Dossier : La mise en voix des textes / 1. Quand la lecture est une aventure

Empire des voix et laïcité

Entretien imaginaire

Marie-Dominique Wicker, marie-dominique.wicker@wanadoo.fr

Un chercheur en esthétique sur la voix, ses signes et ses formes dans la littérature, veut faire entendre la voix des textes de communautés victimes d'une discrimination. Une autre voie pour la laïcité, contre les stéréotypes.

"Le firmament a une odeur de pleurs,
nous un parfum de rire."
(Rajko Djuric, poète rom)

Voix et société

- Imaginez... De la naissance au tombeau, nous devenons chacun, chaque jour, le théâtre d'un peuple plus nombreux de voix qui nous hantent, nous enchantent, nous traversent et nous tissent, sans relâche, jamais. Nous sommes les otages des voix de l'Histoire, de la radio, de la télévision, du cinéma, des répondeurs, téléphones portables, des "voix chères qui se sont tues". Nous sommes les gardiens des voix du 11 septembre 2001, de celles du tsunami. Toutes ces voix constituent notre singularité et notre intimité, et simultanément notre mémoire collective, fondée, il faut en convenir, sur l'intériorisation de l'autre, de tous ces autres qui nous parlent et nous habitent en une ou plusieurs langues...

- Songez... Tout ce qui s'écrit devrait être transcrit en italique, entre guillemets. Chaque ego est de fait tout un peuple abrité dans un corps, un seul, souvent réduit à l'immobilité, au silence, dans l'attente de la parole, du droit à donner de la voix.

D'où "je" parle-écris ici

L'étudiante en lettres découvre avec éblouissement d'où lui vient le plaisir, voire la jouissance de certains textes : c'est la voix des livres qui m'émeut, et ce, depuis l'enfance : la voix de qui lit pour moi, de qui écrit avec sa voix peuplée. Trois phares se sont imposés dans ma quête : Les frères Karamazov de F. Dostoïevski, Contre-point de W. Faulkner, Les Vagues de Virginia Woolf : trois écrivains fondateurs du "roman polyphonique". Puis il y eut la rencontre capitale avec les textes et le cinéma de Marguerite Duras avant celle, essentielle pour le parcours dans la mise en voix dépouillée, de Bernard-Marie Koltès.

Le professeur de lettres apprit à placer sa voix, à choisir et préparer ses lectures : transmettre, donner à désirer un texte avec, sur la table, une montre et un magnétophone. Il fallut travailler la diction, le phrasé, se fixer des principes sur le respect de chaque ponctuation, espace, blanc, habiter sa voix au présent. Il fallut juguler l'émotion, mettre à l'épreuve ses résistances, ses limites, s'interdire certains textes tant l'émotion me déborderait : ainsi des poèmes en prose de Julien Gracq. Que les collégiens, lycéens, étudiants, stagiaires, auditeurs exigeants trouvent ici ma reconnaissance ! Ils se trompent rarement sur la qualité d'un texte et sur son interprétation. Ils m'ont permis de prendre conscience du "pouvoir" d'une lecture "à voix nue" sans fard, seule avec les mots en noir et blanc face à des visages connus : très intimidant ! Le professeur transmit à qui voulait quelques clefs pour donner un corps, une voix à un texte sans artifices... Tel cet élève de seconde qui mit en voix avec musique et bruitages sa "nouvelle policière" primée par un jury de professionnels du livre en 1987 dans les studios de Radio FMR-Rouen. Vingt ans plus tôt, il y avait eu un choc : L'Amante anglaise de M. Duras en "théâtre radiophonique". Ma passion pour la radio-phonie ne s'est jamais démentie et... c'est une passion contagieuse !

