Dossier : La mise en voix des textes / 3. Le risque de se prêter

La lecture et le corps de l'autre

Cédric Lagandré

Lorsque le texte lu est considéré comme une voix qui se transmet elle-même, sans sujet pour la porter, malgré la mise en bouche.

Bouche et texte

D'abord ceci : le texte est une chose. Le lecteur l'apporte avec soi. Une chose pleine de significations, sans doute, mais de significations autonomes, dégagées de toute référence au contexte. Comme le dit Derrida, dans un texte fameux destiné à faire valoir le primat de l'écriture1, "aucun contexte ne peut se clore sur lui". Les parties de ce texte sont pareillement autonomes, et peuvent valoir comme citations. Elles aussi sont des choses. On peut les faire passer (mots de passe), on s'en paie même (de mots), elles sont par excellence ce qui circule, ce qui vaut en tout contexte, ce qui, comme la monnaie, s'échange contre tout. C'est en effet le propre du langage, d'absenter les choses mais pour les faire circuler, les rendre présentes en leur absence. D'où le primat de l'écrit, qui en manifeste le plus nettement la fonction. La matérialité du texte écrit n'est pas une modification accidentelle de la parole immatérielle, mais plutôt sa vérité. D'ailleurs, Derrida aboutit à ceci : toute parole, même toute parole vivante, et quelle que soit l'importance en elle de la marque du contexte, du référent présent, surgit de cet espacement qui fait l'écrit. "Citationnalité générale".

Par là je veux dire que le texte écrit est une chose, et que lire un texte à voix haute, c'est mettre une chose dans sa bouche. Et même une chose vivante. La risquer à l'oralité. C'est-à-dire au risque de la dévorer. Lire, c'est véritablement le contraire de manger, et, en étant le contraire, il lui appartient en même temps. Manger, ou même mâcher les mots est ce dont on doit se défendre quand on lit. Lire, c'est anti-manger, au sens de cet anti grec qui dit à la fois contre et tout contre, l'opposition et la proximité.

C'est-à-dire que cette chose particulière qu'est le texte il faut, au lieu de se l'approprier, de l'assimiler, comme on le fait d'une nourriture, la garder intacte en bouche, et de là la faire exister pour elle-même, la laisser déployer sa force propre et autonome. Cet autre qu'on tient dans sa bouche, il faut le garder comme autre, et non le ramener à l'identique - en quoi consiste toute dévoration.

On peut dire de la bouche qu'on en use à trois titres différents : d'abord au titre de sa fonction nutritive (mâcher, avaler), dirigé vers l'intérieur. Ensuite au titre de sa fonction "sonore" ou expressive (parler, crier...) orientée vers l'extérieur ; enfin au titre de sa fonction "sensorielle", ou "érotique" (embrasser, lécher, sucer...) dont le caractère le plus général est le fait de garder en bouche (en quoi le fait de goûter, un vin ou un aliment, en relève). Cette dernière fonction se situe à l'intersection des deux autres, dont elle suspend les deux mouvements contraires. Or, que se passe-t-il dans la lecture à voix haute ? La bouche y est pleine de quelque chose qu'elle n'avale pas (mais qu'elle doit veiller à ne pas avaler), et dont par ailleurs la plénitude propre l'empêche de s'exprimer. La fonction nutritive est donc présente négativement, comme ce dont il faut se défendre ; la fonction expressive n'est présente qu'au titre de son allégeance au texte venu d'ailleurs, étant entendu que le texte lu bouche la bouche du lecteur ; reste la fonction "érotique", peut-être bien la plus importante pour celui qui lit, dont le souci est de garder intact ce dont il a la bouche pleine. Car le lecteur ne s'exprime pas, pas plus qu'il n'avale. Il fait exister par sa bouche.

On ne s'étonnera donc pas de cette demande équivoque que Socrate fait à Phèdre quand ce dernier cherche à l'attirer dans la campagne athénienne : "Oui mon doux ami, mais quand tu m'auras montré ce que tu caches dans ta main gauche sous ton manteau, car je soupçonne que c'est le logos lui-même"2. Logos, ici, c'est le discours écrit dont Socrate, à tort ou à raison, suppose que Phèdre a recueilli de Lysias, et qu'il voudrait entendre lire. Mais logos, on le devine aisément, c'est aussi l'objet du désir, le caché, l'absent-présent (l'absent qui clive et ouvre le présent), le rapport au lointain qui seul ouvre un monde. Car il faut entendre ici que Socrate discerne la forme oblongue du rouleau sous les plis de la tunique de Phèdre et cette allusion sexuelle, si fréquente chez Platon, se justifie de ce que le texte, comme l'objet du désir, est quelque chose qui se déroule. Qui se déroule comment ? Comme on dit que quelque chose se déroule - c'est-à-dire arrive, tout bonnement.

Donner lieu au texte - ou donner lieu au corps de l'autre en tant qu'objet d'un désir - dans les deux cas, la chose n'est jamais entièrement déroulée. Pour jouir du corps de l'autre, je ne peux jouir que d'une partie du corps de l'autre. Mais si j'en jouis, c'est précisément parce que cette partie me signifie la totalité. Cette partie est ce que Lacan appelle le signifiant : la totalité s'y est pour ainsi dire "enroulée". De sorte que le déroulement d'une partie me livre le tout, non certes déplié devant moi, mais enroulé dans ce qui se déroule. Ici, le logos est le signifiant de Lysias. Il vaut symboliquement pour le corps même de Lysias, en tant que ce corps est signifié mais toujours un peu absent. Pour preuve, la suite de ce passage, où, Phèdre préférant lui dire le discours, donc approximativement et de mémoire, Socrate a ce mot : "Je t'aime beaucoup, mais Lysias étant présent..."

