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L'effroi en partage

Lectures de la série "Chair de poule"

Dominique Dourojeanni, IUFM de Valence, Drôme

"Être capable de lire un livre, fût-il de littérature de masse, dans son entier, le lire de surcroît par plaisir, représente une conquête à la fois individuelle et sociale."1

L'école primaire dispose, depuis quelques années, d'une liste d'oeuvres littéraires de référence dans laquelle les enseignants sont invités à puiser pour alimenter des "séquences de littérature". Ces textes, "dont la qualité littéraire ne fait aucun doute" car "la littérature adressée aux enfants est riche de chefs-d'oeuvre", constitueront au fil des trois années que dure le cycle III une "culture partagée", un "socle de références que personne ne peut ignorer". Les enseignants sont invités à préférer le plus souvent la lecture à haute voix à la lecture silencieuse, "qui ne peut être considérée comme un acte didactique", et les "temps de travail collectif" ou de "réflexion commune" : les "mises en réseaux", les dramatisations de toutes sortes, l'écriture littéraire est donnée comme le partenaire naturel de cette initiation à la lecture littéraire2. L'institution scolaire valorise ainsi des pratiques de partage qu'il est possible d'observer chez des lecteurs d'ouvrages pourtant dépourvus de toute légitimité, et dont il est même parfois de bon ton de condamner la consommation.

En s'intéressant à un lectorat très particulier, les lecteurs de la série "Chair de poule", on voudrait ici développer une meilleure connaissance de "ce que "fabriquent" les lecteurs avec les textes3." On voudrait, par exemple, montrer qu'à un moment donné et pour un public donné, des pratiques sémiotiques très élaborées (d'écriture, de lecture, d'interprétation, d'analyse réflexive) peuvent correspondre à des objets littéraires assez rudimentaires. Mais s'il est important de noter que ces pratiques sont constitutives d'un processus d'acculturation, il faut aussi insister sur les mérites des textes qui autorisent ces "partages", et peut-être davantage que certains "chefs-d'oeuvre".

Le matériau

Dès le premier numéro (mars 1995) de la série qui avait déjà fait ses preuves aux États-Unis, Bayard éditions invite les lecteurs de "Chair de poule" à écrire à l'auteur (R. L. Stine) par l'avis suivant : Avis aux lecteurs ; vous êtes nombreux à écrire à l'auteur de la série "Chair de poule" et nous vous en remercions. Pour être sûr que votre courrier arrive, adressez votre correspondance à : Bayard éditions, Série "Chair de poule", 3 rue Bayard, 75008 Paris. Nous la transmettrons à R. L. Stine. Et bravo pour votre passion de lire !

En 1998, les éditions Bayard reçoivent 15 lettres par jour, soit plus de 300 par mois. Ce courrier est traité de façon différenciée selon le type de demande, et le correspondant reçoit une des dix réponses types élaborées à cet effet. Bien sûr, les lettres ne sont pas transmises à l'auteur unique de la série, mais les jeunes correspondants, eux, s'adressent bel et bien à lui. Du courrier de 1998, nous avons extrait de façon aléatoire 300 lettres4 et nous avons tenté d'analyser les informations qu'elles livrent, sur le rapport à la lecture et à l'écriture de ces jeunes lecteurs5.

Mauvais genre

Aucun doute là-dessus, "Chair de poule" relève de la paralittérature. Daniel Couégnas6 définit le genre ainsi : "Une oeuvre sera considérée comme tendant vers le modèle paralittéraire lorsqu'elle présentera tout ou partie des traits suivants :