L'étudiante se fit chercheur en narratologie sur la voix, ses signes et formes dans la littérature française après Auschwitz et Hiroshima, elle voulut entendre de plus près, derrière les coulisses, des textes, ces voix dans la fiction : ce fut l'aventure d'un doctorat en esthétique, "L'Autre du récit après la Seconde Guerre mondiale : M. Blanchot, M. Duras, P. Klossowski". Le "roman" devient un "récit" pris en charge par un narrateur ; il y a plus : si ces récits prolongent la voie ouverte par M. Proust, la voix de la mémoire subit un avatar, un retournement majeurs : l'écriture ne donne plus à voir mais à entendre ; le récit re-devient ré-citation, mémoire des voix, expérience de l'impossible à dire, à raconter une histoire, l'Histoire. Cette littérature adapte mutatis mutandis des formes empruntées à la musique baroque : la proximité des mots récit, récitation, récitatif prend sens. Marguerite Duras a mis elle-même en voix nombre de ses textes. Son cinéma dès India Song en 1975, mais surtout les courts métrages Césarée, Aurélia Steiner travaillent à l'autonomie respective du film des images visuelles, du film des voix, de celui des musiques. Citons Les mains négatives : le long plan-séquence d'une balade en voiture dans Paris livré aux anonymes "sans identité" qui nettoient au petit jour la capitale, et, en voix off ce chant parlé, ce carmen - parole d'envoûtement fascinante - pétri d'amour, d'humanité qui progresse "sur la crête des mots" : la voix de l'écrivain est accompagnée d'un violoncelle seul. Voilà, pour mes mises en voix publiques dès 1988, mon premier maître avant Patrice Chéreau. Comme présidente de "Compagnie d'ailleurs" fondée avec Martine Meskel-Cresta, philosophe, Michel Cresta, psychanalyste, musicologue, Wang Yin, calligraphe, traducteur et performer d'origine chinoise et, comme membre d'honneur, Françoise Malique, responsable d'une recherche européenne sur la pédagogie interculturelle auprès des enfants tsiganes, nous avons pour but de faire connaître des textes des littératures tsigane, chinoise, de créer des événements artistiques suivis de débats sur le mode d'un "café-philo" itinérant. Fr. Malique, jouant le rôle de passerelle entre les gens du voyage et nous, s'est adressée à la Compagnie pour faire entendre des textes écrits par des auteurs tsiganes de France et d'Europe. Oui, oui, le peuple tsigane possède une littérature écrite... J'y reviendrai.

Comme artiste-performer dont le travail de base est la mise en voix des textes de littérature francophone ou traduits en français : ceux des autres, les miens parfois dans des lieux, pour des espaces qui ne sont pas prêts à accueillir les nomades... Il faut convaincre d'oser le déplacement des fonctions attribuées aux lieux : galeries d'art, salles de cinéma, grandes salles de théâtre, autant d'espaces possibles pour accueillir une migrante qui vient, accompagnée d'un musicien, un livre à la main pour lire de quinze à soixante minutes puis qui s'efface... La responsabilité devant ces visages d'auditeurs inconnus fait parfois trembler. Il faut susciter l'émotion, maintenir l'attention, accompagner le désir d'une rive à l'autre d'un texte. Question d'expérience ? Question de techniques ? Oui et non, chaque fois remettre sur le métier l'ouvrage pour une lecture avec ou sans micro qui ne sera faite qu'une seule fois : question d'engagement profond du corps tout entier et du mental, question de respiration, de tempo, de phrasé différents d'un auteur, d'une culture à l'autre. La mise en voix se joue entre cinq partenaires : le texte et ce qu'il induit, le "passeur" ou metteur en voix, la musique enregistrée et en live, les auditeurs - tous ces visages entr'aperçus pendant la lecture - et... le silence. À chaque mot d'un texte, j'apprends à avancer comme sur le fil tendu d'une funambule : sobriété, intériorité seraient les maîtres mots d'une pratique qui s'invente - se ré-invente plutôt - en Occident, en Asie, ailleurs... dans l'espace contemporain.

