Dossier : La mise en voix des textes / 2. Les joies de lire

La voie des livres

Hélène Lanscotte, lectrice publique,

Frédérique Bruyas, lectrice public,

Marc Roger, lecteur public.

Donner de la voix pour que des textes écrits deviennent sonores, mais pourquoi donc, puisqu'ils ont été prévus pour être lus dans le silence de l'intimité ? Pourquoi, comment se fait-on lecteur/lectrice public-que ?

Venir devant un public pour lui lire des textes, ce pouvait être un défi. À écouter ceux qui en font métier, il semble bien que c'est un défi accepté - à leurs risques et périls. Mais aussi un échange, un partage. Argos a voulu en savoir plus, sur ce qui pousse à lire à haute voix, à s'exposer pour mettre des textes dans une circulation imprévue. Sans négliger pour autant les questions concernant la part, souvent impensée, de la voix humaine, mystères et charmes. Argos a donc rencontré les trois protagonistes de la compagnie La Voie des Livres, Marc Roger, Frédérique Bruyas et Hélène Lanscotte, pour qu'ils "se" disent.

Marc Roger : un parcours imprévu

La poésie fut mon premier moteur. Dès l'adolescence, ma relation à l'écriture s'est tout de suite établie dans un rapport d'oralité. À mon avis, c'est par la voix que la poésie se goûte et se partage. J'éprouvais le besoin, l'envie, le désir de lire à voix haute. Je faisais feu de tout poète. Des chanteurs tels que Brel, Ferré, Brassens et Nougaro étaient alors mes maîtres, leur diction mon modèle. Jouissance de remplir l'espace de sa voix avec cette idée de retour, ce besoin de s'entendre, pavillon de l'oreille dans le creux de la main. Voilà ce qui réunit, au fond, tous ceux qui prennent la parole, quel que soit le lieu, leur fonction et leur statut.

En 1979, ma première prestation publique eut lieu à Rennes dans un cercle poétique très conventionnel. J'avais vingt et un ans et ma manière de lire a produit l'effet d'une petite bombe. J'ai soudain pris conscience de la force que je déployais en projetant ainsi mes propres textes en public. Cette première expérience a été décisive dans mon désir d'oralité.

Depuis, ma quête d'auditoire n'a plus cessé. Mais c'est en 1992 seulement que je suis passé à la lecture de textes dont je n'étais pas l'auteur. J'étais allé dire quelques poèmes sonores de mon cru dans une maison de retraite en banlieue parisienne et l'accueil y fut très frileux. Loin d'être découragée, la directrice de l'établissement me dit : "Pourquoi ne leur feriez-vous pas la lecture ?" À cette époque, la lecture à voix haute n'avait pas encore fait le retour en force qu'on lui connaît.

Conte et lecture à voix haute, deux pratiques qui diffèrent par la syntaxe dont chacune procède. Syntaxe orale issue d'une mémoire collective de tradition populaire pour la première, syntaxe écrite par un auteur sur le support d'un livre concernant la seconde. Pratiques qui sans s'exclure, s'influencent et se côtoient. Chacun sur une branche différente, conteur et lecteur à voix haute sur le même arbre de la Parole.

Voici maintenant une métaphore qu'il me plaît d'ouvrir ici, la métaphore des "Éveilleurs" : Il n'y a que les poètes pour prêter vie aux mots soi-disant livrés à eux-mêmes dans les bibliothèques inaccessibles au public en dehors des horaires d'ouverture. Un livre n'existe qu'à l'instant où quelqu'un se décide à l'ouvrir. En dehors de ce temps, il n'est rien qu'un sommeil, dont il ne sort qu'au toucher délicat que pose sur lui l'éveilleur.

Il y a l'éveilleur silencieux. Tout se passe dans sa tête. Pour lui seul il compose une voix qui ne regarde que ses yeux, et l'auteur, d'aussi loin qu'il se trouve depuis qu'il a jadis écrit ce livre, perçoit cette onde infime que la pupille au centre du lecteur diffuse par cercles successifs. L'éveilleur silencieux force l'admiration de tous, il donne un sens aux profondeurs par un simple phénomène de surface : la lecture silencieuse. Mais tous ne peuvent accéder au silence éveilleur.