  • un péritexte éditorial établissant sans équivoque, par le biais d'un certain nombre de signaux matériels (présentation, couverture illustrée, appartenance à une collection, etc.) et textuels (titres), un véritable contrat de lecture dans le cadre d'un sous-genre romanesque immédiatement repérable (roman d'aventures, "polar", roman sentimental, etc.)." La série propose d'emblée un pacte de lecture très clair : les couleurs de la couverture (fond noir, titre de la série en lettres vertes dégoulinantes, associés au cadre arc-en-ciel vif et à l'illustration colorée), les titres (La Malédiction de la momie, Le Fantôme de l'auditorium, Le Masque hanté...) ;
  • "une tendance à la reprise inlassable des mêmes procédés (types de lieux, de décors, de milieux, de situations dramatiques, de personnages...) sans aucune mise à distance ironique ou parodique susceptible d'amorcer la réflexion critique du lecteur". La répétition est une figure récurrente de ces récits qui font se multiplier les blagues, les rêves prémonitoires, les illusions avant la confrontation des héros avec la "chose", fantôme ou personnage "réellement" effrayant. Toutes les actions contribuent à une intention dominante, faire frissonner de peur, et le récit linéaire fait se succéder des micro-événements qui fonctionnent comme des répétitions, au sens théâtral, de la scène de dénouement ;
  • "la domination du narratif dans l'espace textuel, l'importance du code herméneutique et des effets de suspens qui induisent une lecture "tendue" (Jean-Yves Tadié) vers l'aval du récit". Les chapitres sont très courts (de 23 à 32 chapitres pour des textes qui n'excèdent pas 100 pages), et l'enchaînement d'un chapitre à l'autre est presque systématiquement soutenu par un élément de suspens à la fin du chapitre, qui trouve sa réponse immédiate au début du chapitre suivant ;
  • "des personnages procédant d'une mimésis sommaire et réduits à des rôles allégoriques facilitant la lecture identificatoire et les effets de pathétique". Les descriptions dépassent rarement deux lignes et permettent de reconnaître - on pourrait dire même avant de les avoir vus - les personnages volontairement stéréotypés : "Ma soeur est grande, mince et très blonde..."7 ou "ils avaient les mêmes yeux marron foncé, le même sourire farceur, et aimaient l'un et l'autre les jeans délavés et les grands T-shirts foncés à manches longues8 ".

Les modes de désignation des personnages sont limités à leur prénom, le pronom personnel et, rarement, une formule qui reprend leurs caractéristiques physiques précédemment évoquées : les risques d'incompréhension liés à la multiplication des désignateurs est ainsi limitée. Ajoutons que les personnages évoluent peu et sont peu modifiés par leur aventure, à un détail près que nous verrons plus loin. Enfin, le récit suit l'ordre chronologique de l'action et la narration est la plupart du temps assurée par le jeune héros, ce qui favorise l'identification ; quand le récit est à la troisième personne, il est focalisé sur le personnage principal.

En bref, toutes ces caractéristiques s'inscrivent exactement a contrario de la définition du texte littéraire que propose C. Tauveron (1998)  : "un récit littéraire est un texte qui programme l'égarement, la surprise, le leurre et le travail du lecteur : en tablant sur ses connaissances du genre, autrement dit "son horizon d'attente", pour mieux le conduire ailleurs [...], en l'obligeant à reconstituer l'ordre chronologique perturbé [...], en occultant la référence des pronoms [...], en adoptant un point de vue inattendu ou en mêlant les points de vue [...]9."

Bien au contraire, R. L. Stine prend le lecteur par la main et le guide sur un chemin balisé, qui n'est bien sûr pas exempt de surprises et de retournements, mais sans risques de se perdre tout à fait.

Une lecture aveuglée ?

Certes, la découverte de "Chair de poule" conduit à une lecture aveuglée puisque, loin d'identifier tous les ressorts de la représentation, absorbé par les péripéties d'une intrigue terrifiante, le jeune lecteur s'identifie à des personnages ; grâce à la stéréotypie des situations, il s'immerge dans un modèle qui ne stimule pas les initiatives ou les ouvertures. En cela, il se comporte de façon tout à fait conforme à ce qui est attendu de la lecture de fiction ; en effet,"la production d'illusions est [...] le but avéré de la majorité des fictions. Loin d'être inappropriée à la "chose" littéraire, l'illusion fait partie du "protocole de lecture" de nombreux textes qui ne se limitent pas à ceux de la tendance dite "réaliste" [...] En confondant le texte avec la réalité, le lecteur n'est donc généralement pas coupable de "trahir" le texte ; au contraire, il s'adapte le plus normalement du monde à ses contraintes génériques10."

