roi d'Égypte mourut." Ce verset était suivi directement par 4,19. On est ainsi en présence d'une trame narrative ancienne de l'histoire de Moïse qui a commencé par le récit de sa naissance. Dans sa version primitive (les ajouts se trouvent en italique ci-dessous), ce récit ressemble de près à la légende de la naissance de Sargon, roi légendaire, fondateur de l'empire assyrien. Certes, le thème de l'enfant exposé et miraculeusement sauvé est largement répandu dans le folklore (Romulus et Remus, Cyrus, Horus, etc.) ; néanmoins, c'est le récit de Sargon qui se rapproche le plus du récit de la naissance de Moïse.

Légende de Moïse (Exode 2)

2,1 Un homme de la tribu de Lévi alla et prit une fille de Lévi.

2,2 La femme devint enceinte et elle enfanta un fils. Elle le regarda : il était beau, et elle le cacha pendant trois mois.

2,3 Alors, elle ne pouvait plus le cacher. Elle prit pour lui une caisse de papyrus qu'elle enduisit de bitume et de poix. Elle y posa l'enfant, et la plaça dans les roseaux du bord du Nil.

2,4 Sa soeur se tint à distance pour savoir ce qu'on ferait de lui.

2,5 La fille du Pharaon descendit pour se laver dans le Nil pendant que ses servantes marchaient le long du Nil. Elle vit alors la caisse au milieu des roseaux et elle envoya sa servante qui la prit.

2,6 Elle ouvrit et vit l'enfant, un garçon qui pleurait. Elle prit pitié de lui et dit : celui-ci est un enfant des Hébreux.

2,7 Sa soeur dit à la fille du Pharaon : Est-ce que je devrais aller et t'appeler une femme, une nourrice, parmi les femmes des Hébreux ?

2,8 La fille du Pharaon lui dit : Va ! Et la jeune fille s'en alla et appela la mère de l'enfant.

2,9 La fille du Pharaon lui dit : Prends cet enfant et allaite-le pour moi, et moi, je te donnerai ton salaire. La femme prit l'enfant et l'allaita.

2,10 L'enfant grandit. Elle le conduisit à la fille du Pharaon. Il devint son fils et elle lui donna le nom de Moïse. Elle dit : Oui, c'est des eaux que je l'ai tiré.

Légende de Sargon

>> Sargon, le roi puissant, le roi d'Akkad, je le suis. Ma mère était une prêtresse, mon père, je ne le connaissais pas [...]. Ma mère, la prêtresse me conçut en secret, elle m'enfanta. Elle me mit dans une corbeille de roseau avec de l'asphalte, elle ferma le couvercle. Elle me jeta dans la rivière qui ne m'engloutit pas.

>> Le fleuve me porta et m'emmena vers Akki, le puiseur d'eau. Akki, le puiseur d'eau me sortit comme il trempait son vase.

>> Akki, le puiseur d'eau me prit comme son fils et m'éleva. Il me plaça comme son jardinier. Durant mon jardinage, Ishtar m'aima .

Les deux protagonistes ne connaissent pas leur père ; leurs mères respectives les cachent dans un premier temps, pour les confier ensuite au Fleuve. Les deux enfants sont placés dans une caisse enduite de bitume ; ils sont trouvés et adoptés par leurs bienfaiteurs. Cette adoption légitime la royauté de Sargon et introduit Moïse dans la cour du roi égyptien.

La légende de Sargon a été mise par écrit au plus tôt au VIIIe siècle, la première histoire de Moïse ne peut donc être antérieure à cette époque. Les scribes judéens construisent la figure de Moïse à l'image du fondateur mythique de la dynastie assyrienne, pour revendiquer la supériorité du dieu qu'il sert. En effet, dans la suite de l'histoire, Yahvé et Moïse réussissent à vaincre l'Égypte, ce que les Assyriens n'ont jamais pu faire en dépit de tentatives répétées.