Pour bon nombre, nécessité de son s'impose afin que du sens s'ajoute au passage du souffle. Le petit qui ânonne ou l'adulte butant sur un texte difficile a besoin d'expulser mot à mot par dehors l'écriture pour qu'émerge du livre la musique qui s'y cache. Ah, magie de ce bouche à oreille qui nous aide à franchir le miroir ! Devenu haut-parleur, l'éveilleur à voix haute donne vie aux paroles de l'auteur.

Et point de hiérarchie entre ces deux pratiques. La lecture silencieuse est certes plus rapide, plus efficace, elle va plus vite au sens que la lecture à voix haute, mais doit-on forcément se presser pour goûter aux bonnes choses ? Quel plaisir de venir et d'aller dans les phrases quand elles m'enchantent au point de leur prêter voix forte. J'aimerais lire "Le Monde des Livres " à toute vitesse d'une seule traite silencieuse afin d'avoir le temps de lire et de délire tranquillement à voix haute tous les livres que ses colonnes me recommandent. Il y a les livres que je souhaite lire seul et silencieux, perché au milieu des oiseaux dans les arbres, et puis d'autres ou les mêmes, que j'aime lire à voix haute les deux pieds sur la terre au milieu des enfants et des hommes. Car au-delà de la lecture à voix haute pratiquée pour confort d'éclairage personnel sur les obscurités d'un texte, il y a aussi la lecture à voix haute pratiquée pour le goût du partage. Des bénévoles aux médiateurs enseignants, bibliothécaires, lecteurs publics, il y a cette même envie d'être ensemble autour d'un livre choisi pour réunir.

Des voix

Le mouvement de lecture à voix haute va chercher dans les profondeurs, tant pour celui qui profère que pour celui qui reçoit. Ainsi, il y a des voix qui charment, d'autres qui embarquent. Qu'est-ce que la voix annonce, quand elle vous arrive ? Il peut y avoir de la valeur ajoutée, comme de la valeur soustraite... Loin d'être exhaustif, voici l'inventaire poétique qu'en fait Charles Juliet (voir encadré).

Réception

Lire à voix haute et vouloir engendrer une écoute implique en retour d'être soi-même à l'écoute de son auditoire : comment reçoit-il la lecture ? Il y a des publics plus ou moins difficiles. Je me souviens d'une séance dans un lycée professionnel de Mulhouse, devant une soixantaine d'élèves de dix-sept à vingt ans, préparant des métiers spécifiques aux métaux. Le groupe était là contre son gré, refermé sur lui-même, installé le plus loin possible de moi dans la salle. Tout mon travail a consisté à les faire passer de cette position de fermeture à celle d'une d'écoute consentie. Et j'y suis parvenu avec un choix de textes assez particulier : une nouvelle de Bernard Werber "Je de main, je de vilain" et une autre de Gilles Mazuir "Aïcha". Au milieu de la lecture, sonnerie. Un élève saisit son sac et s'apprête à sortir comme il est d'usage de le faire à la fin d'un cours quand retentit la sonnerie. Un balaise à ses côtés lui met la main sur la cuisse et lui intime l'ordre de ne pas bouger. Les soixante lycéens sont restés pour écouter la fin de l'histoire. Magique ! En est-il toujours ainsi ? Malheureusement non. Si le choix des textes est important, la préparation du public l'est tout autant.

Autre exemple : un directeur de théâtre m'avait imposé une sélection de grands classiques sur le thème de la Première Guerre mondiale. Fort bien, mais il avait oublié de me préciser et l'âge des spectateurs, des élèves de sixième, et leur nombre, plus d'une centaine. Inadéquation totale entre public et répertoire, une catastrophe, un suicide en public. Je m'étais laissé prendre au piège d'une rencontre qui ne m'appartenait pas dans sa forme (lire sur une scène de théâtre, loin d'un public beaucoup trop jeune pour recevoir et comprendre les textes choisis).

Consommation ?

