Littératures

Littératures francophones

Des mondes en mal de définition

Éloïse Brezault

La langue pose l'incontournable question d'une identité plurielle, décentrée et ouverte sur l'autre. Et c'est justement dans la diversité des imaginaires que se situe toute la richesse de la francophonie.

Quand on m'a demandé d'écrire un article sur la francophonie, j'ai essayé de m'atteler à cette vaste entreprise, tout en me demandant comment présenter la chose. Qu'est-ce que la francophonie ? "Le concept de "francophonie" n'est [...] pas neutre [...]", écrit Dominique Combes. "Étroitement liée aux organes de coopération et aux institutions internationales [...], elle [la francophonie] réunit la France et ses anciennes colonies à d'autres États attachés à la défense et à la protection de la langue française, dans un environnement où domine l'influence anglo-saxonne [...]."1 C'est Onésime Reclus qui inventa le mot vers 1880 pour désigner la zone d'influence française en Afrique, à la suite du partage colonial autorisé par le traité de Berlin en 1878. Ce fervent défenseur de la République voyait dans la langue française la garantie d'un idéal de liberté !

Mais si la francophonie dépasse peu à peu la simple acception politique pour devenir une communauté de pensée et de culture - c'est ainsi que l'abordent les intellectuels et les écrivains qui publièrent un numéro spécial sur le sujet dans la revue Esprit en novembre 1962 - les littératures francophones restent toujours entachées d'un relent d'impérialisme ou de néocolonialisme, symbolisant par là même la pénétration économique de la France dans ses anciennes colonies.

Un concept problématique

Faut-il donc voir dans la francophonie une institution politique et culturelle qui fait de Paris la "capitale littéraire", "arbitre du bon goût"2, ou un ensemble hétérogène de cultures différentes qui partagent un intérêt commun pour la langue française ? Il n'est qu'à feuilleter certains manuels scolaires pour se rendre compte que la francophonie, quand elle fait l'objet d'un chapitre distinct, peut être abordée comme un "mouvement littéraire et culturel", faute d'autres alternatives, et cela, même s'il est spécifié clairement que "les littératures francophones ne forment ni un mouvement littéraire, ni une école"3 ! "La mise en système doit permettre [...] d'intégrer au champ littéraire des oeuvres nouvelles mais sans que puisse être modifiée l'homogénéité de celui-ci."4 La francophonie devient donc bien souvent le chapitre final d'un panorama d'une histoire littéraire française qui peut ainsi conserver son authenticité et sa spécificité.

Quant à la francophonie européenne, nos manuels scolaires ne nous ont-ils pas habitués, depuis longtemps, à la percevoir comme un simple prolongement de la littérature française : de Rousseau à Maeterlinck, en passant par Verhaeren, Michaux, Cendrars et même Milan Kundera, Agotha Kristof ou Amélie Nothomb (pour les plus contemporains), ces écrivains, au regard de l'institution littéraire qui les façonne, ne sont-ils pas d'abord français avant d'être suisses, belges, hongrois, thèques... ?5 Et que faire des auteurs chinois comme Dai Sijie, Sa Shan... qui écrivent en français depuis Paris et qui sont publiés par de prestigieuses maisons d'édition françaises ? Font-ils partie intégrante de la littérature chinoise ou de la littérature française ? Toutes ces dénominations sont problématiques car elles englobent donc sous une même étiquette des écrivains éloignés les uns des autres par une distance tant géographique que culturelle... Or la "francophonie littéraire"6, loin d'être un bloc monolithique, génère des problématiques extrêmement différentes d'un continent à l'autre. Si la colonisation fait partie intégrante de la mémoire africaine et que la Caraïbe gère le traumatisme de l'esclavage (bien que ces thématiques tendent à s'affaiblir dans la production contemporaine, au profit des guerres civiles ou du malaise que représentent l'immigration et la difficile intégration en France), le Canada a depuis longtemps liquidé le contentieux colonial et cherche à affirmer sa spécificité culturelle vis-à-vis des États-Unis d'un côté et de la France de l'autre.