Imaginez une cafétéria aveugle, enfumée et peu éclairée... Imaginez... Vous êtes derrière le grand bar rouge, un livre posé sur le comptoir, fermé. C'est Le livre épuisé , un album de Frédéric Clément. Les gens vont, viennent, entrent, sortent, reviennent... À l'heure dite, vous ouvrez le livre, vous commencez à lire, le silence se fait, le lieu s'emplit, pas de toux, pas de murmure, le texte tourne ses pages, un court extrait de musique redonne un nouveau souffle à la lecture : quatre-vingt-dix personnes ont participé à cette mise en voix de 45 minutes... J'ai su ce que l'enseignement m'avait déjà appris : la mise en voix, la lecture publique extrêmement préparée est possible en tous lieux tant il y a de bonheur à partager une lecture qui s'adresse à chacun, créant pour tous une demeure éphémère. J'ai compris aussi que la puissance d'un texte lu à voix haute avait quelque chose à voir avec le pouvoir et avec le religieux, avec les lectures en chaire des offices. L'écrivain, le livre, la voix du livre participent encore de l'héritage des écritures sacrées et de l'usage qui en est fait par/pour les prêtres et les fidèles. Nos modèles laïques sont à inventer sur ce fonds et nous assistons peut-être à une petite révolution culturelle : la laïcisation de la lecture et de l'écriture affranchies peu à peu des pratiques religieuses, pas nécessairement du sacré... Peut-on en finir avec la question métaphysique de la voix et de ses "arrière-mondes"?... Même le silence n'est pas vide : il est, au creux du temps, peuplé de voix.

Pouvoir(s) des voix

CD et livres sonores assistent notre mémoire vive... À volonté, nous pouvons écouter les grandes voix des chanteurs : É. Piaf, J. Brel, Barbara, Léo Ferré... ; les grandes voix de l'opéra, du théâtre qui nous habitent, exerçant un pouvoir mystérieux : M. Casarès, Pavarotti, G. Philippe, I. Huppert, R. Bohringer, Sami Frey... Les archives sonores assistées par des technologies sophistiquées ont fait tout au long du XXe siècle un travail gigantesque pour notre mémoire commune : nous pouvons entendre la voix du général de Gaulle pour l'appel radiophonique du 18 juin, la voix vibrante d'émotion de Malraux dans son "oraison funèbre" pour Jean Moulin. Il y a les voix des survivants des camps de la mort, du "peuple de l'ombre" qui témoignent pour nous, orientant notre responsabilité.

Nous pouvons entendre encore aujourd'hui avec effroi la voix du Führer Hitler qui électrisait les foules endoctrinées du IIIe Reich, les exhortant à la haine raciale à l'encontre notamment des Juifs et des Tziganes. La voix était proche du cri. De ce pouvoir de la voix en politique, dans les arts et à l'école, de ces voix qui dictent, obligent à faire, à dire, à désirer, à penser à grands renforts de hurlements hystériques, répétés, "on" parle moins. Or, le sens de l'ouïe - le savons-nous assez ? - est l'un des vecteurs privilégiés de la peur, voire de la terreur. Le Roy Hart Théâtre et le Panthéâtre qui se sont fait une spécialité de la formation aux états et aux matières de la voix se sont penchés sur la question du cri. Comme au "Théâtre de l'Opprimé" créé par le clown et dramaturge brésilien Augusto Boal, la question posée est "Qui a peur du cri ?". Je garde dans l'oreille l'exaltation du poète italien Marinetti hurlant en 1912 son "Manifeste du futurisme", sa foi dans la poésie de la machine... Il y aurait à évoquer la poésie des dadaïstes, les recherches de la poésie sonore contemporaine : des mises en voix qui donnent à réfléchir.

Aveugle ou invisible

J'ai vu quelqu'un qui ne voyait pas
Et moi on ne me voit pas
Personne ne me remarque
Vivre dans le noir c'est comme vivre
Sans amour
Je vis tout seul
Celui qui ne voit pas me voit dans le noir
De ses prunelles blanches
Je suis seul, je suis triste
Qui pourra y changer ?

Laurène Serpolet (classe de CM1-CM2,
école Hélène-Boucher, Longjumeau, Essonne)

Les "voix de pouvoir" se retournent en "pouvoir(s) de la voix" : la force, la puissance des mots oeuvrent mais la séduction par la voix entre à son tour en jeu ; or, sé-duire c'est conduire quelqu'un à l'écart, le détourner de son chemin "pour le meilleur et pour le pire", donc exercer sur lui un pouvoir de marionnettiste. Comment, a contrario, accueillir l'altérité si ce n'est en écoutant d'abord la voix, l'accent, la langue de l'autre ?... La question me hante depuis longtemps et c'est la toute jeune littérature écrite des Tsiganes qui aide l'enseignante et l'artiste à interroger, à travailler autrement, à contre-jour, l'altérité de la voix, les formes laïques d'une mise en voix... Ce n'est pas chose facile, je veux dire "simple"... tant l'héritage est prégnant.

