Dossier : L'effet religieux / 2. Et en classe, comment faire ?

Comment faire passer un chameau par un chas

Chantal Lavigne, professeure de lettres, formatrice en lecture écriture, CRDP de l'académie de Créteil

Parmi les outils mis à la disposition des enseignants - et cela quelle que soit leur discipline - il en est un, aujourd'hui, simple d'accès, gratuit et "prêt-à-l'emploi" : la consultation des sites internet. Un petit clic et le kit d'une séquence niveau sixième est dans le cartable ! Tentant...

En voici un dont le titre prometteur est conforme aux instructions officielles : "Lire des textes fondateurs et comprendre leur importance dans notre culture : étude des textes bibliques". Un coup d'oeil rapide aux pages sorties sur imprimante confirme une démarche structurée, ordonnée et organisée.

Imaginons que des élèves s'appliquent à exécuter cette séquence (encore qu'un flottement apparaisse entre séquence et séance). Qu'en résulterait-il ? Qu'auraient-ils construit ?

Séparer le bon grain de l'ivraie

Le titre de la séquence lui-même, "Lire les textes fondateurs", laisse planer une ambiguïté non dissipée par la suite : aucune date n'est mentionnée au cours des diverses séances - ou bien, de manière sibylline, "à des époques très différentes". Voici donc les écrits de Genèse (Gn 1 et 2) situés hors du temps, rejetés dans la nébuleuse des origines sans doute. Aucune mise en perspective chronologique des textes bibliques et coranique, malgré l'étude d'une sourate lors de la troisième séance. Que les textes bibliques aient une genèse, il est inutile d'en faire mystère ou de le passer sous silence ! Aucune prise en compte du contexte historique, aucune attention à la première situation de communication, pas plus qu'à la visée initiale du texte. À quelle(s) question(s) les auteurs ont-ils voulu répondre ? Que voulaient-ils dire ? Réponse apportée par la synthèse : écrire des "mythes, qui expliquaient des phénomènes naturels", selon le schéma narratif naturellement (ce que confirme la consigne du devoir d'expression écrite : "Tu vas devoir rédiger un récit mythique qui va expliquer pourquoi la taupe est myope ou pourquoi le zèbre est rayé, etc. Ton récit rédigé aux temps du passé, sera organisé en plusieurs paragraphes correspondant aux étapes du schéma narratif. Il se situera aux origines du monde et devra faire intervenir Dieu, etc.". Ce qu'élude l'auteur de la séquence, c'est une conception de la lecture qui construit du sens en s'aidant du contexte historique et qu'il aurait pu proposer aux élèves, considérant ainsi la Bible et le Coran comme d'autres textes littéraires. Comment des collégiens pourraient-ils penser ces textes en terme de projet littéraire et social ou comme interrogation de sens sur des valeurs ? En l'absence de ces réflexions, le sens même du mythe se réduit à la peau de chagrin d'une explication des phénomènes naturels. Ce sont pourtant ces mythes littéraires qui aident les élèves à se construire un univers symbolique où résonnent un plus d'humanité ou une explication à ce qui est. Si le mythe n'en finit pas de séduire, c'est d'abord parce qu'il raconte ; dans sa forme simple, ce récit est constitué d'une réponse à une question et c'est pourquoi il révèle ou dit quelque chose de l'être.

Passer au crible

Les écrits proposés à l'étude sont présentés comme étant des "textes sacrés des religions". Ainsi à la question qu'un petit fûté aurait pu poser : "Et qui a écrit ce texte ?", la réponse est claire : Dieu en est responsable !

Pourtant, depuis le XVIIe siècle, une autre lecture a vu le jour, une lecture critique s'est interrogée sur l'histoire des textes bibliques et sur les différentes traductions.

Honni soit qui point n'y a pensé

Séance 1

Un premier questionnaire pour une lecture analytique, assorti des réponses pour l'enseignant (présentées ici en italique), leur est proposé après lecture de Genèse 1 et 2, texte choisi dans la collection "Bibliocollège", n° 15, chez Hachette.

==> Premier axe de lecture :

  • Situer le texte dans l'oeuvre : de quelle oeuvre est extrait ce texte ?
    Ce texte est extrait de la Bible.
  • Quelles indications peuvent te permettre de situer cet extrait de façon plus précise ?
  • On a des informations sur le livre biblique, le chapitre, les versets1.

==> Deuxième axe de lecture : l'organisation du récit

  • Que raconte ce récit ? Quels champs lexicaux dominent ?
    Ce récit est celui de création du monde. Les champs lexicaux sont ceux de la vie et de la fécondité :
    "créa" (l.1), "verdisse" (l.17), [...]
  • Insertion de la notion de "mythe".
  • Dieu a-t-il créé le monde à partir de quelque chose qui existait déjà ?
    Non, au préalable c'était le chaos2.
    [...]
  • Comment qualifieriez-vous leurs relations ?
    Elles sont bonnes : Dieu crée une alliance avec les hommes.

