Dossier : La mise en voix des textes / 2. Les joies de lire

Que toutes les voix mènent à la poésie...

Entretien avec Jean-Pierre Siméon

Jean-Pierre Siméon

Comment faire apprécier la poésie aux élèves et leur donner les moyens de savoir la lire ?

Je souhaite que l'élève sorte de l'École avec l'envie de lire de la poésie et la conviction de savoir la lire. Qu'est-ce que cela veut dire ?

D'abord, qu'il faut mettre en place une pédagogie de la poésie à multiples entrées, visant une appropriation de la poésie par les élèves. Dans cette idée, la lecture à haute voix est un accès précieux mais parmi beaucoup d'autres. Or, les recommandations officielles sont enkystées autour de la mémorisation et de la glose exégétique. La récitation est l'alpha et l'oméga de la pratique scolaire de la poésie. La situation ne changera que si l'on prend en compte les nombreuses entrées possibles : conceptuelles, émotives, perceptives, gestuelles, vocales, sociales et contextuelles (l'engagement, la dénonciation...), culturelles (cf. la poésie étrangère)...

Voies multiples

Depuis cent-vingt ans, la récitation est la performance exigée entre toutes. Mais elle l'est sans que soit posée la question des compétences. Si certains élèves réussissent spontanément à dire de façon aisée et convaincante, c'est parce qu'ils ont, implicites, telles ou telles de ces compétences. Mais la plupart des élèves ne les ont pas et ce sont ceux-là qui m'intéressent. Certes, une classe peut montrer qu'elle adhère, les mains se lèvent, les élèves veulent "passer" et l'enseignant est content - "Vous voyez, ça marche !" dit-on : en fait, ce n'est pas à la poésie que les élèves adhèrent, mais à l'ambiance ludique de la situation. Ils ne font pas, ensemble, l'expérience de la poésie, ils se livrent au plaisir de l'expression. D'ailleurs, ils ne s'écoutent pas dire. Leur engouement a peu à voir avec la poésie...

Pour s'approprier la poésie, on peut passer par l'oralisation et, très éventuellement, par la mémorisation, mais il n'y a pas de mode obligé d'accès. La poésie est un objet instable, insaisissable, auquel ne mène pas un seul chemin, mais plusieurs. C'est le problème qui est posé à la pédagogie.

Liberté

Parmi toutes ces voies, la mise en voix des textes est possible et souhaitable. En effet, il faut que les enfants l'éprouvent, passent par l'oralisation, ce qui ne signifie pas seulement par un apprentissage par coeur. Je pense que la première entrée est personnelle, égoïste même, on lit de la poésie, tout seul, dans sa chambre ou dans l'écoute privilégiée avec un adulte qui l'offre comme une sorte de confidence. Tout se construit là-dessus. La meilleure lecture à voix haute, c'est celle que l'on se fait à soi-même, en s'autorisant tous les registres possibles. Cette liberté est fondatrice. Devant un tiers, on est dans la représentation, donc sous une contrainte qu'il faut maîtriser, dont on doit prendre conscience. Il faut donc donner au moins autant de place à la mise en voix (articulation-mastication de la langue des poèmes, épreuve du rythme...) qu'à la mémorisation. Voici une expérience à multiplier : apprendre à lire un poème, pour les autres, avec le texte ouvert devant soi en étant déchargé du souci de la mémorisation, en consacrant toute son énergie à d'autres objectifs, comme le regard, la respiration, le port de la voix, les rythmes...

Essayons d'énoncer un paradigme des situations de mise en voix des textes :

  • seul (c'est-à-dire sans public) : lecture clamée ou murmurante.
  • à deux : lire à l'oreille de l'autre, comme on murmure la confidence la plus secrète, de l'âme à l'âme, de la pensée à la pensée. C'est la façon la plus juste, peut-être.
  • par petits groupes : lecture devant quatre ou cinq personnes assises autour d'une table. Cette façon de faire ne pose pas le problème de la relation intimidante à un public, ni celui du port de la voix.
  • à plusieurs : chacun a plusieurs livres en main et chacun lit ce qu'il a choisi, quand vient son tour.
Le Printemps des poètes

Le Printemps des poètes est une association qui coordonne la manifestation - en mars de chaque année - qui porte le même nom. Elle est aussi un centre de ressources. Elle suscite des actions, relie et diffuse, conseille et soutient la création. La direction artistique est assurée par Jean-Pierre Siméon.