La lecture de "Chair de poule" est d'autant plus participative qu'elle n'est pas arrêtée par les difficultés d'un texte qui n'offre pas trop de résistance11. Aussi, le champ est-il libre pour plonger dans le récit et ressentir les émotions qu'il porte. La peur est, bien entendu, la raison première de l'identification. En s'adressant à l'auteur, peu de correspondants éprouvent le besoin de définir le plaisir qu'ils éprouvent à la lecture de la série : il leur suffit de déclarer leur passion. Presque 1/3 déclarent "adorer" ses livres ou Stine lui-même, qu'ils trouvent "génial" (7,3 %), plein d'"imagination" (4 %), sachant créer le "suspense" (7,3 %). Cependant, presque 20 % évoquent la peur comme élément du plaisir de leur lecture, et certains justifient le titre de la collection : ... et ils font très peur, ça me donne la chair de poule. (Sans rire !!!) ; En plus, on a beaucoup la chair de poule.

De toute façon, ils plongent dans le livre et s'y engluent avec délices, comme le montre Kévin : Quand je commence à lire un de ces livres, j'entre dedans et j'ai l'impression que c'est la réalité. Ou Barbara : Il suffit que j'ouvre un de vos livres pour devenir le personnage principal et vivre ses aventures.

L'identification est facilitée par le fait que les personnages sont des enfants de l'âge des lecteurs (presque tous les héros ont douze ans). Pourtant, l'impression de "réalité" évoquée paraît difficile à admettre pour un lecteur adulte. Or, ils y croient ; ainsi, Sophie interroge : Est-ce que vous vous inspirez de la réalité pour faire les "Chair de poule"? Est-ce que ça est arrivé en vrai ce qui s'est passé dans les "Chair de poule"? P. S. Répondez-moi vite ! Ainsi, l'adhésion des enfants va au-delà de l'identification puisque, pour certains, la confusion entre vérité et vraisemblance pose encore problème.

Plus fréquemment, c'est à travers une préoccupation vertigineuse d'accumulation et de surenchère que se manifeste la fascination des enfants pour la série de Stine. Ils sont très nombreux à réclamer encore et encore d'autres livres et plusieurs expriment leur crainte que la série s'arrête ; 5 % déclarent qu'ils "dévorent" les "Chair de poule" et 1/4 dit "faire collection" ; ils énumèrent les titres lus, les livres possédés, avec ou sans évaluation de ces différents titres  : Pour l'instant, je n'ai que 8 de vos récits, mais je compte faire ma propre collection. Dans vos livres, j'ai déjà lu : [...] [suit une liste de 12 titres de Stine] ; Mehdi-Gabriel s'enquiert : Et pourquoi n'écrivez-vous plus de "Chair de poule"? On voit toujours les mêmes à la librairie ! En cela, ces jeunes lecteurs illustrent une relation avec le récit d'imagination qui excède largement la seule lecture de paralittérature12.

Ce désir de "toujours plus" s'exprime encore avec le souhait de lire plus effrayant, si possible ; ainsi, cette petite correspondante de 8 ans : Est-ce que vous pourrez écrire un livre qui fait vraiment peur, enfin qui donne la chair de poule (avec un monstre qui hypnotise les humains par exemple ?).

Cette crainte exprimée : qu'y a-t-il après "Chair de poule"? rappelle que la lecture de ces romans est un espace de transition car le lecteur de Stine est aussi un lecteur en construction.

