Dossier : L'effet religieux / 2. Et en classe, comment faire ?

S'informer sur les textes

Entretien avec Philippe Borgeaud (professeur d'histoire des religions, Université de Genève) .

Tous les enseignants ne peuvent décréter être spécialistes des textes qu'ils ont à transmettre à leurs élèves et analyser avec eux. Les formations se mettent, lentement, en place. En attendant, comment faire ? Réponses d'un spécialiste.

Argos :

Les programmes scolaires prévoient que les enseignants étudient avec leurs élèves des textes bibliques. Tout de suite est posé le problème du corpus : la dénomination "Bible" est ambiguë, puisqu'on nomme ainsi les Bibles hébraïque, protestante, catholique et la Septante. Et que fait-on des textes "bibliques" non retenus par les différents canons ?

Philippe Borgeaud :

Il convient en effet d'expliquer aux élèves que l'emploi du mot Bible peut prêter à confusion, puisque ce mot désigne le canon des Écritures (ou plutôt les canons) retenu(s) par les différentes confessions chrétiennes. Pour le judaïsme, il convient d'utiliser le mot Tora, en décrivant son contenu (et en expliquant comment il se fait que la version grecque des LXX est antérieure à la rédaction massorétique). Expliquer aussi ce que l'expression "Ancien Testament" porte en elle de christiano-centrisme.

Il faudrait donc exposer, de manière simple mais exacte, en ses grandes lignes, le développement des canons juifs et chrétiens. Ce qui entraînerait à dresser un panorama historique des religions dites "du Livre". Ce qui entraînerait bien sûr à parler aussi des apocryphes et de leur importance. Pour cette importance des apocryphes ainsi que des traditions légendaires "parabibliques", je conseillerais de recourir à des documents iconographiques (des images, de belles images), que l'on pourrait expliquer par des textes (de belles histoires) : épisodes de l'enfance du Christ, en relation avec le Protévangile de Jacques, par exemple, ou le cycle de la croix (L'Invention de la Croix) de Piero della Francesca à Arezzo, en lisant la Légende dorée (dont une excellente nouvelle traduction est parue dans la Pléiade). Il ne faudrait pas oublier l'admirable corpus de légendes juives réuni par Louis Ginzberg, Les Légendes des Juifs, traduction française, Paris, Seuil, en plusieurs volumes : histoires relatives à Adam, Noé, Moïse, etc. On devrait aussi mettre ces légendes (ou traditions extra-canoniques) en relation avec des traditions arabes musulmanes extra-coraniques (cf. pour chaque personnage l'Encyclopédie de l'Islam).

Cette visite des traditions non canoniques, présentes aussi bien en milieu chrétien qu'en milieux juif ou musulman, serait salutaire : elle "désclérose", si vous me passez l'expression ; elle peut redonner vie et relief à ce que certains considèrent (à tort) comme des recueils de textes ennuyeux (les canons). Et elle permet d'introduire une dimension comparatiste, essentielle.

Argos :

Problème majeur, celui des outils de lecture : avec quels outils d'analyse textuelle, linguistique, sémantique travailler ?

D'autre part, ces textes ne sont accessibles, par des élèves, qu'en traduction. Comment affronter la diversité des traductions ?

Philippe Borgeaud :

L'outil essentiel, c'est la comparaison, à partir d'un horizon historique. Il faut faire à la fois de l'histoire et de la géographie, pour situer ces textes les uns par rapport aux autres, avant de se lancer dans des interprétations. Il faudrait d'ailleurs limiter au strict minimum la part de l'interprétation, pour donner le beau rôle à la narration, et aux images.

Pour la diversité des traductions, en ce qui concerne la Bible, on pourrait se contenter de la Traduction OEcuménique de la Bible (TOB). Mais si l'on en ressent le besoin, on peut comparer avec la traduction de La Bible de Jérusalem (emplie d'interprétations catholiques) ainsi qu'avec la traduction de l'Ancien Testament par Édouard Dhorme (excellent linguiste et historien) à la Pléiade. Pour la Septante, il faut utiliser l'admirable traduction récente, parue sous le titre de : La Bible des Septante. Le Pentateuque d'Alexandrie, texte grec et traduction sous la direction de Cécile Dogniez et Marguerite Harl, éditions du Cerf, 2001.