Incontestablement, prendre la parole en public est une manière de prendre le pouvoir, mais le public, lui, possède le pouvoir du nombre. Dans une salle remplie d'élèves non préparés, tout peut basculer très rapidement en défaveur du lecteur. Rien ne m'interdit, si nécessaire, un bon coup de gueule, ou bien à l'inverse de baisser le ton jusqu'à devenir inaudible afin que le calme revienne par mimétisme. Mais si les élèves viennent là sans trop savoir de quoi il retourne, n'attendant qu'une chose, l'heure de prendre l'autocar, comment transmettre ?... Cette désinvolture que je rencontre parfois m'insupporte. Je ne suis pas un produit de consommation que l'on zappe ou que l'on jette. De ce point de vue, je me sens une responsabilité vis-à-vis de ces jeunes, je les considère comme une matière vivante. Nous nous devons "le bonjour", "l'au revoir", et pour ce faire, je les accueille dix par dix, je les place. J'institue un rituel, afin de créer un rapport au public et au lieu. Je fais mon métier. Un métier qui s'inscrit dans la ville en harmonie et en complicité avec tous ses acteurs, enseignants, travailleurs sociaux, bibliothécaires et bien d'autres. Je suis lecteur public.

Charles Juliet

Mon extrême sensibilité aux voix :

  • les voix trop légères, inhabitées
  • les voix lentes, graves, laissant affleurer tout un arrière-pays
  • les voix fraîches, franches, limpides
  • les voix mal posées, discordantes, pleines de fêlures
  • les voix précieuses, affétées, grimacières
  • les voix nouées, avares, qui ne délivrent souffle et mots qu'avec parcimonie
  • les voix exténuées, exsangues, écrasées par la fatigue de vivre
  • les voix souples, fluides, enchanteresses, et qui n'ont nul besoin d'entonner le chant des sirènes pour vous tirer au fond des gouffres
  • les voix éraillées et rauques des chanteurs de flamenco
  • les voix de tête, haut perchées, auxquelles il manque précisément d'être enracinées dans un corps
  • les voix sèches, agressives, qui vous jettent et vous roulent dans des ronces et des épines
  • la voix, noire, lasse, bouleversante d'une chanteuse de blues psalmodiant son désespoir et en laquelle chatoient la drogue, les nuits blanches, la longue souffrance de sa race, une formidable passion de la vie
  • les voix puissantes et emphatiques, imbues d'elles-mêmes et théâtrales
  • les voix onctueuses, anxieuses de plaire, et qui ne suscitent que défiance
  • les voix meurtries, à peine audibles, mais riches d'expérience, disant beaucoup avec peu de mots
  • les voix dominatrices, métalliques, qui crachent
  • les mots par salves comme autant de projectiles
  • les voix tâtonnantes, ombreuses, qui vous font voyager en vous-même
  • les voix humiliées, rongées par une souffrance qui n'aura pas de fin
  • les voix chaudes, pulpeuses, pétries d'entrailles et de sexe, et qui vous brassent le sang
  • la voix qui implore, commande, chantonne, rit, s'esclaffe, jure, gémit, insulte, enlace, tonne, éructe la haine, susurre la confiance...
  • la murmurante voix de la mère qui continue d'apaiser cet enfant qui vit en moi
  • tant et tant de voix... Et à chaque voix nouvelle, ce besoin de remonter là où elle prend source. De déchiffrer ce qu'elle nous livre de l'être qui nous parle.

Inédit de Charles Juliet, à paraître dans Journal V, en son parcours-rencontre avec Rodolphe Barry, Les Flohic éditeurs.

Marc Roger
lecteur public

Lire à voix haute, par Frédérique Bruyas

Récemment, la ville de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) a souhaité organiser des lectures publiques dans des halls d'immeubles des quartiers populaires. Dans le même temps, l'acteur Fabrice Luchini investit, livre en main, les théâtres parisiens, pour y déverser d'époustouflantes lectures. Depuis quelques années, plusieurs associations de lecteurs publics se sont créées, répondant aux demandes de lieux culturels les plus diversifiés : bibliothèques, cafés littéraires, salons du livre... Au-delà d'une conjoncture socioculturelle propice aux développements d'actions visant la promotion du livre et de la lecture auprès du plus grand nombre, se pose pour le lecteur public la question des liens entre écrire et lire, lire et dire, dire et entendre.