Fiche synthèse : savoir se repérer dans la Bible, définir le mot "mythe"

==> Se repérer dans la Bible

- Le nom "bible" vient du  _  _  _  _  _  "ta biblia" qui signifie  _  _  _  _  _ .

  • Ce livre rassemble les textes sacrés des religions  _  _  _  _  _  et  _  _  _  _  _ 
  • Les textes ont été écrits à des époques très  _  _  _  _  _  , et dans des  _  _  _  _  _ .
  • Différentes (le  _  _  _  _  _  et l' _  _  _  _  _ ).

- La Bible comporte deux parties :

  • L' _  _  _  _  _  _  _  _  _  _  qui raconte l'histoire des Hébreux.
  • Le  _  _  _  _  _  _  _  _  _  _  qui raconte la vie et les paroles de  _  _  _  _  _ 

- Chaque partie de la Bible est divisée en  _  _  _  _  _  _  _  _  _  _  et  _  _  _  _  _ 

  • Ex. : Mathieu, III, 1-17
    [...]

==> Qu'est-ce qu'un mythe ?

  • Un mythe est un  _  _  _  _  _  _  _  _  _  _  qui explique des faits que l' _  _  _  _  _  ne sait pas  _  _  _  _  _ (phénomènes naturels ; origne du monde...).

(1)Il ne sera plus question par la suite que de "ligne", ce qui dit une manière d'être attentif à ce qu'on lit.

(2)Paradoxe de la création !

Faire découvrir les textes bibliques aux élèves, voilà une excellente idée. Mais quelle traduction met-on entre leurs mains ? À l'exception d'une mention faite de la Bible de Jérusalem, aucune autre n'apparaît dans les séances proposées par l'enseignant. Convenons que lire le texte original n'est pas accordé à tous ; néanmoins pousser la curiosité jusqu'à comparer plusieurs traductions - Bible de Jérusalem, TOB, Pléiade - permet à l'élève d'affiner ses lectures et de déceler le projet des traducteurs, le pourquoi de leurs choix et la réception qu'il en fait en sa qualité de lecteur. Inviter les élèves à repérer les ressemblances, les différences, voire les divergences comme les points de vue et les visées des textes, ne peut qu'aviver leur vigilance de lecteur : les inciter, à la manière d'un Rouletabille, à prélever des indices puis à tisser des réseaux de sens leur permettrait de valider leurs hypothèses d'une manière plus constructive. Car il s'agit bien d'entraîner les collégiens à prendre une juste distance par rapport aux textes lus comme aux interprétations stéréotypées qui peuvent être faites de ces textes.

Quant à l'écriture de la Bible, étudiée au cours d'une séance, elle se résume à l'étude "d'anaphores", "de leitmotiv" (sic) à propos d'un nom récurrent, celui de Dieu. Le rôle de ces répétitions est explicité : "La Bible étant source d'inspiration pour les artistes", c'est "un moyen mnémotechnique" pour le conteur. Qui avait songé que la tradition orale véhiculait du son et non du sens ?

"Du grec, ma soeur, il sait le grec !"

Sans entrer dans des détails qui ne feraient qu'embrouiller de jeunes cervelles de sixième, il eût été indispensable de leur expliquer dans la synthèse intitulée "Se repérer dans la Bible" qu'il existe trois bibles différentes : la Bible hébraïque, la Septante et la Bible chrétienne (avec ses deux principales versions connues, la catholique et la protestante) et de leur en indiquer succinctement le contenu. Quel lien des élèves de sixième peuvent-ils établir entre le mot ta biblia, dont on leur apprend l'origine grecque, et cet objet unique constitué de plusieurs livres qu'est la Bible ? Pourquoi ne pas s'autoriser à faire circuler ces différentes bibles pour que les collégiens constatent eux-mêmes les différences dans les livres retenus et dans l'organisation des corpus : l'Ancien Testament de la Bible chrétienne ne s'achève pas de la même façon que la Bible hébraïque et cette fin fait sens.

Retenir que "la Bible comporte deux parties : l'Ancien Testament qui raconte l'histoire des Hébreux, et le Nouveau Testament qui raconte la vie et les paroles de Jésus" semble quelque peu contestable. On est en droit de s'interroger : de quelle Bible s'agit-il ? (cf. p. 47 de ce numéro, l'article de Philippe Borgeaud "S'informer sur les textes" ; p. 53, l'article de Thomas Römer "Principales étapes de la formation de la Bible hébraïque" ; la fiche A-4, pp. 190-192 in Pour lire aujourd'hui les textes de l'Antiquité, collection "Argos Démarches", CRDP de l'académie de Créteil, 2001.)

