Littératures

Quand le temps sera conté

Sophie Nobécourt, professeur de français, collège Politzer à Montreuil

Lire et apprendre à lire, à écrire et à se documenter. À partir de son conte, une auteure organise un parcours pour développer les sens de son texte et le donner à lire autrement.

Dans un passé sans âge, à la lisière d'une forêt bordée d'une rivière asséchée, vivait un village sans nom. Les habitants de ce village étaient des ombres immortelles. Leurs yeux et leurs lèvres étaient liés par la malédiction de l'obscurité éternelle. Au milieu d'une nuit sans crépuscule, ils avaient l'âme et le coeur aussi arides que la rivière qui sommeillait près d'eux. Ils n'avaient jamais entendu les cris de la naissance, ni les rires de la jeunesse. Ils ignoraient les rides du temps et les griffes de la mort. Ces hommes n'avaient pas goûté l'eau de vie. Près de ce ténébreux village de terre se trouvait la forêt sacrée, mystérieuse et impénétrable dans laquelle se promenaient, disait-on, des esprits maléfiques.

Un jour, Tyd1, l'une des divinités les plus puissantes et honorées de la forêt, décida de sortir le village de ce chaos et de le faire naître à la vie. Il choisit au hasard une ombre et lui confia une mission. "Pour sauver les tiens d'une existence aride, tu dois ramener de la forêt sacrée l'eau de vie. Quand tu auras bu une goutte de cette eau, douce et amère, tu connaîtras les joies et les chagrins de la vie. Prends garde. Cette eau n'étanche pas la soif. Au contraire, elle nourrit un désir ardent, plus puissant que celui qui dévore les lèvres. Une soif qui naît du coeur et qui brûle jusqu'à la mort. Pour atteindre la source, tu devras traverser la forêt et rencontrer chacun des douze esprits qui te guideront sur le chemin. Pour cela, je te donne le don de la vue, la vue suprême qui te permettra de reconnaître les esprits. Et je te nomme Ooga2. Mais n'oublie pas une chose. Tu ne dois jamais fermer les yeux, même le temps d'un soupir, sinon tu retournerais dans l'obscure éternité d'où tu viens. Et cette fois, tu vivrais avec le souvenir des douces et belles choses que tu auras vues et que tu ne reverrais plus." L'ombre accepta.

Janvier

Dans une glaciale étreinte, Janvier arracha Ooga au berceau de l'obscurité. Il l'enveloppa de ses quatre bras vigoureux et la précipita dans un vertigineux tourbillon. Janvier était le sculpteur de la forêt. Tout le monde le connaissait puisque c'est lui qui, grâce à ses doigts de sable ,façonnait les êtres et la nature. Il sculptait l'écorce rugueuse des arbres, modelait le plumage des oiseaux, la fourrure des animaux. Il pétrissait la chair des hommes. D'un geste toujours inspiré, ses mains ne cessaient de travailler. La première amassait la terre, le sable et la poussière. La deuxième insufflait le flux de la vie tel un souffle brûlant. La troisième baignait les corps dans des eaux abondantes et purificatrices. La quatrième les caressait d'un air tantôt chaud, tantôt froid. Cette dernière avait surtout le don d'initier au langage de la chair et aux tremblements de la peau.

Ooga sentit l'aridité du sable et de la terre, la chaleur des flammes, la douceur de l'eau puis les caresses de l'air. Elle sentit son corps traversé par les lames de la glace et se couvrir de frissons. Janvier la recouvrit d'un linge opaque pour protéger son corps des regards et des gestes malveillants. Il la transporta dans les profondeurs de la forêt puis la déposa au milieu d'une clairière. Au contact du sol, Ooga découvrit une terre inconnue, vierge d'empreinte. Elle marcha et se laissa guider par les crépitements d'une braise.

Février

Assis au milieu de la clairière, face à la braise encore rougeoyante, Février patientait. C'était un petit esprit très âgé, le plus ancien et le plus respecté des esprits. Attendre était son passe-temps favori. Personne ne savait ce qu'il attendait. Lui seul le savait. Il s'occupait de la braise dont il surveillait les frémissements pour ne pas qu'elle s'éteigne. Il accueillit naturellement Ooga comme si sa visite avait été prévue. Il lui parla avec la bienveillance et la sagesse des années. L'enfant l'écouta attentivement. "Tu es ici pour découvrir et goûter l'eau de vie. L'eau qui vous permettra à toi et à ton village de voir la lumière du jour. Mais, quand tu auras goûté cette eau, tu auras surtout découvert le secret de la forêt - que l'âge est un don."