L'origine de la littérature biblique se situe donc à l'époque assyrienne. Il est possible que les premiers rouleaux contenant des oracles prophétiques aient vu le jour à cette époque (les Assyriens avaient également l'habitude de consigner par écrit l'intervention de prophètes à la cour). Mais à ce moment, il s'agit d'un certain nombre de rouleaux indépendants les uns des autres, et dont l'importance reste limitée au milieu intellectuel, c'est-à-dire au palais et au temple. Le statut des documents fondateurs écrits changera radicalement dès la fin du VIe siècle.

La naissance des écrits bibliques en tant que "littérature de crise"

La destruction de Jérusalem et de son temple par les Babyloniens en 587 avant notre ère provoqua, dans l'ancien royaume de Juda, une immense crise idéologique. Les piliers identitaires d'un peuple du Proche-Orient ancien, c'est-à-dire le roi, le temple du Dieu national et le pays, s'étaient écroulés. Le roi et sa cour avaient été déportés avec l'élite judéenne à Babylone ; le temple se trouvait en ruine, Yahvé semblait battu par l'armée du roi et par les dieux babyloniens, et le pays se trouvait sous la domination d'une autre puissance. Il fallait donc trouver des nouveaux fondements pour dire l'identité d'un peuple privé de ses institutions traditionnelles.

Une première réaction face à la crise fut la construction de ce qu'on peut appeler "l'histoire deutéronomiste". Il s'agit de l'élaboration d'une grande histoire, par les anciens fonctionnaires de la cour, qui raconte l'histoire d'Israël et de Juda depuis Moïse jusqu'à la destruction de Jérusalem et dont le fondement idéologique est le livre du Deutéronome, remanié après la destruction de Jérusalem. Cette histoire deutéronomiste comprend les livres du Deutéronome, de Josué (qui raconte la conquête du pays), des Juges (livre qui invente une époque anarchique entre la conquête et les débuts de la royauté), de Samuel (où sont relatées les origines de la monarchie) et des Rois (qui racontent l'histoire des royaumes d'Israël et de Juda jusqu'à la chute de Samarie et la destruction de Jérusalem, un siècle et demi plus tard). Le but de cette "histoire" (il ne s'agit évidemment pas d'une historiographie dans le sens moderne du terme) est de démontrer que la destruction de Jérusalem et la déportation d'une partie de la population ne sont pas dues à la faiblesse de Yahvé face aux divinités babyloniennes ; au contraire, c'est Yahvé qui se sert des Babyloniens pour sanctionner son peuple et ses rois de ne pas avoir respecté les stipulations de son "alliance", consignées dans le Deutéronome. "C'est à cause de la colère de Yahvé que ceci arriva à Jérusalem et à Juda, au point qu'il les rejeta loin de sa présence... C'est ainsi que Juda fut déporté loin de sa terre." (deuxième livre des Rois, chapitres 24 verset 20 et chapitre 25 verset 21) Ce même milieu deutéronomiste a probablement édité un certain nombre de livres prophétiques (notamment Jérémie et Osée) pour montrer la légitimité des oracles de malheur qui étaient confirmés par la chute de Jérusalem.

Une voix assez originale est celle d'un auteur ou d'un groupe d'auteurs qu'on trouve dans la deuxième partie du livre d'Esaïe (Isaïe ; d'où l'appellation de "Deutéro-Isaïe"). C'est un des rares textes de la Bible hébraïque qui développe l'idée d'un monothéisme conséquent, se moquant ouvertement des autres divinités, contre lesquelles la littérature deutéronomiste ne cesse de mettre en garde. Pour le "Deutéro-Esaïe", il n'y a pas de vrai dieu en dehors de Yahvé : "Ainsi parle Yahvé : C'est moi le premier, c'est moi le dernier, en dehors de moi, pas de dieu" (chapitre 44, verset 6 ; dans la suite, l'auteur traite les divinités des autres peuples comme "du bois à brûler"). Le "Deutéro-Esaïe" annonce la fin de l'exil et présente le retour des exilés à la fois comme un nouvel exode et comme une nouvelle création : "Ne vous souvenez plus des premiers événements... Voici que je vais faire du neuf... Je vais mettre en plein désert un chemin... Je procure en plein désert de l'eau... pour abreuver mon peuple." Puisque Yahvé est ici devenu le dieu souverain de tout l'univers, il peut utiliser le roi perse Cyrus qui, dès 539, va mettre fin à l'empire babylonien et que le "Deutéro-Esaïe" célèbre comme envoyé de Yahvé. Ce faisant, il reprend un texte de propagande que le clergé du dieu babylonien Mardouk a rédigé en l'honneur du roi perse ("cylindre de Cyrus") qui restaura le culte de Mardouk à Babylone.