On ne peut ici décomposer plus avant les tenants de cet étrange passage, symboliquement si riche. Mais on peut en retirer ceci, que plus encore qu'une chose, le texte est un corps (le corps du texte), un corps étranger ou le corps d'un autre, qu'il s'agit de conserver comme étranger et comme autre, pour lui permettre d'arriver, d'ouvrir le présent. Garder l'altérité du texte, jouir de cette altérité comme telle en lui donnant lieu (sa bouche, c'est-à-dire son corps) pour que d'elle-même elle se déroule, voilà ce qu'est lire à voix haute.

Voix survivantes

À quoi pourrait servir cette analyse, sinon à montrer que, de ce que le texte écrit est le corps d'un autre, on en fait advenir, en le lisant partes extra partes, la totalité, et ce comme horizon de désir ? D'où cette puissance propre qu'a la lecture à voix haute de faire monde, ce dont on sait assez que jouissent les enfants. C'est une chose toujours frappante que la lecture, comme les arts du temps que sont la musique ou le cinéma, suspende le temps dit réel, le temps de la vie sociale, et de l'action, auquel elle substitue sa durée propre. Un texte est lu, une musique est jouée : c'est comme si quelqu'un faisait irruption. En quoi la lecture relève profondément de ce qu'on pourrait appeler la transmission. On voit bien qu'il s'agit d'autre chose que d'une communication : le texte reste cette chose fermée sur soi, ne faisant référence qu'à soi, chose opaque en définitive et qui se tait, qui se replie à mesure qu'elle se déplie, se transmettant elle-même avec tous ses mystères. La parole qui communique n'a pas cette vertu. La communication suppose la transparence de la parole, son exacte coextensivité au contexte. De la sorte elle ne transmet aucun monde. La transmission, au contraire, suppose la permanence d'une chose, d'elle-même parlante en tout contexte, capable, d'elle-même, de se produire comme événement. C'est ainsi que se transmettent les cultures : la permanence de choses faisant monde, qui durent et produisent des durées, et ne se laissent pas absorber dans l'instant de la communication. La communication suppose l'existence d'une situation référence, avec ses sujets repérés comme tels. La transmission au contraire transmet un événement en lui-même pérenne, pour ainsi dire producteur des sujets à qui il arrive.

Le texte qu'on lit est une voix qui se transmet elle-même, sans sujet pour la porter. Ce qui revient à dire, de cette voix, qu'elle se présente comme séparée du sujet mortel qui lit : autant dire immortelle. De là l'abîme que pointe Walter Benjamin dans le monde moderne où l'on ne meure plus chez soi, entouré des siens, à transmettre une voix qui survivra au mourant3. Le monde moderne voudrait se priver de voix survivantes, qui, par-delà les morts individuelles, garantissent la pérennité d'un monde : car ces choses que sont les oeuvres d'art, à l'image de cette voix que porte en lui-même le texte, ne sont pas du tout la mémoire de l'instant historique de leur production, mais l'actualité d'un effet, d'un faire-effet, d'un faire-monde. La transmission n'est pas la conservation : elle transmet moins le souvenir d'un passé qu'elle ne le restitue tel quel et comme présent, à chaque fois, à chacune de ses occurrences, à chaque fois qu'elle a lieu. Car à chaque fois que le texte se déroule, le même monde resurgit, intact, inviolé, résistant à toutes les morts.

Les générations qui viennent, plus encore que celles déjà là, reprendront tout, à chaque fois, au commencement, et dans un monde que rien ne retient, qui s'en va sans cesse, qui meurt avec chacun. Elle n'auront que la communication, et rien à transmettre, rien à recevoir non plus. Rien qui survive à l'instant. Rien qui ne soit frappé, d'emblée, de finitude et de mort.

Et cette perspective justifie assez, me semble-t-il, que de la lecture à voix haute on promeuve l'usage. Car à se déployer ainsi, dans le présent de son propre événement, le texte seulement fait sens. À l'instar de ces textes anciens dont par souci d'économie on ne marquait ni les espacements ni les ponctuations, et qui donc ne se donnaient à entendre qu'à partir du moment où ils se donnaient à lire. La voix haute y était nécessaire et sacrée : à partir de la voix se distinguaient les mots, les phrases et le sens, à défaut de quoi le texte restait chose muette ou lettre morte. Ainsi, au lieu de se conserver comme au fond d'un musée, le texte déployé pouvait se transmettre lui-même, comme voix venue d'ailleurs et comme corps d'un autre, garant toujours survivant d'un sens (c'est-à-dire d'une vérité qui ne serait pas soluble dans l'instant).

Il faut bien cela pour résister à l'expansion sans mesure de cette bizarre religion de la communication, du vide naturellement, dont notre époque s'est faite inconsidérément la prêtresse.

(1) J. Derrida, "Signature, événement, contexte", in Marges, pp. 367-393.

(2) Platon, Phèdre, 228d.

(3) W. Benjamin, Le Narrateur.

Argos, n°38, page 65 (10/2005)
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