Dans son livre Une histoire de la lecture1, Alberto Manguel nous rappelle que les mots écrits sur les premières tablettes sumériennes étaient destinés à être prononcés à voix haute, puisque chaque signe renvoyait le lecteur aux sons des mots de la langue parlée. Les langues primitives de la Bible ne font pas la différence entre le fait de lire et celui d'écrire. Elles désignent ces deux activités par le même mot. Certaines règles énoncées pour l'étude du Coran stipulent que la lecture et l'écoute du texte lu relèvent de la même action sacrée.

L'antique mode d'écriture - qui ne séparait pas les mots, ne faisait pas la distinction entre majuscules et minuscules et n'utilisait pas la ponctuation - nécessitait un lecteur prompt à lire à voix haute, laissant à l'oreille le soin de distinguer ce qui à l'oeil apparaissait comme une suite continue de signes. Les premières mesures concernant la ponctuation ont contribué au progrès de la lecture silencieuse. Ce n'est pas avant le Xe siècle que celle-ci deviendra habituelle en Occident. Néanmoins, les gens qui savaient lire restaient rares et les lectures publiques étaient courantes. À Cuba, au milieu du XIXe siècle, les ouvriers des manufactures de tabac travaillaient en écoutant un lecteur public. Les romans de Victor Hugo, Balzac ou Alexandre Dumas ont favorisé l'émergence d'une conscience civique de la classe ouvrière. Aujourd'hui, le lecteur public inscrit toujours et encore sa démarche dans cette circulation triangulaire de la parole : de la main de l'auteur à la bouche du lecteur à l'oreille de l'auditeur.

Scripta manent, verba volant, les écrits restent, les paroles s'envolent. Mon goût profond pour la parole adressée, une parole à l'écriture singulière, musicale, et le dénuement de cette parole transmise le livre en main, m'ont amenée à envisager la lecture à voix haute comme un inépuisable champ d'expériences humaines, dont l'objet est la littérature dans sa variété et sa vitalité. Je cherche à donner une "écriture vocale" du texte inscrit sur la page.

Le poète Francis Ponge2 déclare qu'il est évident que c'est seulement dans la mesure où le lecteur lira vraiment, c'est-à-dire qu'il se subrogera à l'auteur, au fur et à mesure de sa lecture, qu'il fera, si vous voulez, acte de commutation, comme on parle d'un commutateur, qu'il ouvrira la lumière, enfin qu'il tournera le bouton et qu'il recevra la lumière. C'est seulement donc le lecteur qui fait le livre, lui-même, en le lisant. Et si lire vraiment était conquérir le sens enraciné dans le son ? Oui, lire à voix haute révèle la phrase dans sa dualité : claire quand elle exprime raisonnablement l'être des choses, secrète quand elle se cherche par des moyens musicaux. Mais le texte ne se découvre pas sans résistances. Il impose une obstinée rigueur nécessaire à la compréhension profonde de la matière littéraire qui le fonde et qui passe, pour moi, par la recherche de la forme au sens musical : ce "chant très obscur de la langue" dont parlait Cicéron. Au défi de comprendre que représente chaque texte, je désire provoquer l'écoute d'un style, d'une musique, d'une émotion.

Le problème de lire ne peut se séparer de celui d'écrire qui lui-même ne peut se séparer de celui de voir et d'entendre. L'écrivain sait donner à l'Objet un équivalent dans le monde de l'écriture. À moi de trouver un équivalent vocal du texte écrit : une compréhension de son souffle, de ses courses, ses apnées, ses silences... pour "ne pas manquer le train" des mots écrits sur la page. La voix dessine, dans l'espace de l'écoute, le mouvement de la phrase, son allure particulière, celle du lézard de Francis Ponge par exemple : Ce petit poignard qui traverse notre esprit en se tortillant d'une façon assez baroque, dérisoirement. Une sorte de petite locomotive haut-le-pied. Un petit train d'allégations hâtives, en grisaille, un peu monstrueuses, à la fois familières et saugrenues, qui circule avec la précipitation fatale aux jouets mécaniques, faisant comme eux de brefs trajets à ras de terre, mais beaucoup moins maladroit, têtu, il ne va pas buter contre un meuble, le mur : très silencieux et souple au contraire, il s'arrange toujours, lorsqu'il est à bout de course, d'arguments, de ressort dialectique, pour disparaître par quelque fente [...].