Cylindre de Cyrus

[Mardouk] prit par la main Cyrus...
Il le nomma
Il soumit à ses pieds le pays de Gutium et les Mèdes...

Il fit sans cesse paître avec justice et droiture...
[Mardouk] alla sans cesse à son côté...
Je rassemblais tous leurs gens et je les ramenais
à leurs localités...

Deutéro-Esaïe

À Cyrus que je tiens par sa main droite (45,1)
(Yhwh) qui t'appelle par ton nom (45,3)
pour abaisser devant lui les nations (45,1)

Je dis de Cyrus : C'est mon berger (44,28)
Moi-même devant toi je marcherai (45,2)
il renverra mes déportés (45,13)...

L'universalisme monothéiste du "Deuxième Esaïe" lui permet de présenter Cyrus comme messie de Yahvé tout en s'inspirant de la propagande du roi perse.

Les écrits deutéronomistes et prophétiques reflètent l'idéologie de l'intelligentsia déportée à Babylone, qui se considèrent comme le "vrai Israël" et élaborent un mythe d'origine exodique ; pour eux, l'histoire d'Israël commence avec Moïse.

La population restée en Judée, qui représente plus de 80 % de la population de l'ancien royaume de Juda, revendiqua la possession du pays, contre l'élite déportée, en s'identifiant aux descendants du patriarche Abraham : "Abraham était seul et il a possédé le pays, nous qui sommes nombreux, c'est à nous que le pays est donné en possession" (cette argumentation se trouve dans le livre d'Ezéchiel, chapitre 33, verset 24). Abraham est ici au service d'un mythe d'origine d'autochtonie. Au moment de l'exil, Abraham est donc un personnage connu ; la première mise par écrit du cycle d'Abraham prit place durant l'époque babylonienne. Contrairement aux textes deutéronomistes qui prônent une stricte séparation d'Israël face aux autres peuples, l'histoire d'Abraham (qui se trouve dans les chapitres 11 à 25 du livre de la Genèse) insiste sur une cohabitation pacifique de tous les peuples du Proche Orient, lesquels entretiennent, selon le récit de la Genèse, de nombreux liens de parenté par le truchement d'Abraham qui est le père non seulement d'Isaac, mais aussi d'Ismaël, ancêtre des tribus arabes ; il est également le frère ou l'oncle de Lot qui est, lui, l'ancêtre des peuples de Transjordanie (la Jordanie actuelle).

Pendant longtemps les deux mythes d'origine d'Israël, les Patriarches et l'Exode, n'étaient pas joints en une succession chronologique ; c'étaient deux mythes concurrents. Ce sont les rédacteurs sacerdotaux qui, au début de l'époque perse, tentent d'harmoniser la tradition patriarcale et celle de Moïse et de l'exode, en inventant l'idée d'une succession d'époques de la révélation divine. C'est particulièrement clair dans la version sacerdotale de la vocation de Moïse qui se trouve au chapitre 6 du livre de l'Exode : "Dieu adressa la parole à Moïse. Il lui dit : "C'est moi Yahvé. Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme El Shadday (dieu Puissant), mais sous mon nom, Yahvé, je ne me suis pas fait connaître d'eux.

Puis j'ai établi mon alliance avec eux, pour leur donner le pays de Canaan, pays de leurs migrations, où ils étaient des émigrés.

Enfin, j'ai entendu la plainte des fils d'Israël, asservis par les Égyptiens, et je me suis souvenu de mon alliance.