Un questionnement identitaire

On le voit bien, à une époque où les écrivains voyagent de plus en plus de par le monde, le critère géographique devient inapte à rendre compte de la spécificité des écrivains : ils entrent ainsi dans le patrimoine national et leur utilisation de la langue française devient le symbole même de leur identité. Et pourtant, à regarder de plus près la cartographie des études francophones dans le monde universitaire, on constate qu'elle reste bien souvent liée à des critères géographiques, car le chercheur est avant tout spécialiste d'une région francophone déterminée (Afrique, océan Indien, Caraïbe, Québec)7. Une fois encore, la "francophonie littéraire" a du mal à se laisser circonscrire justement parce qu'on l'appréhende systématiquement à partir de la question de l'origine, laquelle est bien souvent liée à des problématiques géopolitiques8.

Mais une chose est sûre, elle ne peut plus s'écrire au singulier. La production des littératures francophones s'est tellement accrue ces dernières années qu'il semble illusoire de pouvoir écrire désormais une histoire comparée de la francophonie comme le faisait Auguste Viatte, en 1980. Signe très encourageant qui souligne la richesse et le dynamisme de ces littératures et qui nous conduit à repenser nos critères de sélection. Si l'idée même de nation est incapable de rendre compte de l'identité de l'écrivain francophone - nous pensons ici à tous ces auteurs "migrants" d'Haïti, du Liban, d'Afrique, ou de l'océan Indien qui vivent au Canada, aux États-Unis ou en France comme Émile Ollivier, Marie-Cécile Agnant, Wadji Mouawad, Emmanuel Dongala, Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi - quels autres critères prendre en considération ?

Pour une poétique comparatiste

Si l'on prend le champ des littératures africaines francophones, par exemple, on voit bien que ces critères d'appréciation sont décidés par l'institution littéraire (maisons d'édition et de diffusion, revues, journaux, cénacles, académies, prix littéraires, critique universitaires...)9. Le roman phare d'Ahamadou Kourouma, Les Soleils des indépendances, fut d'abord publié à Montréal en 1978 parce que les éditions du Seuil, trop déconcertées par le style novateur de l'auteur, avaient refusé le manuscrit ! Il fallut que le roman obtînt le Prix de la Francité pour qu'en 1970 le Seuil rachetât le roman qui s'est vendu, depuis lors, à 100 000 exemplaires. L'Enfant noir, du Guinéen Camara Laye, a été très vivement critiqué au moment de sa parution (1953), par un romancier et critique camerounais, Mongo Béti, parce qu'il ne prenait pas fait et cause contre la colonisation10. Il est d'ailleurs intéressant de noter que les éditeurs parisiens avaient préféré le titre de L'Enfant noir à celui initialement choisi par l'auteur, L'Enfant de Guinée ! Cette anecdote en dit long sur l'évolution même des mentalités : l'universalité des années 1950 s'oppose alors à la volonté, dans les années 1980, de créer des littératures nationales. Mais ce développement des littératures nationales s'estompe sensiblement dans les années 1990 et les discours critiques (manuels scolaires, anthologies, essais) retournent à une vision plutôt "panafricaniste" qui voudrait saisir l'Afrique subsaharienne dans sa totalité : Anthologie de la littérature africaine d'expression française de Jacques Chevrier, La Littérature africaine de langue anglaise depuis 1945 de Denise Coussy, La Littérature africaine francophone de Michel Cornaton, etc. Les essais et les manuels sont alors autant de discours sur la littérature qui reposent sur un mécanisme de censure - qu'elle soit d'ordre politique, religieux, sexuel, ou esthétique - et qui se présentent "comme un musée dans lequel se trouvent réunies les oeuvres que l'on a jugé dignes d'être retenues [...]".11 Tout ces discours critiques visent à appréhender l'Afrique dans sa globalité au détriment de la spécificité de ces pays. Or, cette volonté semble toujours de mise aujourd'hui : la langue française en Afrique subsaharienne est prise comme un tout, le découpage restant intrinsèquement lié aux anciennes colonies de l'AOF ou de l'AEF...