Par ailleurs, les quatre Évangiles - genre littéraire inventé par Marc vers 70 de notre ère - ne sont ni des vies ni des histoires de Jésus, au sens où nous l'entendrions aujourd'hui, mais ce que des hommes ont voulu dire de leur maître, étant donné ce qu'ils vivaient au sein de leur communauté de disciples de Jésus. Encore une fois, on ne saurait faire l'économie de l'histoire des communautés productrices de ces textes, au début du christianisme.

"Le péché originel" ou à qui la faute ?

Le texte rebaptisé, de façon erronée, le "péché originel" devient le double négatif judicieusement choisi afin d'être opposé à celui de la création : dans ce dernier "Dieu crée une alliance avec l'homme", dans le "péché originel" c'est la "première rupture".

Certes, il sera question d'alliance - dans le récit du déluge, entre Noé et Dieu (6, 18) - mais ce n'est pas dans le passage soumis aux élèves ; quant au "péché originel" et pour en finir avec cette dénomination abusive, l'expression n'est pas dans la Bible, elle est imputable à Augustin (IVe siècle).

Il eût été intéressant de lire les réponses des élèves dans les textes à trous qui leur sont proposés, textes qui n'ont jamais si bien porté leur nom : des trous dans la transmission du savoir... des trous dans le patrimoine culturel...

"Cet épisode marque la première rupture entre : l'homme et Dieu : c'est pour cela qu'on l'appelle le péché  _  _  _  _  _  _ , par sa faute, l'homme est chassé du  _  _  _  _  _  _  et privé de la  _  _  _  _  _  _  éternelle. Ainsi s'explique pour les  _  _  _  _  _  _  la création du cycle de la  _  _  _  _  _  _  et de la   _  _  _  _  _  _ : la mort est pour l'homme le retour à la  _  _  _  _  _  _ .... (la glaise) avec laquelle Dieu l'a façonné."
Ou encore "[...] le serpent explique que si l'homme et la femme mangent le fruit de l'arbre défendu, ils ne  _  _  _  _  _  _  pas mais connaîtront le  _  _  _  _  _  _  et le  _  _  _  _  _  _  comme Dieu : ce sont ses   _  _  _  _  _  _"

La liste des remarques, quant au contenu de cette séquence, pourrait s'allonger mais une première conclusion peut être formulée :

  • Tout d'abord, l'auteur de cette mise en ligne sur le net, pour très attentionné qu'il fût, n'a sans doute pas eu le temps de prendre le recul nécessaire pour aborder les textes fondateurs. Les passant au filtre de ses représentations, il les a pour ainsi dire sabordés.
    On comprend que ce n'est pas sans un certain malaise que les enseignants se lancent dans l'aventure de cette transmission : d'abord vaincre ses propres résistances et prendre conscience des écrans qui masquent les écrits que l'on croit avoir lus et/ou connaître ; puis les aborder, dépouillé de toutes croyances pour éviter les projections entachées d'erreurs qui nuiraient à leur lecture.
    Quelle que soit la trace laissée par la présence (ou l'absence) d'un enseignement confessionnel - et on le voit bien ici - reste à chacun(e) la possibilité de lire très attentivement les textes. Ce n'est pas toujours si simple qu'il y paraît. De fait, les formations initiale et continue semblent vraiment succinctes.
  • Ensuite, à la question "qu'est-ce que les élèves auront construit au terme d'une telle séquence ?", il y a fort à parier que - en dépit du temps qu'a passé le producteur à tisser ces séances - cela ne se rétrécisse à quelques... trous sans doute moins graves que les erreurs serinées, écrites et mémorisées.
    De quels acquis ces élèves de sixième auront-ils bénéficié en matière d'apprentissage de la lecture et de l'écriture ? Évaluation difficile : l'attention à ces textes entraîne les collégiens vers des domaines culturels bien éloignés des leurs et le professeur de français ne saurait passer sous silence le contexte de production tant les questions sociales ou politiques agitaient les esprits d'antan - peut-être différemment de nos points de vue d'aujourd'hui. Ce qui oblige le lecteur à se dépouiller de ses a prioris, à trouver d'autres postures et à accepter de se décentrer pour trouver un sens aux écrits.
  • Enfin, étant donné la prolifération de ce nouveau genre pédagogique sur le net, il semble prudent, avant usage, de regarder attentivement ce qui est proposé à titre gracieux. Néanmoins, ne pas se fier davantage à certains ouvrages qui offrent pour argent comptant bien des billevesées !

Ouvrage et site à consulter pour construire des séquences sur les textes bibliques

    Deux chapitres complémentaires à l'ouvrage conçu par une équipe d'enseignants et de biblistes, Pour lire les textes bibliques, collège et lycée, 2e édition, coll. "Argos Démarches", CRDP de l'académie de Créteil, 2001 : "Le Déluge" et la "Cène" en ligne, www.crdp.ac-creteil.fr(rubriqueÉdition).

Argos, n°39, page 54 (02/2006)
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