C'est pourquoi, dis aux fils d'Israël : C'est moi Yahvé. Je vous ferai sortir des corvées d'Égypte, je vous délivrerai de leur servitude, je vous revendiquerai avec puissance et autorité, je vous prendrai comme mon peuple à moi, et pour vous, je serai Dieu. Vous connaîtrez que c'est moi, Yahvé, qui suis votre Dieu : celui qui vous fait sortir des corvées d'Égypte. Je vous ferai entrer dans le pays que, la main levée, j'ai donné à Abraham, à Isaac et à Jacob. Je vous le donnerai en possession. C'est moi Yahvé.""

Ce texte renvoie clairement au récit sacerdotal de l'institution de la circoncision lors d'une révélation à Abraham, au chapitre 17 du livre de la Genèse: "Yahvé lui [Abraham] apparut et lui dit : "C'est moi El Shadday (dieu Puissant). Marche en ma présence et sois intègre. Je veux te faire don de mon alliance entre toi et moi, je te ferai proliférer à l'extrême.""

Pour les auteurs sacerdotaux, Yahvé se révèle à toute l'humanité comme "élohim" (Dieu), aux Patriarches et à ses descendants comme "El Shadday", et seulement à Moïse comme "Yahvé". C'est ainsi que les prêtres soulignent le caractère central de Moïse, auquel ils attribuent la construction d'un sanctuaire dans le désert, tout en intégrant dans l'épopée exodique l'histoire des origines du monde et des Patriarches ; ce faisant ils donnent à Abraham un profil "exodique" puisqu'ils le font venir d'Our-Casdim, c'est-à-dire de Babylone (voir Genèse 11, 27-30), là où se trouvaient les exilés judéens. L'alliance avec les Patriarches devient, pour les auteurs sacerdotaux, une sorte de prélude à la sortie des Israélites d'Égypte. Les auteurs sacerdotaux éditent également la première partie du livre du Lévitique qui contient des prescriptions sacrificielles, rituelles et des considérations sur la distinction du pur et de l'impur ; ces prescriptions ont sans doute vu le jour au moment de la reconstruction du temple de Jérusalem vers 520 avant notre ère. Pour le milieu sacerdotal, la présence de Yahvé n'est garantie que par des institutions gérées par le clergé.

Au début de l'époque perse existent donc trois grandes productions littéraires :

  • le milieu deutéronomiste, qui édite les livres du Deutéronome jusqu'aux Rois et qui retravaille l'histoire de Moïse dans le livre de l'Exode. Ce même milieu est également à l'origine d'un certain nombre de rouleaux prophétiques ;
  • le milieu des prophètes de salut, annonçant, notamment dans le livre d'Esaïe, une ère de salut, après la crise de l'exil ;
  • le milieu sacerdotal qui combine les traditions des Patriarches (livre de la Genèse) et celles de Moïse et de l'installation du culte (livres de l'Exode et du Lévitique).

L'édition du "Pentateuque"à l'époque perse

Chacun à leur manière, ces milieux tiennent compte de la crise de l'exil. Au milieu de l'époque perse, se forme une alliance entre "Deutéronomistes" et "Sacerdotaux" contre le milieu prophétique qui soutenait des attentes d'une restauration de la dynastie davidique et de l'indépendance politique des Perses.

Les deutéronomistes et les prêtres, par contre, acceptèrent la domination des Perses qui étaient tolérants sur le plan religieux, et favorisaient même les cultes locaux, si ceux-ci ne mettaient pas en question l'empire. La tradition biblique reflète d'ailleurs cette situation dans les livres d'Esdras et de Néhémie, où Esdras, scribe et prêtre, vient à Jérusalem en tant qu'envoyé du roi perse, en présentant au peuple une loi que ce dernier s'engage à respecter. Le chapitre 7 du livre d'Esdras et le chapitre 8 du livre de Néhémie gardent peut-être le souvenir de la publication d'une première version du Pentateuque à l'époque perse.