De sa tunique, il sortit un livre. "Pour t'éclairer, je te confie ce livre dont l'écriture est invisible. Si tu l'ouvres au bon moment, les lettres jailliront comme des gouttes d'eau et tu verras s'écrire l'histoire de la forêt. Tu seras alors prête pour puiser à la source de la vie. Quand tu le refermeras, l'écriture s'effacera à nouveau. Mais elle sera inscrite en toi car tu auras découvert la mémoire et la conscience du temps. Sois attentive. Une musique à peine audible t'indiquera le moment de l'ouvrir. En te confiant ce livre, je te donne aussi le don d'entendre. Écoute et laisse-toi guider par les bruits et par le chant de la forêt." Une voluptueuse musique enveloppa alors la clairière et se prolongea en de lointains échos qui détournèrent la jeune enfant de la compagnie solitaire de Février. Elle se laissa attirer par l'appel d'une fête.

Mars

C'était la saison crépusculaire. Les enfants de la forêt sacrée étaient rassemblés pour célébrer le rituel du crépuscule. Au cours de ce rituel d'initiation à l'âge adulte, chaque enfant reçoit des mains de Mars l'étincelle de la vie. Rieur et facétieux, Mars portait un masque pour protéger ses prunelles d'or du regard envieux des hommes. Accompagné de garçons vêtus de pagnes et jouant du tambour et de la flûte, il dansait fièrement, contorsionnant son corps nu, sculpté d'argile blanche. D'un éclat de rire irrésistible, il attira Ooga dans le cercle des initiés. Avec la pointe d'un roseau enflammé, il lui effleura le front en récitant des formules incantatoires dont l'écho fit trembler la terre et vibrer les lointains de la brousse. Le souffle de la musique, le rythme de la danse, les battements du tam-tam transportèrent Ooga. Un tourbillon d'images, de couleurs, de formes s'empara d'elle. Un torrent de paroles et de sons se déversa de ses lèvres. Traversée d'une incandescente secousse, elle venait de recevoir l'étincelle de vie et pouvait poursuivre sa mission.

Avril

La jeune fille arriva dans une case ornée comme un palais et où l'on était en train de célébrer Avril. Avril était l'esprit qui veillait à la fécondité de la forêt. Elle protégeait la maternité des femmes et la fertilité de la nature. Femmes, enfants, animaux, végétation l'honoraient par un festin de fruits et de fleurs, d'odeurs et de couleurs aux saveurs inestimables. D'un clin d'oeil complice, Avril transmit à Ooga la connaissance de la générosité et de la gourmandise, de la sensualité et de la beauté. Puis elle lui fit don d'un éventail de palmes et d'un collier de figues. Elle accompagna son geste de paroles : "Prends ce bouquet de feuilles. Il te protégera, toi et ta famille, contre les mauvais regards. Quant à ce collier, porte-le autour du cou, et tu deviendras femme. Ces fruits sont impérissables. Manges-en, et tu deviendras mère."

Ensuite, des femmes la parèrent d'étoffes et de bijoux précieux. La plus âgée d'entre elles la prit à part. "Avant que tu ne repartes vers la source, je veux te mettre en garde. Je suis née dans la forêt sacrée sous les auspices d'Avril. Avril a été généreuse avec moi. Elle m'a donné la beauté et la fertilité. Grâce à elle, j'ai connu pendant d'innombrables saisons l'ivresse du désir et la plénitude de l'enfantement. Toujours avec émerveillement, j'ai vu naître puis grandir. Mais j'ai aussi connu la mort et l'abandon. Maintenant que je n'enfante plus, mon étincelle de vie s'essouffle petit à petit et je consacre mes dernières forces aux bons soins d'Avril. Écoute bien, Ooga. La forêt sacrée t'a fait don de l'étincelle de vie. C'est désormais à toi de l'entretenir sinon la forêt te la reprendra. Quant à ce collier de figues, il t'honore comme femme, ne t'en sépare jamais. Il t'aidera à choisir et te protégera contre les remords et les déceptions. Regarde tout ce que tu peux voir, écoute tout ce que tu peux entendre mais continue ta route sans t'arrêter, ni fermer les yeux. Retourne parmi les tiens sans te laisser séduire par les attraits de la forêt. C'est là-bas que la source doit te porter. Marche plus vite que le temps." Portée par ses paroles, Ooga reprit sans attendre le chemin de la source.