Un lecteur en construction

Il s'agit d'abord de construire son autonomie face à la lecture : ainsi, presque 4 % des enfants déclarent avoir été gagnés à la lecture grâce à "Chair de poule" et si nous avons montré que la lecture de ces romans est décrite comme facile, certains correspondants admettent cependant que cette autonomie n'a pas été aisément acquise. Robin confesse : Je vous écris pour vous dire que j'aime votre série "Chair de poule". Quand j'ai commencé à lire, j'avais un peu de mal, mais après c'est allé mieux. J'ai commencé à lire Le Souffle du vampire. Après j'ai lu La Tour de la terreur, Terreur sous l'évier, L'Horloge maudit (sic),Le Pantin maléfique, La Rue maudit (sic). Votre série m'a donné le goût de lire. Il n'est pas inutile de rappeler que la facilité de lecture s'acquiert avec l'entraînement de son automatisation, ce qui donne d'autant plus de sens à ces listes que ces jeunes lecteurs sont ensuite fiers de dresser.

Une autre lectrice témoigne sa reconnaissance à l'auteur qui l'aide à grandir, d'une certaine manière : J'adore lire les "Chair de poule", j'en ai 28. Avant, je les regardais tous les soirs en rentrant de l'école, j'en ai vu 24. Grâce à vous, je regarde à 11h du soir un feuilleton sur les vampires et les monstres le vendredi. Maîtriser sa peur et être capable de regarder des films effrayants tard le soir est une façon de devenir une jeune fille. Tous ces jeunes lecteurs conquièrent leur autonomie et évaluent leurs plaisirs et leurs progrès.

Pour ces lecteurs en construction, qui ont besoin d'acquérir des automatismes, d'associer constamment, à des pratiques sémiotiques nouvelles, des processus de reconnaissance, les stéréotypes comme les marques génériques excessives relèvent d'un guidage nécessaire13.

On peut d'autant mieux en mesurer l'utilité qu'il se trouve un lieu où le récit fait un usage ludique du stéréotype, qui cesse d'être alors "au premier degré" : il s'agit des fins des récits qui, très souvent, rebondissent après avoir semblé se terminer sur une résolution positive de l'intrigue principale et un retour au monde "réel". Ces fins provoquent une rupture avec le mode de lecture de l'ensemble du livre et sont cause de perplexité pour un certain nombre de jeunes lecteurs qui motive une lettre-type de la part du service du courrier de Bayard pour répondre à cette question : Y a-t-il une suite, je n'ai pas compris... ? 5 % des lettres de notre corpus font état de cette interrogation ; ainsi, Solène et Carole n'arrivent pas à décider : Le seul inconvénient de vos livres est qu'ils se terminent souvent en queue de poisson. Mais ce n'est pas vraiment un problème car ça permet d'imaginer la suite : ce qui est assez préoccupant. Dans le coup du lapin, nous n'avons pas bien compris la fin où Tim se transforme en lapin : est-ce qu'il devient magicien ou est-ce que Rak Kapak le fait apparaître et disparaître à chaque spectacle ? Et Naoël s'indigne : Sur tes livres tu ne racontes pas la suite comme Le Fantôme de l'auditorium quand tu dis à la fin que Jeffrey disparaît. J'ai acheté le numéro suivant comme à chaque livre il y a un exposé à la fin alors je l'ai lu tu ne parles pas de Jeffrey où il a disparu c'est pas très malin de ne pas savoir la suite...

Ces fins, qui remettent en cause les processus d'anticipation les plus probables, sont les seuls épisodes à n'être pas réitérés ou explicités : aussi plongent-elles quelques lecteurs dans l'embarras. À l'inverse, quelques-uns, plus avancés, se réjouissent de cette pirouette, ainsi Violette : ...car c'est à la fin du livre, dans la dernière phrase, que se trouve l'explication de l'histoire. Et de plus personne (je pense) ne peut deviner la fin de vos livres. [...] Je vous remercie donc de votre originalité. Faites-moi plaisir en écrivant d'autres histoires comme toutes celles que vous avez déjà écrit.

Ainsi, à travers la lecture de cette série, les enfants apprennent à apprécier des solutions narratives parmi les possibles envisagés, ou qui se jouent des possibles imaginés à l'avance.