Ainsi, les deux milieux intellectuels s'accordèrent pour mettre ensemble leurs écrits et pour donner au judaïsme naissant une "patrie portative" (l'expression est d'Heinrich Heine), à savoir le Pentateuque, un écrit qui n'est pas lié à un pays unique ou à une institution politique. Ils ne retinrent de l'histoire deutéronomiste que le livre du Deutéronome, car la conquête militaire du pays, relatée dans le livre de Josué, n'aurait certainement pas passé la censure perse. Pour lier le Deutéronome aux livres de la Genèse, de l'Exode et du Lévitique, les deux milieux créèrent le livre des Nombres qui relate le séjour d'Israël dans le désert et qui fait le pont entre l'histoire sacerdotale et le Deutéronome.

On trouve un exemple particulièrement parlant de cette cohabitation dans la double transmission du Décalogue. Au chapitre 20 du livre de l'Exode, le commandement du Sabbat est fondé sur le rappel du repos divin au septième jour de la création, ce qui est un renvoi au premier texte sacerdotal du Pentateuque (Genèse 2,1-3) ; par contre, au chapitre 5 du Deutéronome, le Sabbat est motivé par le rappel de la situation d'esclavage d'Israël en Égypte, une préoccupation typiquement deutéronomiste. Mais il y a également des textes qui ne proviennent ni du milieu des prêtres ni du milieu deutéronomiste, comme, par exemple, l'histoire de Joseph, qui plaide en faveur d'un judaïsme ouvert et universel, se rapprochant des idéaux de la sagesse.

La figure centrale du Pentateuque, probablement achevé vers 350 avant notre ère, est Moïse qui reprend les fonctions du roi, puisqu'il promulgue la loi et est le médiateur par excellence. Le Pentateuque se termine par la mort de Moïse qui voit le pays promis mais n'y entre pas. Cette "fin ouverte" tient compte de la situation d'un judaïsme de diaspora, et signifie aux juifs qui vivent en dehors de la Palestine que le fondement de leur identité n'est pas le pays mais la loi divine transmise par Moïse.

La constitution des "Prophètes"et des "Écrits"

Pendant environ deux siècles, le Pentateuque seul était considéré comme la Bible du judaïsme ; les Samaritains, habitants de l'ancien royaume d'Israël, adoptèrent en effet le Pentateuque, mais pas les deux parties qui s'ajoutèrent successivement.

Certains textes qui furent regroupés sous le titre de Prophètes (les livres de Josué à Rois, et les livres prophétiques proprement dits) avaient déjà été édités au VIe siècle. Pour s'opposer à des mouvements apocalyptiques qui se légitimèrent par des visions prophétiques, les responsables du temple décidèrent de canoniser les "vrais livres prophétiques" et inventèrent une théorie qui considérait que la période perse marquait la fin de la prophétie inspirée : "Depuis le jour où le Temple a été détruit, l'inspiration divine a été reprise aux prophètes et donnée aux sages" (Talmud, recueil des discussions rabbiniques, traité Baba Bathra 12b). Le canon prophétique a dû être clos vers 200 avant notre ère, puisque le livre de Daniel (écrit avant 164) n'y a plus été intégré, contrairement à la traduction grecque de la Bible où il figure parmi les Prophètes.

À l'époque de la rédaction des Évangiles (vers 70-90 de notre ère), la Bible hébraïque ne comportait que deux parties, la Loi (le Pentateuque) et les Prophètes. C'est de cette manière que Jésus de Nazareth cite les écrits religieux du judaïsme de son époque.

La canonisation des Écrits qui regroupent les Psaumes, les livres de Job et de Qohéleth et bien d'autres, n'intervient que quelques siècles après la destruction de Jérusalem par les Romains en 70, en partie en réaction au christianisme à l'influence grandissante. La canonicité de certains livres fut longtemps sujette à débat : Esther, le Cantique des Cantiques, Qohéleth. D'autres livres (repris par les chrétiens) ont été exclus : Siracide, Judith, Tobit, Maccabées, etc.). Ce sont les Pharisiens qui ont joué un rôle déterminant dans la clôture du canon. Mais pour le judaïsme jusqu'à aujourd'hui, c'est le Pentateuque qui constitue le centre de sa Bible.

Argos, n°39, page 59 (02/2006)
Argos - Principales étapes de la formation de la bible hébraïque