Mises en voix de textes tsiganes

"Petit, nous sommes des nomades parce que la seule chose permanente dans la vie, c'est le changement ." (Sandra Jayat, La longue route d'une Zingarina)

Une mise en voix est chaque fois une nouvelle prise de risques, une gageure pour trahir le moins possible le texte et ses polysémies ouvertes, la culture à laquelle il appartient, tout en sachant les limites de ce désir... Dans le souci de ne pas violenter l'ouïe de l'auditeur.

Fermez les yeux... Vous êtes dans une grande salle de théâtre. Sur la scène, trois tables pour les orateurs d'un colloque sur "Violences et sacré". Tout à coup, salle et scène sont plongées dans le noir, une voix de comédien derrière vous, tout au fond, lit de larges extraits de L'enfant criminel de Jean Genet, puis de l'autre extrémité surgit une voix de femme : ce sont les dernières pages de La nuit juste avant les forêts de B.-M. Koltès. La lumière peu à peu revient, fragile. De chaque côté des sièges, sur les balustrades, dialoguent Ernesto qui rentre de l'école et ne veut plus y retourner, sa mère et son maître : des extraits de La pluie d'été de Marguerite Duras. Pour finir, l'enregistrement de la lecture des textes écrits par des collégiens de 4e lors d'un atelier d'écriture mené par un écrivain-comédien. Entre chaque lecture, un extrait de musique pour respirer, laisser résonner les textes dans la solitude dépeuplée du tête-à-tête retrouvé. La lumière revient sur la scène après cette mise en espace et en voix, degré zéro du théâtre. Seuls, le pouvoir des mots, la puissance des textes ont fait leur ouvrage, les voix n'étaient que les filtres de présences cachées : celles des écrivains, des auteurs. Mais nous avons simulé la violence et le sacré : mêmes causes, mêmes effets : quand on leur a donné la parole, les spectateurs sont restés sans voix...

- Alors, les textes tsiganes ? Et d'abord, pourquoi la littérature "écrite" des Tsiganes ?

- J'y viens... La littérature tsigane écrite ? Pour tordre le cou aux stéréotypes du Tsigane ignorant, dans nos sociétés de l'écrit, par sa culture de tradition orale. Contre-vérité. C'est en Russie, en 1917, qu'est publié le premier poème en langue romani. Chaque parution d'un nouveau livre tsigane devrait être salué, trouver écho et place dans les revues spécialisées, sur les rayons des libraires. Nous avons la chance d'assister aux débuts d'une littérature écrite, c'est un beau présent, un grand don. J'ai travaillé sur cette littérature car le développement marquant de ces textes coïncide avec "l'après-1945". La suite en quelque sorte de ma quête sur la littérature des voix, de la narration. Enfin, les Tsiganes sont l'autre peuple martyr, frère des Juifs dans les camps nazis, voués à l'extermination programmée scientifiquement avec l'aide criminelle de médecins. De cette tragédie, de cet "holocauste oublié", les textes littéraires prouvent le traumatisme malgré le tabou de la société tsigane qui interdit de parler de la mort, des morts : la mort est du côté de l'impur...

Pour aborder une culture étrangère, ma démarche choisit la focale de sa littérature : les textes tsiganes participent - comment s'en étonner ? - d'une poétique des voix de la diaspora européenne mais aussi - voyage oblige ! - d'une poétique des quatre éléments : le feu, l'air, l'eau et la terre. Ils sont, pour reprendre le titre du Printemps des poètes 2005, de grands "passeurs de mémoires" vives. Chaque membre de la communauté est initié à cette mémoire collective. Les textes narratifs tissent histoire, poésie, mythe et légende par un travail subtil de mise en abyme. Ce n'est pas le lieu de résumer un texte publié sur "La littérature écrite des voix tsiganes". Retenons seulement quelques caractéristiques de cette littérature : il y a les contes merveilleux, les contes instructifs et les histoires humoristiques : ces catégories repérées par les tsiganologues irriguent l'ensemble de ces romans et poèmes.