Le poète a donné au lézard sa forme écrite, pré-texte, il est entièrement passé dans le texte. Ce sont certes des mots que je connais mais leur agencement m'est inconnu, leur résonance m'échappe encore. Mais cela me ravit parce que je sens que cela est vivant, que cela déborde le cadre de ce que je connais déjà. Face à cette traversée sans prescription, je suis un lecteur qui ne sait plus ou pas encore lire. Il m'appartient d'apprendre à lire, d'une voix zigzagante, furtive et légère par exemple, comme les déplacements du lézard. Cela demande des qualités de concentration à la fois visuelle et sonore qui, dans l'anticipation de la ligne, lance la phrase dans une course, qui peut se dérouler à toutes les hauteurs et à toutes les vitesses.

La lecture à voix haute nécessite une technique vocale sûre avec une maîtrise des registres de la voix, du phrasé, des dynamiques et de l'articulation profonde, celle qui combine ces différents paramètres. Lire à voix haute, c'est entretenir une sensibilité aux mots d'ordre gustatif, plaisir physique pour la couleur des voyelles et la force des consonnes, jubilation pour les justes mesures d'un texte, la pensée d'un auteur. Ô draperie de mots, assemblage de l'art littéraire, ô massifs, ô pluriels, parterre de voyelles colorées, décors des lignes, ombres de la muette, boucles superbes des consonnes, architecture, fioriture des points et des signes brefs [...](Francis Ponge).

Il y a à la fois le livre et la langue, proprement littéraire, que j'ouvrage à la façon d'une brodeuse, de l'orfèvre. D'une main, la maîtrise, une trajectoire avec ses poteaux indicateurs, de l'autre, l'allure, la vitesse, l'envol. Du corps à corps à l'échappée belle, ce que la voix dessine dans l'espace, ce sont des lignes qui dansent non plus sur la page mais qui s'enroulent, se déroulent, s'étirent, se condensent dans la projection au sens de projectile, d'un jeté, tout près, au ciel.

Or, la difficulté de cet exercice peut se résumer en ces termes : comment cette projection vocale unique, subjective, peut-elle laisser résonner les réseaux de sens du texte ? Le parti pris sonore d'une lecture à voix haute doit rester ambigu, c'est-à-dire pluriel. Il s'agit de créer un "objet musical" capable de maintenir la sensibilité de l'auditeur en alerte par le désir obstiné d'intéresser l'oreille.

J'appréhende chaque texte comme "une partition de paroles" à écrire, à interpréter et à écouter. Certaines lectures publiques me donnent la sensation étrange que le texte transmis de bouche à oreille se ré-écrit simultanément dans l'espace et le temps. "Paroles, fondez du haut des airs sur ce papier !"

Frédérique Bruyas

Sa formation initiale de comédienne et de musicienne a développé chez elle une écoute sensible de la matière littéraire. L'écriture contemporaine d'un auteur comme Jacques Rebotier a très tôt influencé la direction de son travail. Pour elle, la voix-instrument doit être au service de l'écriture pour révéler ce qui fait la chair d'une pensée. Dès lors, elle appréhende chaque texte comme une "partition de paroles", quel que soit le répertoire, classique ou contemporain.

Depuis 1998, elle lit au sein de la compagnie de lecteurs publics La Voie des Livres, créée et dirigée par Marc Roger, pour tous les publics et dans tous les lieux possibles.

Aujourd'hui, elle explore particulièrement le concept de lecture-spectacle, fruit de rencontres avec des auteurs et des musiciens.

Conjointement, elle encadre des stages de formation à la lecture à voix haute auprès d'enseignants, de bibliothécaires et de comédiens.

Elle ne s'est jamais coupée des "apprentis-lecteurs" en intervenant régulièrement dans les écoles pour transmettre aux enfants son goût des mots.