Enfin, leur lecture essentiellement participative n'annule pas tout sens critique chez ces jeunes lecteurs : le fait même de lire une série dont chacun des éléments a bien des points communs avec un autre de la même série semble les inviter à comparer les livres entre eux, à exprimer des jugements qualitatifs. Ainsi se dessine un petit palmarès des titres jugés les meilleurs, à côté de titres jamais cités, parmi les 43 qui circulaient à cette période. Des lecteurs exercent leur jugement critique. Ainsi Johann établit-il des comparaisons assez fines, qui concernent non seulement les scénarios mais aussi la narration ; parmi les six questions numérotées qu'il pose à l'auteur, il demande : Pourquoi les histoires se terminent mal ? Pourquoi dans La Nuit des pantins et aussi dans Sous-sol interdit c'est vous qui racontez l'histoire et tandis que dans tous les autres "Chair de poule" c'est l'auteur [le héros] qui raconte l'histoire,c'est-à-dire pourquoi les deux premiers récits sont à la troisième personne, tandis que tous les autres [qu'il a lus] sont racontés par le personnage principal ? Quant à Sophie, elle a une critique à faire sur les fins choisies par l'auteur et argumente pour justifier son point de vue : J'adore vos livres, seulement voilà hier j'ai lu La Menace de la forêt que j'ai dévoré en deux petites heures, je lui ai trouvé toutes sortes de compliments mais malgré tout une critique. Je trouve que pour des livres pleins de frissons, il faut une fin rassurante pour chasser la peur. Donc, j'aurais aimé une autre fin, c'est pourquoi je vous demande (avec plaisir) de m'inventer une fin courte mais géniale !

D'autres lettres manifestent un recul critique : ces approches différentes de la série nous rappellent qu'"un bien culturel n'a de signification qu'à travers les différentes stratégies d'interprétation qui s'emparent de lui".14 Les usages de cette série dont ces jeunes correspondants font état sont divers, et ne se limitent pas à celui qui semblait inscrit d'emblée, résumé par le mot "paralittérature".

Partager les lectures

Roger Chartier (1988) évoque la nécessité d'appuyer l'histoire des textes et des livres sur une observation plus fine des "pratiques" : "...considérer d'abord que la lecture n'est pas seulement le moment où celle-ci s'effectue, mais un ensemble, un "corps de pratiques" : tout ce qui la conditionne, y prépare, y conduit, la prolonge ou l'annule n'est pas périphérique à la lecture mais en est radicalement constitutif [...]. Comment ce livre est-il choisi ? D'où vient-il ? De qui vient-il ? A-t-il été acheté ou était-il dans la bibliothèque familiale ? Est-il passé entre plusieurs mains ? Fait-il l'objet de conversations, de différentes formes de sociabilité ou est-il entièrement intériorisation et activité solitaire ?"15

Or, la correspondance de Stine ne témoigne pas seulement de l'enthousiasme de ses "fans", elle révèle un entour de la lecture qui présente un ensemble de propriétés spécifiques, qui ont trait au partage de ces lectures. 6 % des lettres ont une signature collective : la lettre est co-signée par des amis, cousins, un frère, une soeur. 8 % évoquent le fait qu'ils partagent leur passion pour la série avec d'autres. Ainsi Rébecca interroge Stine : Êtes-vous content que je prête à tous les gens que je connais vos oeuvres ? Cette pratique d'échanges donne lieu à une sociabilité spécifique, sous forme de club, ainsi qu'en témoigne Jennifer  : Avec mes copines nous avons créé des livres d'horreur, nous en sommes au 3e, mais nous ne voulons pas les montrer aux autres qu'au club (car nous avons aussi fondé un club). La lecture de la série se prolonge dans la connivence d'adeptes avertis et le partage d'un culte qui s'appuie non seulement sur les livres, mais sur d'autres objets, comme en témoigne cette lettre, adressée à l'éditeur : Si il y a quoi que ce soit qui concerne "Chair de poule" et que vous avez de trop (affiches, autocollants, livres...) il serait gentil de me les envoyer, cela épaterait mes amis.