Mai

Mais en traversant la forêt, la jeune fille fut attirée par les fruits écarlates d'un figuier. En approchant de l'arbre, elle aperçut le plus beau des esprits. Allongé à l'ombre des feuillages, c'était Mai qui se reposait avec toute l'insouciance de la jeunesse et toute l'insolence de la beauté. Son corps respirait la fraîcheur et la puissance de mille printemps. Sa peau avait le goût sucré du miel et l'éclat doré du soleil. Guidée par un appétit curieux, Ooga croqua une figue. Le fruit était délicieux. Elle se délectait de sa gourmandise pendant que le désir naissait. Excitée par la chaleur, elle succomba au plaisir et aux tourments d'une soif insatiable. Ce fut la douceur des caresses, la tendresse des murmures jusqu'à la sensation voluptueuse du germe de la vie qu'elle sentit pénétrer en elle comme une brûlure. Puis, elle sentit son corps s'engourdir. Son désir de s'abandonner à cet instant fut vif. Ses paupières devinrent lourdes. Sa vue se voila. Ses yeux commençaient à se fermer mais une soudaine chaleur se répandit autour de son cou. Elle effleura le collier de figues. Les fruits lui brûlèrent les doigts. La jeune femme se rappela alors les paroles d'Avril et pour ne pas céder à l'engourdissement, elle reprit ses esprits en même temps que le chemin.

Juin

Juin était jaloux de Mai, c'est pourquoi il finit d'arracher Ooga aux bras du bel esprit en enfermant la jeune femme dans une obscurité aveuglante. Colérique et tempétueux, il avait le souffle aride et la voix grondante. Il fit entendre toute sa colère. Le tonnerre éclata dans la forêt. Les animaux s'enfuirent. Les hommes se réfugièrent dans les huttes. Les arbres ressemblaient à d'immenses rochers noirs dans lesquels résonnait le vacarme. Éblouie par les éclairs, Ooga se rappela les conseils de Tyd. Ne jamais fermer les yeux. Elle pensa aux feuilles de palmier qu'Avril lui avait données et abrita son regard derrière. Sentant rôder autour d'elle les ombres de la mort, elle commença à éprouver le sentiment de la peur. Soudain, une force impétueuse et irrésistible la secoua, accompagnée d'un grondement sourd qui heurta violemment ses lèvres. C'était comme si le tonnerre de Juin s'était infiltré en elle. Elle ne résista pas à la violence de cette force et laissa sortir de son corps fébrile un cri qui la libéra de la peur. Armée de l'éventail, elle se précipita sous les éclairs et d'un pas rapide marcha en direction d'une brèche. Juin venait de lui apprendre la révolte.

Juillet et août

Juillet et Août étaient frères jumeaux. Tantôt amis, tantôt rivaux. Toujours inséparables. Depuis leur naissance, ils se disputaient pour être le premier. Juillet avait l'avantage d'être l'aîné mais souvent Août s'amusait à se faire passer pour Juillet semant ainsi la confusion dans l'ordre bien réglé de la forêt.

En chemin, la jeune femme croisa les deux compères. Séduite par leur face souriante, elle se laissa entraîner dans leurs facéties. En leur compagnie, elle retrouva l'apaisement avant de découvrir le jeu et le rire, la ruse et le mensonge. Leur jeu préféré était la course à la lumière. Sous les rayons infatigables du soleil, ils rivalisaient pour repousser la tombée de la nuit. Cette course de longue haleine réjouissait les habitants de la forêt. Hommes et animaux s'épanouissaient dans le souffle endurant des jumeaux. Ainsi, Ooga fit la douce expérience de l'oisiveté et des jours qui s'écoulent dans l'insouciance du lendemain. Mais le crépuscule de Septembre l'enleva à ces plaisirs.