Elle a lu dans de nombreuses bibliothèques et lieux d'expression orale, à l'occasion de manifestations culturelles comme "Lire en fête", "Le Printemps des poètes" ou les "Journées du patrimoine", dans le cadre de Salons du livre et d'événements littéraires organisés par des éditeurs et libraires... et dans quelques pays francophones (Liban, Maroc, Guyane française).

Frédérique Bruyas
lectrice public

Lecture d'Hélène Lanscotte

Les livres prétendent conserver dans leurs pages et le silence et la voix. Le thème du dédoublement est voisin : être en place de "quelqu'un". Être en place de soi (Pascal Quignard in Petits Traités).

Le désir de faire entendre

Tout comme auteur, qui en latin se dit auctoritas - ce qui équivaut à "responsabilité", je serais, lecteur public, responsable de ce que je lis à voix haute. Il est des textes qu'à voix haute je ne lirais pas. Ceux dont la langue est molle, avec des mots outils qui font des phrases cariées aux cavités sans écho. Ceux dont le langage est mort, mort-né. Il est des livres dont la langue, publiée il y a des siècles, est vivante.

Écrivain, ce sont vos mots qui sont dans ma bouche, ils y sont entrés, oui je dis bien entrés, ils n'y étaient pas, ils n'étaient pas dans mon langage même si je les connaissais, même si je les parlais, vous les avez rendus méconnaissables ou plutôt comme lavés de leur millénaire emploi ; ces mots ont une ombre, une ombre que je projette en sons. Ce sont vos mots, j'en ai conscience, un temps je leur fais don de ma langue, elle leur prête son dos.

Désir de langue neuve, mystérieuse séduction d'une langue neuve nourrie de mots si anciens. Désir de suivre les traces laissées par nos contemporains, par les anciens. Désir d'effervescence, de bouleversement, de renversement, de retrouvailles, désir de langage. D'un langage autre, celui que l'auteur aura créé.

Mystère de ce langage entendu de lui seul, parlé par lui seul et lu par tous. Désir de mots offrandes et non de mots échanges. Désir d'une littérature qui bouscule et interroge. Savoir que ma voix prononce une langue étrangère et maternelle à la fois, parce que la langue maternelle d'un écrivain est sa terre d'aventure, d'asile et d'exil, sa terre étrangère.

Faire entendre une langue "méconnaissable", c'est-à-dire à la fois sans lieu d'origine mais en lien racinaire avec le lieu où elle se pratique. Faire entendre la langue de ceux qui ne sont pas tant en amour de mots que ceux pour qui l'écriture est l'expression d'une liberté prise par rapport au langage lui-même.

Faire entendre ce moment de vérité que représente un texte, qui n'est pas de l'ordre de la révélation mais, au contraire, une résolution ininterprétable. Faire entendre le silence dans le bruit du texte, le silence qui est à l'intérieur même de la phrase. Faire entendre que les blancs entre les mots ne sont pas des vides. Qu'ils sont liens plus qu'espacement, liens de souffle.

Faire entendre du sens, car les mots ne sont pas des notes. Faire entendre la syntaxe. Dresser le texte dans toute sa force, dans toute sa raison d'être. Faire entendre que confiance entière est donnée au texte.

La voix de l'étonnement

À l'évidence, le lecteur à haute voix, tout comme l'acteur, n'est pas en dialogue - ce qui est entendu n'est pas une parole, une parole de discours ; il n'est pas "un corps qui se lance vers un autre corps" tout aussi fragile, ou affolé que lui.

Ce que dit la voix du lecteur public est du Texte. Passeur de Texte, passeur d'une langue qui n'est pas sienne mais dont avec conscience, il assume le choix. Responsable de son pouvoir de rendre compréhensible ou non le texte. Parce qu'il doit en quelque sorte convoquer la liberté de celui qui l'écoute. Parce qu'un texte est l'expression d'une liberté et d'un engagement. Parce qu'un texte est une résolution.

Ce texte littéraire n'est pas incarné par le lecteur à voix haute. Le lecteur n'est pas un sous-acteur. "Il y a une fausse immobilité du livre, comme il y a une fausse mobilité de la parole : c'est que le livre cherche à fuir le livre, tandis que la parole est pendue à ce qu'elle dit."3 Une voix qui n'est en rien dans la précipitation de la parole, dans un déroulement prospectif de ce qui va se dire, dans son inévitable tentation de rattrapage. Une voix à l'abri de cette insatisfaction propre à la parole, de cette peur d'être incomprise.