"Couleur de fumée, une épopée tzigane"

Oui, vous avez bien lu "tzigane" avec un "z" : cela mérite explication. La communauté européenne s'est arrêtée sur l'orthographe "Tsigane" avec un "s" pour désigner toutes les communautés de Roms, Sintis, Gitans, Manouches. "Tzigane" avec un "z" renvoie au contexte de l'extermination de ce peuple par les nazis. Tsiganes s'écrit Zigeuner en allemand et ce "z" initial fut la lettre tatouée sur les bras des Tziganes dans les camps.

La barque de la vie

Tu ne peux pas sauter dans l'eau de la flaque
Parce que tu ne peux pas marcher.
Tu es handicapé.
Moi, je peux me promener, sauter, courir.
Moi, je peux t'aider à monter dans la barque
Pour passer de l'autre côté.
Tu seras content. J'aurai le sourire.
Tu auras de la joie.
Ce sera magnifique parce que
Tu auras réussi à franchir le lac.
Je te donne ma force et mon énergie.
Prends-la.
Tiens, prends ma main !
Pour monter, pour descendre, pour porter,
Pour ne pas tomber.
Je fais ça parce que ça fait mal au coeur
De te voir handicapé.
Alors, je vais t'aider.
Toujours, à tout jamais.
Ça s'appelle la solidarité et la fraternité.
À toi aussi l'aveugle, le mongolien,
Le sourd, le muet, le déficient, le paralysé,
Je te prête mes yeux, mon cerveau,
Mes oreilles, ma bouche, ma tête et mes muscles.
Je suis comme toi.
Parfois, je ne comprends pas les mots,
Les lettres, les noms, les chiffres,
Les questions.
Je mélange tout,
Les maîtresses, les adultes, les amis et les parents
Sont là pour m'aider,
Quand je suis perdu
Dans les livres, dans les cahiers et dans les feuilles.
Parce que je ne peux pas tout faire.
Pourtant je sais marcher et toi tu ne peux pas.
Peut-être que, toi, tu sais ne pas confondre et
Répondre à toutes les questions ;
Tu sais les mots, les lettres, les noms, les chiffres.
Alors, ensemble nous pouvons traverser
Car nous sommes dans le même bateau de la vie.

Élodie, Rudy, Josué, Stany, Patricia et Patricia Rousseau (classe d'alphabétisation pour enfants tsiganes, école Jules-Ferry, Courcouronnes, Essonne)

En 2003, pour clore une semaine de stage européen sur les "Tsiganes à l'école, pédagogie interculturelle", Françoise Malique qui pilotait cette opération invite "Compagnie d'ailleurs" pour ouvrir une soirée tsigane en deux parties : la mise en voix de textes écrits par des auteurs tsiganes puis un orchestre tsigane local. Nous, les gadjé - non-Tsiganes - de l'association, avons de grand coeur accepté le pari. Le texte choisi fut l'un des plus puissants de l'actuelle bibliothèque tsigane : Couleur de fumée - une épopée tzigane, de l'écrivain tsigane hongrois Menhyért Lakatos, publié aux Éditions Actes-Sud. C'est un récit porté par un narrateur que nous accompagnons tout au long de son apprentissage, initié à la transmission qu'il endosse : sa voix est de fait le "je" singulier pluriel de toute une communauté dont il cite les voix, et ce faisant, nous initie à la vie quotidienne, aux valeurs, aux espoirs et à la tragédie finale - le départ en train pour les camps - de toute une communauté. Il fallut sélectionner des extraits signifiants, des scènes emblématiques du parcours du peuple des Roms : qu'apprend ce texte, au-delà de cette magnifique écriture ? Par cette épopée inouïe ? À partir de six passages, le texte fut travaillé comme une partition pour deux voix, des percussions, un piano et un violoncelle. La lecture eut lieu dans une grange réhabilitée de Grigny en Essonne avec le comédien M. Deshayes et Jérémie Cresta, un très jeune musicien... Si l'espace est magnifique, la hauteur des plafonds faisait résonner, réverbérant les voix sans micro d'une façon étrange. Deux projecteurs sans variateur et quelques bougies sur les rebords de fenêtres, signes d'hospitalité des peuples nomades. Le sommet de l'oeuvre est le récit d'une chevauchée nocturne dans l'orage déchaîné : après des jours passés dans la nature, le narrateur retourne au village de ses parents. J'ai pris en charge cette voix d'homme dialoguant avec le violoncelle seul pour une lecture marchée d'une gestuelle minimaliste. Les auditeurs formaient cercle avec nous. Si j'ai pu dire-lire ces pages sans être débordée par l'émotion, c'est que l'instrument à cordes a pris en charge le "trop" de l'intimité profonde avec l'écriture, allégeant la solitude avec les mots, transformant la panique, ou plutôt le trouble, en bonheur, il a permis de trouver la distance juste sans laisser affleurer le tremblement, évitant l'indécence. Pour ces pages d'anthologie, il fallut puiser dans le ventre, la poitrine et la gorge l'énergie nécessaire au souffle, à la voix qui devait parler, moduler selon le tempo donné par le musicien, ces mots, tous ces mots, ce combat avec les éléments. Le violoncelle, instrument le plus proche de la voix humaine, m'a permis de franchir un degré : ce soir-là, grâce au lieu, à la musique, aux lumières, à l'écoute concentrée des auditeurs tsiganes et gadjés, il y eut dépassement de mes limites antérieures : une lecture publique - ce m'est devenu évident - se fait dans l'accompagnement réciproque, le partage d'un texte reçu comme le don d'une communauté provisoire, une heure durant, chacun présent au seul présent de ce qui advient au secret des consciences : l'autre.