Le Printemps des poètes
6, rue du Tage - 75013 Paris
tél : 01 53 800 800
fax : 01 53 800 886
avec@printempsdespoetes.com
www.printempsdespoetes.com
?Relations avec le secteur scolaire et universitaire : Célia Galice, c.galice@printempsdespoètes.com

Cela permet d'avancer vers une situation de "spectacle", tout en faisant l'expérience de l'écoute de l'autre. On se préoccupe beaucoup, presque exclusivement, du diseur alors que ce qui importe, c'est l'écoute, l'écoute de l'autre. En fait, il est nécessaire, dès la petite section de maternelle, d'éduquer à l'écoute du poème. Travailler sur les compétences d'écoute, c'est travailler à les construire en mobilisant d'abord le corps, la perception - le regard, l'ouïe - et la mémoire sensorielle - celle des saveurs, du toucher, de l'odorat -, en apprenant par exemple à savoir fermer les yeux. Si cela n'est pas exercé, il n'y a pas d'écoute. La maîtrise du corps conduit à la concentration immobile, au rebours de l'agitation papillonnante, qui prévaut souvent. L'écoute du poème est de l'ordre de l'affût.

Passage obligé

De plus, dans un premier temps, les moments de mise en voix des textes doivent être le plus souvent possible délestés de tout enjeu d'évaluation magistrale. Celui qui a envie de lire doit pouvoir lire avec un désir libre et "sauvage". Le moment de la prise de parole ne doit pas être dramatisé, parce que la dramatisation focalise l'énergie et les anxiétés sur autre chose que le poème. L'élève fait les frais de ces contraintes, il a peur de l'évaluation, de manquer de compétence et de ne pas être écouté.

Laissons un élève lire, comme cela, pendant quarante secondes, une minute, dans un geste spontané et impliqué. Il faudra que tous les jours il y ait un moment dédié à la lecture d'un poème, que ce moment devienne familier, banal même et léger. Ensuite, seulement, on se posera la question de lire devant un groupe, on passe alors à la "récitation", c'est-à-dire à quelque chose qui est peu ou prou de l'ordre de la représentation théâtrale.

Donner à entendre la voix de l'homme-poète

La lecture par érosion : qui consiste à relire, dix, vingt, trente fois un poème arbitrairement choisi pour des raisons informulables, dans une empathie lente et silencieuse.

La lecture sélective : éhontément partielle et partiale, qui consiste à élire tel argument du poème et lui seul, et à en faire l'objet d'un ressassement intérieur.

Rêver autour : qui consiste en une dérive imaginative, insolemment subjective, à partir du poème tenu ici pour un sas d'accès à ses propres profondeurs affectives et mentales.

La lecture en résidence : qui consiste à habiter pendant plusieurs semaines dans un livre de poèmes, à la faveur de parcours successifs et vagabonds, non pas linéaires, mais circulaires.

Je crois, comme beaucoup l'ont dit, que tout poème a un corps derrière lui (...). (Cette) voix dans le poème excède de beaucoup le fait du rythme et du souffle, qui n'en est qu'une composante ; sa texture est beaucoup plus mystérieuse et complexe. Elle procède sans doute de la voix réelle de l'homme-poète, mais bien plus assurément de ce qu'il faut bien nommer une voix intérieure, une basse continue sous la parole, et qui est la réalisation intimement perceptible d'une fusion : celle de l'être physique, de l'être affectif, de l'être pensant et de l'être parlant. Telle est la voix du poème, que peut-être on n'entend jamais mieux que dans la lecture silencieuse (...).

Trois grands types de motivations à l'oralisation :

La première consiste à convaincre du poème ; id est faire admettre le génie d'un poème qu'on a admis pour soi-même. La seconde, autotélique d'une certaine façon, consiste à manifester la maîtrise de l'oralisation elle-même, l'habileté avec laquelle on domine un objet textuel subtil et retors : cela relève de la performance. La troisième, acte social, cherche une convivialité particulière : réunion d'individus au prétexte du poème qui signifie d'abord une célébration de la poésie comme contre-valeur, partage gratuit du sens profond et de la parole haute, d'une langue insoumise et, diront certains, préservée.

J'entends par lecteur réel celui dont la lecture, libre et spontanée, ne répond à aucune demande extérieure, scolaire ou professionnelle par exemple, un lecteur qui n'a de compte à rendre à personne.

Extraits de la contribution de Jean-Pierre Siméon à paraître dans La diction du poème contemporain, Michel Favriaud éditeur, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail (sous réserve).

Pour en arriver là, il faut former des enseignants qui soient conscients des enjeux de la situation et des compétences à construire. De ce point de vue, le discours officiel est approximatif et lyrique : mettre le ton, respirer, s'émouvoir. Or, lire un poème en public suppose un apprentissage de techniques très complexes. Certes, on ne peut faire l'impasse sur la mise en voix des textes dans le cadre d'une pédagogie concertée de la poésie, tout élève doit faire cette expérience, mais on ne doit pas la sacraliser et laisser entendre que la profération est le nec plus ultra de l'appropriation du poème.