Face à cette vision parfois trop globale et centralisatrice, il serait peut-être souhaitable de revenir aux textes et de s'interroger sur ces écrivains qui parlent pour beaucoup hors de la France, pour mieux ébaucher les fils qui se tissent d'un pays à l'autre : comment un écrivain haïtien comme Dany Laferrière et vivant maintenant au Canada percevra une ville comme Montréal ? Que dira Sami Tchak (auteur togolais vivant à Paris) de l'arrivée des Africains à Paris ? Quels rapports Alain Mabanckou ou Emmanuel Dongala (Congo Brazzaville) vivant maintenant aux États-Unis entretiennent-ils avec leur pays d'origine, une fois traversé le chemin de l'exil ? Quels échos dessiner entre les oeuvres d'Ananda Devi, Natacha Appanah, Gisèle Pineau et Maryse Condé quand elles évoquent leur difficulté d'être femme dans une société profondément masculine, que ce soit à l'île Maurice ou en Guadeloupe ?

Il s'agit donc d'aborder la francophonie comme une poétique comparatiste, qui héberge en son sein des imaginaires aux accents semblables ou dissonants dans une langue irréductiblement française ! La langue, par le biais des multiples subversions qu'elle met en oeuvre (on ne parlera pas le même français au Québec, en Afrique, dans la Caraïbe ou même en Belgique), pose l'incontournable question d'une identité plurielle, décentrée et ouverte sur l'autre. Et c'est justement là, dans la diversité de ces imaginaires, que se situe toute la richesse de la francophonie car, comme le dit si bien Lise Gauvin, tout "écrivain francophone est condamné à penser la langue".12

(1) Combe, Dominique, Poétiques francophones, Paris, Hachette, 1995, p. 14.

(2) Casanova, Pascale, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 1999, p. 41.

(3) Français 2e, sous la direction de Geneviève Winter, Bréal, Paris, 2004, p. 514.

(4) Mouralis, Bernard, Les Contre-Littératures, Paris, PUF, 1975, p. 21.

(5) Il est rarement fait allusion à la nationalité de ces écrivains dans les manuels scolaires, tant ils sont devenus de véritables auteurs "classiques" dans le panthéon de la littérature française ! (cf. notamment le manuel Littérature 2e, des textes aux séquence, sous la direction d'Hélène Sabbah, Hatier, Paris, 2004).

(6) Nous empruntons cette expression à G. Tougas (Les écrivains d'expression française et la France. Essai, Denoël, Paris, 1973, p. 20) car elle rend bien compte du paradoxe des littératures francophones qui veulent chercher leur unité dans la diversité de la langue française.

(7) Deltel, Danièle, Convergences et divergences dans les littératures francophones, L'Harmattan, Paris, 1992, p. 7.

(8) Si l'on regarde la recension de la MLA (International Bibliography of Books and Articles on Modern Languages and Literatures), on remarque plusieurs choses. Quand les littératures africaines entrent, en 1967, dans la MLA Bibliography, elles apparaissent sous le titre "Oriental and African Literatures" (littératures d'Orient et d'Afrique). Or, cette appellation change en 1968 et la littérature africaine occupe alors un chapitre entier, sous la pression des Black Studies en pleine expansion dans les universités américaines. Une attention particulière est également portée aux écrivaines africaines, du fait des orientations prises par le mouvement féministe américain. Le roman occupe aussi une place de choix car il est plus traduit, plus lu et plus étudié que le théâtre, les contes ou la poésie : cet état des lieux reflète, à n'en pas douter, la physionomie générale de la littérature africaine en langues européennes !

(9) Je démontre notamment, dans mon doctorat sur les nouvelles tendances de la fiction dans l'Afrique francophone entre 1990 et 2000, comment l'institution littéraire façonne le champ des littératures africaines (thèse sous la direction de Daniel-Henri Pageaux et soutenue à Paris III en février 2004).

(10) Cf. l'article d'Alexandre Biyidi, dit Mongo Béti, "Afrique Noire, littérature rose", in Présence Africaine, Avril-Juin 1955, n° 1-2, pp. 133-145.

(11) Mouralis, Bernard, op. cit., pp. 33-34.

(12) Gauvin, Lise, L'écrivain francophone à la croisée des langues. Entretiens, Karthala, Paris, 1997, p. 8.

Argos, n°39, page 19 (02/2006)
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