Vers une petite anthologie

Le lendemain, par un petit matin gris de samedi, dans les murs d'un IUFM, je devais prononcer une conférence "sur" la littérature tsigane. Comment parler de textes que seuls quelques initiés connaissaient ? Le parti fut pris de réduire le discours, le commentaire pour faire entendre une dizaine de textes lus assise à la table : début d'anthologie qui, j'espère, deviendra sous peu un livre sonore. Je commençai par la lecture de quelques petits contes humoristiques, continuai par les contes d'origine suivis d'un conte écrit Develdino (Dieudonné) de Vania de Gila qui met en abyme un conte de la tradition orale : histoire merveilleuse d'un enfant aux pouvoirs divins qui libère toute une population de galériens, ses frères humains. Il y eut des pages du roman Le prix de la liberté de Mattéo Maximoff, sur les révoltes des esclaves tsiganes jusqu'à l'abolition de l'esclavage en Roumanie. Roman historique et héroïque. Malgré mes réticences et - disons-le - ma peur de ne pouvoir terminer la lecture, je lus plusieurs passages d'un roman russe très éprouvant : Le Bonheur tsigane d'Ilia Mitrofanov. Le titre est une antiphrase : il s'agit de la vie et de la malchance d'une jeune Tsigane qui tombe amoureuse d'un peintre ; son bien-aimé sera un jour interné dans un hôpital psychiatrique : l'ex-URSS est le cadre de ce roman. Pour finir, je lus l'incipit et un court extrait d'un autre grand roman d'amour dans le cadre mythique des Saintes-Maries-de-la-Mer : Les chemins de l'arc-en-ciel, d'Esmeralda Romanez (l'homme arc-en-ciel est l'un des symboles majeurs du Gitan). L'heure prit fin avec la lecture d'un poème de Rajko Djuric, poète rom yougoslave et j'invitai à ma table le seul Tsigane présent dans la salle : il lut le poème en romani, je lus la traduction française. Lecture à deux voix, à deux langues : quelques minutes qui dessinaient un présent, un avenir européens.

Hôtesse d'une présence passagère des livres, la gadjé choisit la tâche transitoire de passeur de textes injustement ignorés. Question d'information filtrée, de représentations, question de responsabilité devant l'Autre, son visage, sa culture. "Je" saurai, aux côtés du peuple des gens du voyage, être activement patiente pour voir, entendre un jour prochain des roms jeunes et vieux, femmes, enfants, adolescents, hommes fiers de dire-lire pour eux, pour nous tous les textes de cette littérature européenne en devenir.