Varier

Il faut donc faire faire aux enfants le plus grand nombre d'expériences possible, en inventant une pédagogie qui, par exemple, valorise aussi la rêverie, la rumination de l'image, etc.

Dans ce contexte, la mise en voix des textes n'est pas un dogme, une absolue nécessité. On doit identifier un certain nombre de modalités d'appropriation du poème, à partir desquels définir des modes pédagogiques propres à entraîner l'enfant à vivre le poème. Cela en variant, selon les âges, les moments et les poèmes.

Il me semble - je peux me tromper - que les auteurs de manuels scolaires choisissent des poèmes dont ils présument que l'oralisation est possible. Ce qui exclut la poésie d'une grande partie du XXe siècle, qui leur paraît trop étrange et pas oralisable (parce que non rimée, receleuse d'énigmes, etc.).

Simplifier le rapport au poème

Nous souhaitons reconquérir un large public à la poésie. Lorsque des manifestations donnent place à la lecture à haute voix de poèmes, cela a des échos immédiats dans le monde scolaire. Mais il faut aussi gommer ce qui fait écran à la compréhension du texte. Permettre d'entendre le poème dans une adresse directe, sans protocole ni précaution, être sensible, comme disait René Char, à la ligne de vol du poème. Nous avons ainsi lancé les "Brigades d'intervention poétique1" qui évitent toute mise en garde, toute excuse ou tout avertissement : il s'agit de surprendre les "défenses", car la poésie souffre de nombreux malentendus qui la font tenir pour difficile, rébarbative, inquiétante. Si quelqu'un arrive dans une classe et déclare "je vais vous lire un poème", il perd déjà une bonne part de son public qui se ferme...

Actions proposées aux enseignants par le Printemps des poètes

Depuis sa première édition, en 1999, le Printemps des poètes travaille ardemment à valoriser les actions poétiques en milieu scolaire.

  • Un jour, un poème : chaque enseignant est invité à ouvrir sa journée par la lecture d'un poème, hors de tout commentaire.
  • Les Brigades d'intervention poétique : intervention impromptue, dans la classe, de comédiens qui offrent quotidiennement la lecture d'un poème, sans aucun commentaire, lien avec les centres dramatiques nationaux, les scènes nationales...
  • Correspondance avec un poète : un échange entre un poète et une classe, par lettre, mail ou autre, est initié. Cette action installée dans la durée est l'occasion d'une discussion approfondie avec le poète.
  • Ateliers de traduction : dans les classes de langue vivante, organisation d'ateliers de traduction de poèmes contemporains de langue étrangère et régionale.
  • Ateliers de diction : faire prendre conscience, par la pratique ludique, des nécessités et contraintes de la transmission orale du poème, avec les conseils d'un comédien.
  • Babel heureuse : organisation, dans un lieu ouvert au public, d'un moment de lectures croisées par les élèves, enseignants, parents volontaires, personnel de l'établissement. Lectures en différentes langues.
  • Les poèmes s'affichent : les élèves sont invités à choisir un poème dans le répertoire contemporain et à en réaliser la transposition avec des moyens plastiques sur un support plan (affiche).
  • Bannières poétiques : sur les façades des écoles, collèges, lycées, universités... proposant à lire des textes poétiques du répertoire contemporain.
  • Les fontaines à poèmes : organisation d'une lecture, dans un lieu public, d'une oeuvre intégrale d'un auteur, en continu, les élèves se passant le relais.
  • Correspondances : des échanges sont favorisés avec des élèves correspondants de l'étranger en s'appuyant sur les ressources locales : jumelages entre villes, échange postal, mail art...
  • Clubs de poésie : création de clubs de poésie dans les lycées dont les objectifs viseront à lire et faire lire de la poésie, se faire "passeurs de poèmes", s'initier à l'écriture poétique et servir de relais pour la manifestation du Printemps des poètes. L'association Printemps des poètes aidera 100 clubs de poésie à se mettre en place.
  • Les prix de poésie : objectif, lire de la poésie.
    • le prix national de poésie des lecteurs Lire et Faire lire, en partenariat avec Lire et Faire lire. Les lecteurs de l'association lisent dans les écoles, aux élèves, une sélection de cinq recueils de poésie. Au terme de ces séances de lecture, un recueil est primé.
    • le prix des découvreurs : initié par l'académie de Lille et le poète Georges Guillain, il s'adresse aux lycéens, sorte de Goncourt des lycéens pour la poésie.

(1) Brigades d'intervention poétique : intervention impromptue, dans la classe, de comédiens qui offrent quotidiennement la lecture d'un poème, sans aucun commentaire. Mises en place par Jean-Pierre Siméon et Christian Schiaretti au Centre dramatique national de Reims et au TNP de Villeurbanne.

Argos, n°38, page 62 (10/2005)
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