Septembre

De sa brise mélancolique, Septembre vint calmer les joyeux esprits. Une pluie fine réveilla les bruissements de la brousse et le crissement des insectes. Ooga reconnut alors la musique évoquée par Février et elle ouvrit le livre que celui-ci lui avait confié. Au contact de l'eau, des gouttes d'encre parsemèrent les pages blanches. Les gouttes formèrent des mots, les mots tracèrent des lignes, les lignes dessinèrent des images. Embarquée sur les traces d'un passé immémorial, Ooga lut l'histoire de la forêt.

Entre les phrases, Tyd naviguait sur une pirogue en compagnie des douze esprits de la forêt. Il remontait une rivière, guidé par un point lumineux qui le conduisait jusqu'à un baobab. Au pied de l'arbre était posé un miroir aux reflets éblouissants. Ooga lutta pour ne pas fermer les yeux et se cramponna au livre. S'habituant à l'image que le miroir reflétait, elle contempla son visage et en explora toutes les expressions, les courbes du sourire, de la colère, de l'inquiétude, de la joie. Deux scintillements se détachaient du reflet. C'était ses yeux. Bercée par la poésie de Septembre, elle venait de découvrir l'histoire du passé et l'existence de l'avenir. Portée par l'espérance, elle avança jusqu'à la rive.

Octobre

Octobre fut ravi de voir arriver Ooga. Il s'ennuyait et se désespérait de ne plus avoir de travail. Octobre était le passeur de la forêt. À bord de sa pirogue, il conduisait les passagers vers la source secrète. Mais les temps étaient durs pour lui car le client devenait rare et les affaires marchaient mal. Il accueillit donc Ooga avec enthousiasme. Pendant la traversée, il lui raconta l'histoire de la source. On gardait cette source cachée. Seuls Tyd et les esprits en connaissaient le mystère. Tyd était d'ailleurs très exigeant. Il obligeait chacun des esprits à s'y rendre régulièrement afin de s'y ressourcer.

Ooga reconnut le parcours. Ils remontèrent la rivière jusqu'à une parcelle de terre au milieu de laquelle trônait le majestueux baobab. C'était la terre de l'aube. C'est là que l'eau de vie prenait sa source. Voilée par le brouillard et la rosée, la plénitude de la vie y régnait. Ooga étancha sa curiosité en effleurant du bout des lèvres la source. Elle n'avait jamais bu une eau si glaciale et brûlante à la fois, si douce et si acre. Au contact de l'eau, des images lui vinrent à l'esprit. Elle aperçut un village éclairé par un soleil éblouissant. Des habitants avaient les yeux écarquillés, tournés vers le spectacle de l'infini du ciel qui s'ouvrait au-dessus de leur tête. D'autres étaient accroupis au bord d'une rivière inondée d'une eau tumultueuse. Ooga était en train d'imaginer. C'était son village irrigué par l'eau de vie. Des visions floues s'esquissèrent, accompagnées de sentiments de tendresse, d'affection, d'amour. Ses yeux se voilèrent. C'était le souvenir de ce qu'elle n'avait pas encore vu mais qu'elle imaginait. Le chagrin de l'absence, le désir et la joie des retrouvailles l'invitèrent à prendre le chemin du retour pour rejoindre les siens. Elle remonta dans la pirogue et Octobre la raccompagna vers la sortie.

Novembre

Mais Novembre était égoïste et cruel. Il entretenait une vieille rancoeur contre la vie depuis que Décembre avait pris sa place dans l'estime de Tyd. Il avait donc des comptes à régler avec le temps et attendait le moment de sa vengeance. Régulièrement, il oeuvrait secrètement contre les autres esprits et pour porter atteinte à la forêt. Il voulait éteindre l'étincelle de la vie et assécher la source. Il empêcherait donc l'eau de vie de couler au-delà de la forêt. En apercevant Ooga, il saisit l'occasion de se venger. D'un souffle tumultueux, il déchaîna les eaux de la rivière. Puis, à pleine bouche, projeta en direction d'Ooga un torrent d'eau mélangée à du sable. Aveuglée par l'âcreté de ce poison, celle-ci était sur le point de renoncer à la vue. Mais, toujours sur ses gardes, Décembre intervint à temps.