Lire un texte à voix haute, c'est le respirer. Prendre au corps ce texte et du même coup, impliquer son corps en entier dans la lecture. Et savoir que chaque texte a sa respiration propre.

Plaisir du texte, tel que l'a énoncé Roland Barthes, et ce aussi bien dans mon plaisir d'écrire, de lire silencieusement que de lire à voix haute. Ce n'est pas seulement dans le sens de satisfaction, de plénitude mais véritablement de jouissance. Plaisir de l'exploration, du travail sur ce matériau qu'est sa voix.

Plaisir de prononcer, d'articuler, de glisser, de manduquer les mots, d'être dans l'amplitude et la saveur des phrases qui font le récit, sa musique, son émotion. Éprouver le pouvoir, la puissance de sa voix, c'est-à-dire sa capacité à mettre en place ses silences.

Une invite à la traversée

Celui qui s'avance pour lire à haute voix est dans le silence. Un silence qui n'est pas recueillement mais un silence qui invite à la traversée. Celui qui s'avance pose le pied sur une île, l'île du livre, mais cette fois avec d'autres, pour les autres, il va la cheminer. Oraliser un texte, le faire exister au-dehors, le tendre à autrui, provoquer en lui un nouveau désir, celui de l'écoute, ressentie, attentive, vagabonde, ensemble sur l'île déserte.

Qu'on ne se méprenne pas cependant, lue silencieusement, la "voix" du texte pour ainsi dire enfermée devient "vivante" - elle témoigne en silence - c'est un langage qui est. "La voix n'est pas sur la page comme une buée l'hiver, sur la vitre de la fenêtre quand la bouche s'approche", nous dit Pascal Quignard. Porter à voix haute un texte est véritablement lui donner sa voix. Aussi bien dans un sens induisant un choix, une prise de responsabilité, mais véritablement être dans le don d'une voix sienne. Ainsi cette voix sonore, au timbre unique qui émane d'un corps, ne peut-elle jamais être en retrouvaille avec la voix silencieuse du texte. Elle sera autre, forcément autre.

Le texte littéraire a pour vocation de nos jours à être lu silencieusement. De la solitaire écriture de l'auteur, il se tourne vers la solitaire lecture (lecteur qui peut parfois se surprendre lui-même à prononcer quelque phrase à voix haute, notamment lorsqu'il s'agit d'un texte dont la poésie intime ce bref surgissement de sa propre voix entendu de soi seul - dans ce cas il n'y a pas partage). Le texte littéraire n'est pas, comme peut l'être le texte théâtral, un support, un pré-texte dont la révélation se réalise dans l'oralité de la représentation.

À voir l'écriture sur une page, celle-ci est d'une immobilité déconcertante. Elle paraît immuable dans la noirceur de ses caractères sagement rangés les uns à côté des autres. Marques, traces, inscriptions aujourd'hui en surface, sans relief quand autrefois elles furent gravées en profondeur dans la pierre ou l'argile. On pourrait dès lors imaginer la lecture silencieuse comme une sorte de phosphorescence ; les mots s'illuminant puis s'éteignant au fur et à mesure qu'on les lit, gardant plus ou moins leur lumière selon leur imprégnation dans notre esprit. Quant à la lecture à voix haute, elle pourrait être interprétée comme un soulèvement, une extraction des phrases inscrites sur la page. Est-ce à dire qu'un texte lu à voix haute serait une re-naissance ? Je ne le crois pas, aussi intense peut être le sentiment de révélation d'un texte à son écoute - tant il peut faire "oublier" sur le moment la puissance de sentiments qu'il provoque en lecture silencieuse, tant la tentation de comparaison entre lecture silencieuse et lecture à voix haute est forte.