La correspondance de Yann et Grégoire forme, dans la liasse de lettres, un petit dossier à elle seule. Plus encore que la socialisation véritable opérée par la lecture de Stine, elle illustre la composante rituelle ou cultuelle que les jeunes lecteurs associent à leur lecture. Chacun de ces deux enfants envoie une lettre décorée de dessins coloriés en vert, couleur du logo de la série, un dessin de monstres au crayon à papier et, à ces quatre feuilles format A4, est jointe une photo d'anniversaire montrant les deux petits garçons avec un troisième enfant. Enfin, un cinquième feuillet propose un récit complet façon "Chair de poule", sous le titre Le Squelette des marais (tapuscrit qui couvre les 2/3 d'une feuille au format A4).

Ce courrier est assez exemplaire d'une tendance rencontrée dans un certain nombre d'envois. Voici la teneur d'une des deux lettres16 : Dimanche 19 avril 98 Cher R. L. Stine Je m'appelle Yann [...], j'ai 8 ans. J'aime tellement tes histoires de : "Chair de poule" que j'en ai inventé une : "Le Squelette des marais", j'aimerais que tu la rectifies et que tu en fasses un livre. Avec mes amis : Grégoire [...] et Mickaël [...], nous nous prêtons nos : "Chair de poule". Nous en avons 23 différents. Nous avons fait chacun un cahier et un dossier. J'ai fabriqué un jeu de carte Chair de poule, il est génial. J'ai aussi fait un grand tableau de Chair de poule. Tes films sont biens, je les enregistre tous. J'ai adoré : le fantôme décapité, la maison des morts, le pantin maléfique et Leçons de piano et Pièges mortels.Lis mon histoire. Tu es mon meilleur écrivain. Je t'adore. Yann

Le soin avec lequel est rédigée cette lettre (comme celle de Grégoire) manifeste bien l'importance que lui accorde ce jeune garçon. Elle est écrite au crayon à papier, ce qui a permis les corrections et retouches probablement assistées d'un adulte - sans qu'on relève aucune trace de cette aide. La feuille a été lignée pour faciliter la régularité de l'écriture, dans le sens "format italien". Il faut ajouter que l'écriture est très soignée, très lisible, sans aucune rature.

Yann ne parle pas d'un banal intérêt pour des livres : il les lit, bien sûr, mais il en fait aussi un vecteur de son amitié ; il les échange avec ses amis, ils en parlent probablement. Qu'y a-t-il dans le cahier et le dossier qu'ils se sont chacun constitués ? Nous ne le saurons pas, mais ils disent là que ces livres appellent, pour eux, de l'écrit. Étant donné leur jeune âge, il est difficile d'imaginer qu'ils collectent des notes critiques mais sans doute des images, voire des coupures de presse et tous objets publicitaires ayant trait à la série ou à son auteur ; ces lectures partagées les invitent aussi à jouer aux cartes que Yann dit avoir fabriquées, puisque le jeu "est génial". Ils regardent la série télévisée et notent les films qu'ils ont le plus appréciés. Enfin, les deux lettres évoquent l'édification d'un petit autel réservé au culte de Stine : Grégoire évoque "un coin pour mes affaires "Chair de poule"", et si Yann ne le précise pas, les "affaires Chair de poule" tiennent de la place dans sa vie et dans sa chambre : un "tableau", un cahier et un dossier en plus des livres et, pour finir, un récit "à la manière de" qui ne représente pas un mince exploit pour un si jeune garçon !

Un capital culturel

Ainsi, ce qui se joue dans la lecture de Stine, c'est aussi de la sociabilité (la constitution plus ou moins formalisée de groupes pour lesquels le livre devient une valeur d'échanges matériels et symboliques), c'est de l'imaginaire (la rencontre entre une sensibilité préadolescente et des images adéquates qui permettent de parler, d'éprouver, de changer), ce sont des discours et des rites (dont la correspondance n'offre qu'une image amoindrie mais fervente), ce sont des rendez-vous précis (avec les horaires de diffusion de la série télévisée17, les bibliothèques, les points de vente), ce sont des objets symboliques (collections, articles18 autographes). Bref, il s'agit là d'un ensemble de valeurs. La constitution d'un véritable "habitus lectural"19, à travers la pratique régulière de la lecture de la série, accompagne et conditionne l'accumulation d'un premier capital culturel.

