Dossier : La mise en voix des textes / 1. Quand la lecture est une aventure

A haute et intelligible voix !

Johann Garillon, professeur de lettres classiques à Treignac,

Sandrine Ducla, documentaliste à Seilhac.

Depuis deux ans, des collégiens corréziens enregistrent des romans récents de littérature de jeunesse pour des jeunes non-voyants.

Cette action, débutée en septembre 2003, est menée conjointement dans deux collèges corréziens : celui de Seilhac et celui de Treignac.

Un projet utile ?

Nous sommes partis l'an dernier d'un constat : peu de romans publiés récemment et appartenant à la littérature de jeunesse sont mis à la disposition des adolescents malvoyants, non-voyants ou primo arrivants.

Nos chefs d'établissement respectifs ont immédiatement adhéré au projet et nous ont efficacement soutenus pour trouver des aides financières. Avant d'engager nos élèves dans cette action, il nous a semblé essentiel de contacter des associations, soit enregistrant déjà des romans afin de confirmer notre constat de départ et d'obtenir des conseils techniques, soit travaillant avec des jeunes non-voyants pour valider nos choix de textes. Internet nous a permis de joindre beaucoup plus rapidement et concrètement les associations ou institut suivants :

  • INJA (Institut national des jeunes aveugles, à Paris) : http://www.inja.fr.
  • Lire dans le noir : "Née à France Info, Lire dans le noir s'intéresse naturellement à l'actualité. Les nouveautés littéraires, de même que les témoignages, récits, essais abordant les grands sujets de société, doivent pouvoir trouver leur place parmi l'offre de livres audio. Soutenue par Radio France et RFI, l'association enregistre dans des studios professionnels, et les lecteurs sont des journalistes de radio, des comédiens, voire les auteurs eux-mêmes" (extrait du site) : http://www.liredanslenoir.com.
  • ANPEA (Association des parents d'enfants aveugles, à Paris) : http://perso.wanadoo.fr/anpea/.
  • Les Donneurs de voix : http://perso.wanadoo.fr/paz/adv.htm

On nous a conseillé de demander au préalable l'autorisation d'enregistrer aux éditeurs concernés.

Nos interlocuteurs de l'INJA ont accueilli très favorablement notre projet, tout en privilégiant la lecture des textes en braille pour leurs élèves. Nous leur avons proposé quatre titres, dont deux ont été transcrits en braille par leur soin. Les recommandations d'Aurélie Kieffer, présidente de Lire dans le noir, nous ont été également d'un grand secours :

  • pour le son : prendre quelques minutes pour bien régler le niveau d'enregistrement en fonction de la voix du lecteur ; jouer avec les intonations de sa voix plutôt que de parler plus ou moins fort.
  • pour le rythme : marquer des pauses entre le titre du livre, la dédicace, l'annonce du premier chapitre ; laisser le livre et l'auditeur respirer en marquant de petits silences entre les paragraphes.
  • pour l'habillage : opter pour un léger habillage sonore, trois notes de flûte ou d'un autre instrument pour annoncer un changement de chapitre.

Nous sommes tous deux de fervents défenseurs de la littérature de jeunesse et nous avons voulu partager nos coups de coeur pour des auteurs comme Jeanne Benameur, Sylvie Chausse, Rose-Claire Labalestra, Claire Mazard, Mikaël Ollivier, Janine Teisson ou encore Anne-Sophie Vermot. Après avoir indiqué aux maisons d'édition, Thierry Magnier et Syros Jeunesse, que notre action n'avait aucun but lucratif et que seuls les frais matériels et d'envoi seraient facturés aux personnes désirant se procurer les CD, nous avons obtenu facilement leur accord.

Le plus difficile restait encore à faire...