Décembre

Contre la haine de Novembre, il avait la force et la confiance de Tyd dont il était l'esprit préféré. En effet, Tyd lui avait confié la difficile responsabilité de maintenir la bonne entente entre les esprits. Il veillait à ce qu'aucun ne s'échappe, ne se dédouble, ne se substitue à un autre. Il y allait de l'harmonie de la forêt. Complice de Janvier, c'est en lui que tout le monde voyait l'avenir. Il connaissait les mauvais tours dont était capable son prédécesseur, c'est pourquoi il s'empressa de faire barrage contre l'attaque de Novembre. Il déploya ses ailes derrière lesquelles il abrita Ooga. Puis, d'un élan, il la transporta au-delà de la forêt et la déposa sur le lit de la rivière.

Voguant sur les ondes délicates de la rivière dont elle n'avait connu que le contact aride, Ooga eut le sentiment de reconnaître le paysage. La rivière prenait désormais sa source dans le coeur de la forêt pour s'écouler généreusement dans le village désormais éveillé à la vie. En effet, depuis qu'Ooga avait découvert l'eau de vie, les siens respiraient d'un souffle lumineux. Mais l'apparition de la vie avait aussi fait venir la mort.L'un des aïeux mourut. Ooga retrouva le goût âcre de l'eau salée qui ruisselait le long de ses joues. Elle repensa à l'offense de Novembre et fit l'expérience amère des larmes et de la tristesse. Pour protéger le regard du défunt, elle le recouvrit des palmes que lui avait données Avril. À peine éclairé par l'étincelle de vie, le village s'éteignit un instant, le temps d'un souffle.

Puis, au milieu de la nuit, une nouvelle étincelle jaillit accompagnée de cris et de pleurs. Ooga donna la vie. Elle imprégna le corps de l'enfant avec l'eau de vie et lui mouilla les lèvres de jus de figue. Elle l'allongea sur une natte de bambou avant d'abriter ses yeux encore fermés derrière un bouquet de palmes et de fleurs. Elle prit le livre de la forêt, en tourna les feuilles immaculées, puis, du bout des doigts encore imbibés d'eau de vie, elle caressa les pages. Les lettres ancestrales apparurent et invoquèrent les ombres parlantes des esprits. Les palmes qui recouvraient le regard de l'enfant se mirent à frissonner. L'enfant ouvrait les yeux. La jeune mère pencha le livre au-dessus de son visage. Les mots ruisselèrent sur ses joues, éclairèrent ses yeux, brûlèrent ses lèvres. Le temps d'un regard suffit à l'enfant pour connaître le secret de la forêt sacrée, pour comprendre le langage des esprits, pour savourer l'eau de vie.

Lecture et étude du conte

L'étude de ce conte entre dans le cadre de l'étude des textes fondateurs et du conte merveilleux en classe de 6e et peut faire l'objet d'un travail interdisciplinaire.

Objectifs :

  • Réutiliser ses connaissances sur le conte merveilleux et les textes fondateurs.
  • Étudier les caractéristiques du récit.
  • Découvrir une forme d'écriture originale pour développer le plaisir de lire et l'imagination.
  • Mener un travail interdisciplinaire avec l'histoire et la SVT.

Savoirs pré-requis ou à acquérir

  • Récit : le schéma narratif et le schéma actanciel.
  • Genres du récit : le mythe (explication de l'origine de la vie de manière imaginaire et universelle) et le conte merveilleux (le parcours initiatique de l'héroïne, les éléments merveilleux).
  • Références culturelles : la mythologie grecque et l'histoire des civilisations.
  • Langue : les temps du récit et du dialogue (l'impératif), la désignation et la caractérisation des personnages, les champs lexicaux.

Éléments d'étude pour organiser des séances

Le parcours initiatique d'Ooga

Objectif : relever les étapes du schéma narratif en s'appuyant sur l'emploi des temps du récit et sur les indications de temps.