Ce que nous dit cette correspondance de fans, c'est que la paralittérature ne mérite sans doute pas le mépris dans lequel on la tient : elle contribue à fabriquer des lecteurs qui, dans leur période de formation, ont besoin des étais qu'elle leur propose, d'autant plus qu'elle leur permet de s'inscrire dans une communauté, les invitant ainsi à se forger des pratiques culturelles authentiques. Plusieurs chemins existent pour contribuer à former des lecteurs de littérature, et il peut être utile de le rappeler, en particulier depuis que les instructions officielles mettent au premier plan l'intérêt de la lecture littéraire à l'école primaire. D'autre part, le débat qui oppose lecture littéraire et lecture participative semble, dans le cas qui nous intéresse, tout à fait obsolète dans la mesure où les oppositions ne sont pas aussi radicales qu'il y paraît : le souci et le plaisir de la forme se révèlent indissociables du plaisir pris au conte.

Ainsi, le caractère réellement formateur de cette lecture ne peut manquer d'attirer l'attention des didacticiens de la langue et de la littérature. Tout indique, en effet, que ce genre de texte permet parfois de construire ce que l'enseignement peine si souvent à produire : une intelligence accrue des formes textuelles qui ne néglige pas l'émotion.

(1) Nicole Robine, "Lectures et lecteurs de mauvais genres", in Pratiques, n° 54, "Les mauvais genres", juin 1987, p. 97.

(2) Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites du Document d'application des programmes, littérature cycle III, SCÉRÉN-CNDP, août 2002.

(3) Lahire, Bernard, L'esprit sociologique, La Découverte, 2005, p. 36.

(4) De ce fait, les citations extraites de ces lettres seront associées au numéro (arbitraire, de 1 à 300) correspondant à ces lettres.

(5) Les lecteurs qui donnent leur âge ont entre 7 et 15 ans. L'âge majoritairement représenté se situe entre 10 et 12 ans (65 %) : 55 % de filles et 45 % de garçons, alors que les enquêtes sur la lecture montrent un plus grand écart entre sexes pour ce qui concerne la fiction : "À un moment donné, 43% des filles et seulement 27 % des garçons sont en train de lire un roman" (de Singly, cf. "La lecture de livres pendant la jeunesse : statut et fonction", in Lire en france aujourd'hui, Poulain M., Cercle de la librairie, 1993, pp. 138-162). D'autre part, il s'agit d'écrire à l'auteur, or dans le domaine de l'écriture aussi les garçons sont en retrait par rapport aux filles : d'après les enquêtes menées par le ministère de la Culture, confirmées par M.-C. Penloup (L'écriture extra-scolaire des collégiens, ESF,1999, p. 54), les pratiques d'écriture montrent une suprématie des filles dans des pourcentages que cette dernière qualifie d'"écrasants". Les pratiques d'écriture des garçons représentent 38,5% du total des pratiques des écrivants, celles des filles atteignant 61,5 % du total".

(6) Couegnas, Daniel, Introduction à la paralittérature, Seuil,1992, pp. 181-182.

(7) Le loup-garou des marécages, Stine R. L., Bayard, 2001.

(8) Le masque hanté, Stine R. L., Bayard, 2001.

(9) Tauveron, C., "Pour une lecture littéraire du littéraire à l'école", in Lire des textes littéraires au cycle III, CRDP de Clermont-Ferrand.

(10) Dufays, J.-L, Stéréotype et lecture, Mardaga, 1994, p. 238.

(11) Laure déclare : "Les histoires sont bien expliquées et j'imagine facilement les actions, les personnes et les lieux...". Claire aussi trouve la lecture facile : "C'est écrit assez gros, c'est très passionnant...", et Amandine approuve : "Vos livres se lisent facilement. J'ai lu La malédiction de la momie en une journée."