Des élèves motivés et assidus

Un groupe d'une dizaine d'élèves volontaires s'est formé dans chaque établissement. Les enregistrements se font cette année entre 13 h 00 et 14 h 00 le lundi à Seilhac et le mercredi de 8 h 00 à 9 h 00 à Treignac. Il n'y a pas eu de "casting" : la lecture n'est pas encore toujours à la hauteur de nos espérances... mais nos "voix" sont tenaces et de texte en texte améliorent nettement leur diction et leur phrasé. Nous ne disposons pas de temps pour préparer la lecture. Les élèves la travaillent en autonomie chez eux. Nous les guidons au fur et à mesure de l'enregistrement. Bonne humeur et sérieux alternent... Les "voix" reçoivent pour leur engagement le livre qu'elles ont enregistré ainsi que le CD.

Des problèmes techniques

Nous ne sommes pas des techniciens (aucune formation, nombreux tâtonnements encore aujourd'hui), nous n'avons pas de matériel de professionnel : nous utilisons un simple ordinateur, un micro plus ou moins performant et le logiciel Nero Wave Editor. Nous enregistrons dans des locaux pas du tout insonorisés (CDI ou salle informatique)... D'où de très nombreuses imperfections : des crachotements (diminués par l'utilisation de bonnettes sur les micros... c'était tout bête...), des distorsions entre les plages des CD, des élèves qui tournent les pages, reprennent leur souffle ou qui lisent trop vite, qui oublient les liaisons ou qui en rajoutent...

"Studio d'enregistrement" à Seilhac.

Une fois l'enregistrement terminé, il reste (doux euphémisme...) tout le travail de montage qui se fait pendant les vacances car nous n'avons pas la possibilité et le temps nécessaire pour le faire avec les élèves. La réalisation du CD lui-même est 100 % artisanale : mise en page, impression et découpage des couvertures et des étiquettes.

Les aides financières et la diffusion

Nous avons bénéficié d'aides conséquentes de l'Inspection académique de Corrèze, des Pupilles de l'Enseignement Public de Corrèze et également des aides plus modestes mais précieuses des éditions Syros, d'une librairie locale et même d'une épicerie de campagne. Il nous a fallu la première année investir dans du matériel (logiciel Nero, imprimante couleur pour le tirage des couvertures et des étiquettes des CD, graveur), dans les livres enregistrés, dans des consommables (CD, étiquettes, bristol, boîtiers, cartouches d'encre).

Les CD ont été systématiquement envoyés aux éditeurs et aux auteurs, ainsi qu'aux associations précédemment citées. L'accueil a été globalement positif. Un début d'échanges entre des élèves de l'INJA et de Seilhac n'a pas eu les effets escomptés car démarrés trop tardivement, mi-juin. Nous avons été invités à participer, en mars dernier, au Salon du livre de Naves (19). Un stand a été mis à notre disposition pour présenter notre action. Nous n'avons pour l'instant pas vraiment constaté de retombées.

Les "plus"

À Seilhac, un travail en partenariat avec l'enseignante d'arts plastiques a abouti à deux réalisations autour des romans de Sylvie Chausse :

  • en 2004, les élèves de 5e ont réalisé des couvertures de CD en trois dimensions. Il fallait qu'elles soient à la fois compréhensibles, sensitives pour des voyants et des non-voyants ;
  • en 2005, les élèves de 6e ont réalisé une exposition. Ils devaient illustrer le texte en privilégiant le toucher, l'odorat, le goût et l'ouie.

Nous avons également eu le plaisir de recevoir Sylvie

Chausse en janvier. Elle a été enchantée du travail réalisé autour de ses livres et s'est réjouie que l'un de ses romans soit transcrit en braille. Elle devrait d'ailleurs rencontrer les élèves de l'INJA.

Et demain ? Nous allons modifier notre recrutement en essayant d'allier qualités de lecture et enthousiasme. Le choix des titres va se porter vraisemblablement vers de courts polars, plus accrocheurs. Nos CD vont être envoyés prochainement dans un institut de jeunes non-voyants au... Maroc.

Pour plus de renseignements, vous pouvez nous contacter  : cdi.seilhac@ac-limoges.fr

Argos, n°38, page 52 (10/2005)
Argos - A haute et intelligible voix