Mise en demeure

Lors de la commémoration de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, le 27 janvier 2005, Romani Rose, représentant de la communauté rom, terminait son discours en langue allemande par ces mots : "Ce n'est que lorsque les États d'Europe assureront l'intégration de leurs minorités nationales sinti et rom comme pleinement membres de leurs propres sociétés et participant de leur propre histoire, que la vision d'une "Maison européenne" pourra devenir réalité." Cette "Maison européenne" aura une bibliothèque comme Babel...

Au Salon du livre 2005, la présence significative des "livres audios" fut une sorte d'événement. Dès les années 80, il y eut des éditeurs courageux pour miser sur cette autre voie du livre : Les Éditions des femmes, les éditions Didakhé. Gageons que des éditeurs plus nombreux seront moins frileux pour donner leurs lettres de noblesse à cette autre forme d'accès à la lecture et qu'ils relaient les premières mises en voix au-delà des publics avertis et convaincus. Qu'ils deviennent à leur tour des passeurs de littérature tsigane !... Le succès du livre sonore, la collection "Écoutez lire" de Gallimard avec ses 22 titres permettent cet espoir convaincu que le "livre parlé" ne mettra pas en danger le livre traditionnel.

L'enjeu ici est de taille : donner une demeure aux textes d'un peuple qui partage avec nous les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, d'un peuple artiste, non violent, oeuvrant trop souvent dans l'ignorance ou l'indifférence générale, c'est donner accès, diffuser les textes de communautés encore trop souvent victimes d'une discrimination consécutive aux stéréotypes et aux idées reçues, à l'histoire mouvementée de ce peuple, c'est travailler à la laïcité par la re-connaissance d'un homme Autre dans sa dignité et sa différence, à la reconnaissance d'une composante vivante de nos sociétés européennes multiculturelles.

Latcho drom ! Bon voyage !

Bibliographie

  • Mille ans de contes tsiganes, Éditions Milan, 1998.
  • Contes merveilleux, contes d'origine, mythes, légendes et blague : de la tradition orale à la littérature écrite. Une introduction sur l'histoire des Tsiganes; un classement pédagogique qui permet d'aborder les caractéristiques fondamentales de la culture tsigane en Europe.
  • Rajko DJURIC, Ri kheresqo Bi Limoresqo, Sans maison Sans tombe, Éditions L'Harmattan, 1990.
  • Recueil bilingue de poèmes en rom et français, premier texte traduit de ce Rom yougoslave.
  • Sandra JAYAT, La longue route d'un Zingarina , éditions Pocket Junior, 1996.
  • Les Racines du temps, Éditions Points de suspension, 1998.
  • Menyhert LAKATOS, Couleur de fumée - Une épopée tzigane, traduit du hongrois, Éditions Actes-Sud, 1986.
  • Matéo MAXIMOFF, Le prix de la liberté, Éditions Wallada, 1955, roman historique sur la lutte pour l'abolition de l'esclavage des Tsiganes en Roumanie, suivi d'un dossier de pièces à conviction sur les formes d'exclusion et de racisme anti-Tsiganes.
  • Ilia MITROFANOV, Le Bonheur tsigane, roman traduit du russe, Éditions Du Rocher, 1992. Titre en antiphrase : c'est la vie, la malchance d'une jeune Tsigane et son amour malheureux.
  • Esmeralda ROMANEZ, Les chemins de l'arc-en-ciel, Éditions Wallada, 1998. Un très beau roman d'amour dans le cadre mythique des Saintes-Maries-de-la-Mer suivi d'un texte de théâtre : Pourquoi pas nous ? ou Le cordon de la vie .
  • Marguerite DURAS, Césarée, Les mains négatives, Aurélia Steiner, Éditions Mercure de France, 1979.
  • Emmanuel LÉVINAS, Éthique et infini, Livre de poche Biblio essais n° 11, 1982. Suite d'entretiens avec le philosophe sur l'éthique de la responsabilit et "le visage de l'autre".
  • Marie-Dominique WICKER, "Littérature écrite des voix tsiganes", Revue Le Télémaque, n° 19, "Citoyen du monde", P. U. de Caen, 2001. Texte repris dans l'ouvrage collectif Tsiganes à l'école - pédagogie interculturelle pour l'accès aux apprentissages, piloté par Françoise Malique, Scéren, CRDP de l'académie de Versailles, 2003.
Argos, n°38, page 47 (10/2005)
Argos - Empire des voix et laïcité