Situation initiale : les ombres vivent dans la nuit et le silence, elles ignorent le temps car elles n'ont pas goûté à l'eau de vie. Comparaison avec le chaos dans la Genèse.

Questions de langue :

  • Étude du champ lexical évoquant l'absence de vie : sans âge, asséchée, sans nom, ombres, obscurité, aride.
  • Étude de la négation : les adverbes négatifs (ne...pas, ni...), la préposition sans, le préfixe négatif im- (immortelles).

Élément perturbateur : l'intervention de Tyd qui donne une mission à l'ombre.

Actions : dix étapes chronologiques qui correspondent à l'apprentissage d'Ooga.

  1. L'apparence physique.
  2. Le don d'entendre.
  3. L'étincelle de vie.
  4. Connaissance de la générosité et de la gourmandise, de la sensualité et de la beauté.
  5. Le désir et le plaisir.
  6. La révolte.
  7. Le jeu, le rire, le mensonge.
  8. La perception de soi et l'image du temps.
  9. L'imagination.
  10. L'eau de vie.

Dénouement : l'obstacle de Novembre et l'intervention de Décembre.

Situation finale : le retour d'Ooga dans son village, la naissance de la vie et la mort.

La mission et les épreuves

Objectifs : étudier le schéma actanciel et l'expression de l'ordre.

Schéma actanciel :

- Les adjuvants : les esprits qui guident Ooga en lui donnant des ordres, des conseils et des objets (le livre, l'éventail de palmes et le collier de figues) pour l'aider.

- Les opposants : Juin (relever le champ lexical de l'orage), Novembre.

Expression de l'ordre dans le discours des esprits : étude de l'impératif. Tyd : prends garde ; Février : sois attentive ; Avril : écoute, regarde.

Les personnages

Objectifs: étudier la désignation et la caractérisation des personnages.

Désignation : les substituts nominaux.
Relever les noms qui désignent Ooga à chaque étape de son parcours : l'ombre, l'enfant, la jeune fille, la jeune femme, la mère.

Caractérisation :

  • Relever les expressions qui caractérisent les esprits.
  • Étudier leur classe grammaticale et leur fonction.
  • Étudier leur sens positif ou négatif.

Le merveilleux

Objectifs : identifier des éléments et des procédés relevant du merveilleux.

Personnification :
Identifier les éléments qui personnifient les esprits : la parole pour Février et Avril, le physique pour Janvier, Mars et Mai.

Phénomènes merveilleux :

  • L'apparition de l'écriture au contact de la pluie.
  • Le livre prémonitoire.
  • L'eau qui donne la vie.

Mythe et civilisation

Travail interdisciplinaire avec l'histoire.

Objectifs : faire des recherches documentaires pour lire le texte en réutilisant ses connaissances.

Mythologie des personnages :

  • Comparer les esprits à certains dieux de la mythologie grecque pour trouver des similitudes : Janvier et Prométhée, Juin et Zeus, Novembre et Poséidon.
  • Temps dans les civilisations :
  • Faire des recherches sur la perception du temps et sur les calendriers dans différentes civilisations.
  • Utilisation du livre documentaire Petite histoire du temps, de Sylvie Baussier (Syros jeunesse).

Les symboles

Travail interdisciplinaire avec la SVT.

Objectifs : identifier la valeur symbolique d'un élément et percevoir l'effet poétique.

Éléments symboliques :

  • L'eau : ses différentes manifestations (pluies, pleurs, eau de vie) et ses pouvoirs symboliques (elle donne la vie et en même temps représente un danger ; comparaison avec l'eau dans la Bible).

Étude de l'eau en SVT.

  • La figue : symbole de la fécondité (comparaison avec la pomme dans la Genèse).

Poésie du texte :

  • La personnification des mois.
  • Le vocabulaire des sensations.
  • La caractérisation des personnages :

Mai ; champ lexical de la beauté. Avril ; champ lexical de la fécondité.

Écriture

En réutilisant les recherches documentaires sur la mythologie et le temps, imaginer et raconter l'intervention d'un treizième mois.

(1) Tyd : signifie "le Temps" en langue africaine.

(2) Ooga : mot africain équivalent à la vue, le regard.

Argos, n°38, page 20 (10/2005)
Argos - Quand le temps sera conté