L'engouement du public pour la lecture à voix haute

Tout d'abord, on peut analyser le succès que rencontre ces dernières années la lecture à voix haute par le fait que, contrairement aux autres formes de spectacles vivants, le public qui y assiste est lui-même pratiquant. En effet, même s'il ne lit pas à voix haute, le public qui assiste aux lectures publiques est, dans la majeure partie des cas, lecteur, ce qui n'est pas le cas du public de concert, de théâtre ou de danse. Cet amateurisme, au sens non galvaudé du terme, à savoir : qui aime jusqu'à pratiquer l'art en question, a d'une manière générale, et ce en regard des époques passées, disparu, sinon s'est considérablement amoindri. Se rendre à un spectacle vivant, concert, théâtre, danse, lecture, c'est être là, ne rien faire d'autre que d'écouter, de voir, c'est être dans l'impossibilité d'interrompre ce moment, c'est être tout entier dans l'écoute, tout entier tourné vers l'autre en représentation. Assister à un spectacle vivant, c'est être dans l'impossibilité de pratiquer dans ce même temps une autre activité. Contrairement à la lecture silencieuse que certains pratiquent avec de la musique aux oreilles, ou l'écoute d'un texte enregistré en pratiquant une quelconque activité manuelle. Assister à une lecture publique, c'est accepter cela. Mais c'est aussi, et surtout, se retrouver dans la situation de l'auditeur, rompant sa clandestinité de lecteur solitaire pour être dans une écoute avec autrui.

Etre ensemble

Être en situation de public, c'est-à-dire être seul et avec - autrement dit, jouir d'une solitude à plusieurs (bien que les conditions d'une lecture publique sont rarement celle d'un spectacle, savoir obscurité, donc possibilité d'une "disparition" du voisin). Rompre la solitude qu'induit la lecture clandestine - vivre cet oubli au monde mais à plusieurs, au sein d'une communauté de personnes qui partagent implicitement un goût pour la lecture et qui ont le désir de se "reconnaître" comme tels. Se découvrir, pour ceux qui ne lisent pas ou peu - parce que justement cette solitude de la lecture les effraie - capable d'être à l'écoute d'un texte tout en n'étant pas seul.

Le rapport de possession, donc de pouvoir, qu'établit le lecteur silencieux avec son livre, décidant de s'arrêter de lire, de commencer sa lecture là où bon lui semble, est dès lors annulé. La lecture à voix haute instaure un autre rapport avec le livre.

Cela dit, tout comme la lecture silencieuse suspend parfois son cours au profit d'une réflexion divagante, il peut en être de même à l'écoute d'une lecture à voix haute.

La Voie des Livres par elle-même

Lire à voix haute, c'est, à mon sens, offrir à l'écoute du plus grand nombre, public adulte et jeunesse, des récits brefs, poèmes, nouvelles ou extraits de romans. C'est donner envie de lire, d'ouvrir La Voie des Livres par où circulent l'échange et les idées. Partout dans la cité, s'inscrire comme un passeur. Tout simplement lecteur public dans cet élan nécessaire "d'aller vers...".

Depuis décembre 1996, date de sa création, La Voie des Livres s'attache à développer des projets tels que "Le Tour de France en livres à pied et à voix haute".

En 1998, Hélène Lanscotte et Frédérique Bruyas viennent enrichir de leur voix La Voie des Livres. Diversité d'approches et recherche en équipe sur une question devenue passion commune : oralité et écriture ?

Enfin, depuis notre voyage littéraire autour de la Méditerranée "Sur les chemins d'Oxor", réalisé en 2003 et 2004, notre polyphonie s'épanouit à travers de nombreux partenariats entre la France et l'étranger. Pour le plaisir de nos publics.

Hélène Lanscotte
lectrice publique

Pour les contacter

    La Voie des Livres
    47, rue Planchat - 75020 Paris
    01 43 48 79 55 contact@lavoiedeslivres.com www.lavoiedeslivres.com
    "Sur les Chemins d'Oxor", Chroniques méditerranéennes, par Marc Roger, lecteur public Actes Sud (collection Bleu, novembre 2005).

(1) Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, Actes Sud, 1998.

(2) Voir les diverses oeuvres de Francis Ponge, aux éditions Gallimard.

(3) Edmond Jabès, Le Livre des Ressemblances, page 114, "L'Imaginaire", Gallimard.

Argos, n°38, page 56 (10/2005)
Argos - La voie des livres