Pour le Coran (qu'il ne faudrait certes pas négliger), il serait utile de comparer (au moins) les traductions de Régis Blachère et de Denise Masson, en tenant compte des précieuses remarques d'Alfred-Louis de Prémare, Aux origines du Coran. Questions d'hier, approches d'aujourd'hui, Paris, Téraèdre, 2004 (cf. notamment, pour les traductions françaises et leurs mérites respectifs, p. 8).

Argos :

Problème du genre de ces textes : quel statut textuel (ou quels statuts textuels) leur attribuer : récits, documents, oeuvres littéraires, autres... ?

Philippe Borgeaud :

Il y a dans chacun des canons une grande hétérogénéité des contenus, et donc un certain nombre de genres littéraires : mythes, lois, prophéties, généalogies, etc. On peut facilement illustrer cette hétérogénéité. Un canon, en quelque sorte, c'est une bibliothèque. Avec la diversité que cela implique.

Et surtout, du point de vue "scolaire", l'ensemble des canons ne représente pas seulement un ensemble de textes auxquels se rattachent différentes traditions et confessions religieuses. Présent dans notre bibliothèque d'Européen du XXIe siècle, sous la forme de livres que l'on peut conserver et lire côte à côte, sans préconceptions identitaires ou confessionnelles, cet ensemble représente un trésor de motifs narratifs et d'images, qui ont informé et qui vont encore concerner les littératures, les philosophies et l'histoire de l'art.

Argos :

Problème de perspective : ces textes ont été produits dans des contextes divers, en relation avec d'autres textes. Comment faire apparaître cette intertextualité, avec quels outils ?

Philippe Borgeaud :

En comparant, comme je l'ai suggéré dans ce qui précède :

  • entre canons monothéistes ;
  • entre canons monothéistes et traditions extra-canoniques ;
  • entre traditions extra-canoniques.

Mais il conviendrait aussi de situer ces textes dans un contexte d'émergence plus vaste. On ne peut pas parler des monothéismes sans évoquer l'arrière-fond mythologique et polythéiste, aussi bien égyptien et proche oriental (l'exode, et aussi l'exil) que gréco-romain (pour [Saint] Paul) et arabe (pour les cultes de la Mecque).

Argos :

Problème de la croyance : ces textes ont un statut "religieux", sans adopter un point de vue dogmatique, comment évoquer ce statut sans heurter les consciences (des adeptes des religions, comme celles de leurs adversaires ou de ceux qui ne s'intéressent pas aux religions) ?

Philippe Borgeaud :

Le statut "religieux" de ces textes varie d'un contexte à l'autre. La Bible n'est pas la parole de Dieu au même titre que le Coran. La question de Moïse auteur de la Tora est une question débattue, vivement, dès le XVIIe siècle. Les apocryphes ont parfois eu une importance aussi grande que les textes canoniques, dans le développement de certaines formes de pensée.

Il conviendrait d'expliquer que la réponse scientifique à ces questions appartient à l'histoire des religions, comme discipline d'observation à la fois historique, anthropologique, non confessionnelle et non normative. On comprendra mieux cela, si l'on considère comment une telle discipline s'est peu à peu, chez nous, dégagée de la théologie entre le XVIIIe et le XXe siècle. Une telle approche, celle de l'histoire des religions, est théoriquement possible et humainement souhaitable où que l'on se trouve. Elle implique une prise de distance par rapport aux croyances, aux sentiments et aux comportements rituels (y compris les nôtres). Une telle prise de distance peut paraître choquante aux yeux d'un pratiquant. Mais elle est analogue, somme toute, à celle que l'on rencontre sans problème du côté des historiens de la littérature, de la peinture ou de la musique dont on n'attend pas qu'ils soient eux-mêmes des écrivains, des peintres ou des musiciens, mais dont on exige qu'ils puissent introduire les élèves à des modes d'expression et à des sensibilités souvent très éloignés les uns des autres, sinon contradictoires (Voltaire et Rousseau, Rouault et Masson). La position du comparatiste est la seule tenable, au niveau de l'enseignement, dans un milieu multiculturel, ou tout simplement à l'ère de la globalisation. Le comparatisme implique la distance pour mieux apprécier, dans leurs rapports mutuels, les universaux et les différences. C'est cette distance qui sépare le savoir de la foi. Le comparatisme, malheureusement, n'est pas chose aisée. Il exige de l'entraînement, et des entraîneurs qualifiés.

Bibliographie

  • Philippe Borgeaud, Aux origines de l'histoire des religions, Paris, Seuil, 2004.
  • Philippe Borgeaud, Exercices de mythologie, Genève, Labor et Fides, 2004.
Argos, n°39, page 57 (02/2006)
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