(12) J.-M. Schaeffer (cf. Pourquoi la fiction, Paris, Seuil, 1999) analyse les caractéristiques de la fiction et son fonctionnement dans notre imaginaire ; il évoque notamment cette difficulté que nous avons à sortir de l'univers fictionnel dans lequel nous nous sommes immergés et le désir de prolonger l'immersion : "L'immersion fictionnelle est une activité homéostatique, c'est-à-dire qu'elle se régule elle-même à l'aide de boucles rétro-actives : dans l'autostimulation imaginative, elle se nourrit des attentes qu'elle se crée elle-même [...] ; en situation de réception, elle est relancée par la tension qui existe entre le caractère toujours incomplet de la réactivation imaginative et la complétude (supposée) de l'univers fictionnel proposé. D'où l'attrait, pendant notre enfance, des jeux fictionnels qui s'étirent sans fin [...], d'où le goût aussi, plus tard, pour les romans-fleuves ou les cycles romanesques [...], pour les feuilletons (écrits ou télévisuels) qui n'en finissent pas, pour les films à suite (de Freddy 1 à Freddy 6, en attendant Freddy n). D'où encore, comme le note Proust, le sentiment de dépit lorsque tout est fini : " On aurait tant voulu que le livre continuat, et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages ".

(13) Jean-Louis Dufays nous aide à mieux en saisir l'efficacité et, par suite, le fonctionnement de la lecture de cette série par ces jeunes lecteurs. À la suite de Ruth Amossy, il reprend les cinq fonctions des stéréotypes "de premier degré" qu'elle a dégagées (i.e. les réitérations d'expressions, de scénarios, de motifs, les codes du genre, de construction du récit... déjà évoqués au debut de cet article) :
comme ils sont aisément reconnaissables, ils donnent une impression de clarté, d'univocité, et accelèrent ainsi le rythme de la lecture ;
comme ce sont aussi des signaux génériques, ils orientent l'attention du lecteur vers des horizons de sens familier ;
ils favorisent la production de l'illusion référentielle, contribuent à l'effet de vraisemblance et de réalisme, libèrent des significations conformes à la conception que le lecteur se fait du réel ;
ils stimulent l'identification du lecteur aux personnages de la fiction en lui proposant des situations qu'il reconnaît comme conformes à son expérience et à ses fantasmes ;
comme les lieux communs de la rhétorique ancienne, ils confèrent au discours qui les emploie une certaine force argumentative (Dufays, J.-L., Stéréotype et lecture, Mardaga, 1994, p. 238).

(14) Chartier Roger, "La culture en question", in Les intermédiaires culturels, Champion, 1981, cité par Privat J.-M. et Vinson M.-C., "Habitat vertical et habitus lectural", in Pratiques, n° 52, 1986.

(15) Chartier Roger, in Pour une sociologie de la lecture, lectures et lecteurs dans la France contemporaine, Poulain M. dir., Cercle de la librairie,1988.

(16) Nous la reproduisons telle qu'elle est écrite, en respectant la présentation, l'orthographe, la ponctuation et les majuscules.

(17) La série télévisée, qui est diffusée depuis septembre 1997, relève de cette contextualisation de la pratique du jeune lecteur ; on notera cependant que les jeunes correspondants la citent parfois, mais plutôt pour valoriser les livres, comme Amandine : "Je préfère lire que regarder la télévision car on se fait notre film et surtout quand on lit des détails apparaissent et pas tout le temps dans les films de télévision...". Deux enfants (sur 300) "avouent" (c'est le terme de l'un d'eux) préférer la télévision et seulement trois sur l'ensemble ne citent que les émissions télévisuelles. C'est donc bien en tant que lecteurs qu'ils prennent la plume.

(18) La fétichisation des couvertures de la série - dont témoignent les sites consacrés à Stine sur internet à cette époque - est, à ce titre, exemplaire.

(19) Privat, J.-M. et Vinson M.-C., "Habitat vertical et habitus lectural", in Pratiques, n° 52, 1986.

Argos, n°39, page 14 (02/2006)
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