Littératures

Histoires de "Morphir"

Brigitte Catoire, professeure-documentaliste collège Paul-Verlaine à Paris

Entretien avec Thomas Lavachery.

Entretien avec Thomas Lavachery : rencontre d'un jeune auteur de littérature de jeunesse, dont la "marque de fabrique" est le fantastique et qui adapte librement les éléments de la "fantasy" pour tenter d'en renouveler le genre.

Thomas Lavachery a publié, à l'École des loisirs, Bjorn le Morphir (2004) et Bjorn aux Enfers (2005). Inspiré de la culture viking, Bjorn est une saga illustrant les exploits d'un jeune garçon.

Durant l'hiver 1065 dans le Fizzland, contrée imaginaire située au nord de l'Europe, enfants et adultes se retrouvent cloîtrés bien malgré eux dans une demeure. Et pour cause ; la neige, redoutable monstre, s'empare des âmes des malheureux qui ont respiré ses flocons. Personne ne sait quand le printemps reviendra et, pour l'heure, il s'agit de se protéger coûte que coûte des assauts de "la Démone blanche".

Lors de ce huis clos, le personnage central, un enfant timide et craintif, fera preuve d'un extrême courage.

À n'en pas douter, Bjorn est un héros doublé d'un guerrier hors pair... un "Morphir" en somme. Le roi Harald lui-même ne tardera pas à solliciter les services de son jeune sujet : dans le deuxième tome, celui-ci aura pour mission de délivrer le prince Sven du royaume de Mamafidjar. Sa fiancée, Sigrid, ainsi que deux compagnons, seront à ses côtés pour trouver la porte des Enfers à l'issue d'un voyage éprouvant.

Actuellement, le troisième tome de Bjorn, le Morphir est en préparation...

L'auteur

Nouveau venu dans le monde de la littérature de jeunesse, le public étant toujours un peu curieux, Thomas Lavachery qui êtes-vous et comment êtes-vous entré en littérature ?

Mon arrière-grand-père, mes deux grands-pères et mon père ont tous écrit et publié des oeuvres romanesques ou dramatiques. Je pense qu'inconsciemment, j'ai toujours voulu suivre leurs traces.

Cela dit, ma première passion a été la bande dessinée. J'ai même publié quelques planches dans Tintin et réalisé les dessins d'une BD d'après la série télévisée Téléchat, de Roland Topor.

J'ai laissé tomber la bande dessinée assez rapidement pour faire une licence en histoire de l'art, domaine dans lequel je n'ai pratiquement jamais travaillé, car ensuite je me suis mis au documentaire.

Pendant toutes ces années, où j'ai également été serveur dans maintes tavernes et restaurants, l'idée d'écrire des romans d'aventure ne m'a jamais quitté. Après un ou deux essais ratés, Bjorn est né, presque en même temps que mon second fils, Simon. C'était en 2002.

Vous avez un léger accent me semble-t-il, pourtant Bjorn n'est pas une traduction...

Un accent, m'ouaih ! Mais c'est pas vrai, ça, une fois !

Vos origines expliquent-elles votre goût pour la culture nordique ?

Je suis belge, vous l'aurez compris. Et la Belgique n'a eu ni plus ni moins de rapports avec les Vikings que la France, par exemple. Je réponds donc négativement à votre question.

Le monde nordique m'a été révélé par la lecture de Sigrid Undset, prix Nobel de littérature, auteur de somptueux romans historiques, et par celle des sagas islandaises traduites par Régis Boyer, des textes qui remontent au XIIIe siècle. L'atmosphère et les personnages des sagas m'ont souvent inspiré pour Bjorn.

Influences et genèse de l'oeuvre

Lors d'une rencontre avec le public (salon du Livre de Paris en mars 2005), vous m'évoquiez l'écriture scénaristique. En quoi a-t-elle influencé l'élaboration de Bjorn ?

C'est au niveau technique, au sens large, que l'écriture scénaristique et le montage m'ont énormément apporté. Je structure mes livres en séquences, en accordant une énorme importance au "visuel", et en essayant de réduire autant que possible les jointures entre ces séquences (emploi fréquent de l'ellipse).

Lors de la rencontre que vous évoquez, deux auteures, dont Geneviève Brisac, disaient que, pour elles, tout démarrait par une phrase. Pour moi, tout commence par une scène : la "vision" d'un lieu et des personnages qui s'y trouvent. La phrase traduit cela, avec l'atmosphère de la scène, mais elle n'est à l'origine de rien.

Encore un mot sur le montage. C'est là que j'ai appris à guetter la moindre baisse de régime, le moment où le spectateur risque de décrocher. Et bien sûr, je me sers de ce radar pour mes livres - peut-être trop, d'ailleurs, car je me dis parfois que je ne fais pas assez confiance aux gens, lecteurs ou spectateurs.

Vos deux romans ont pour cadre le Haut Moyen Âge ; éprouvez-vous une fascination particulière pour cette période et vous êtes-vous documenté scrupuleusement ?

Le monde viking me fascine, pour les raisons que j'ai dites. À part cela, le Moyen Âge n'est pas ma période favorite, non. En revanche, elle est idéale pour introduire le fantastique, qui est ma marque de fabrique, si je puis dire. J'avais dès le départ envie de m'approprier les éléments de la fantasy pour les adapter librement, voire en prendre le contre-pied. L'idée, un tantinet prétentieuse, étant de renouveler le genre.

Par rapport à la réalité historique (moeurs des vikings, etc), j'ai choisi l'absolue liberté. Le Fizzland n'est pas l'Islande, et mes Vikings, s'ils ressemblent aux vrais habitants de l'ancienne Scandinavie, ont leurs propres croyances, leurs moeurs à eux. J'ai besoin, pour que l'inspiration marche à plein régime, d'être dégagé de tout souci historique. Et puis, surtout, créer des univers pratiquement de toutes pièces est mon plus grand bonheur.

J'ai cru comprendre que Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas constitue une oeuvre marquante dans votre imaginaire de lecteur ; ce texte a-t-il pu directement influencer Bjorn ?

Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, et Le Vicomte sont parmi mes livres préférés, oui. Au niveau de l'influence, je dirais que, chez Dumas, j'ai trouvé des leçons techniques, comme cette incroyable capacité à tenir le lecteur en haleine par des procédés bien à lui. Un autre point essentiel, l'évolution des personnages, qui est l'un de mes dadas. Avec l'évolution inattendue, décevante mais tellement émouvante de Natacha dans Guerre et paix, celle de d'Artagnan dans Le Vicomte est pour moi la plus fascinante qui soit. Ce thème du changement, voire de la métamorphose psychologique, m'obsède, mais en fait je ne saurais dire pourquoi.

À propos de "Bjorn"...

Dans le premier roman, les personnages sont enfermés dans une demeure pour échapper à la terrible neige qui happe les âmes des malheureux qui la respirent. Dans le deuxième tome, Bjorn et ses compagnons descendent sous terre pour trouver la porte des Enfers ; pourquoi cette thématique récurrente relative aux espaces clos ?

Très difficile de répondre, car ce motif n'est pas un choix conscient. Je vous dirais que, autant je suis attentif et réfléchi pour ce qui concerne la construction de mes histoires et l'efficacité narrative, autant l'aspect thématique est peu prémédité. Je laisse venir les choses. À chaque fois que, dans le passé, j'ai essayé d'organiser un texte romanesque autour d'une thématique, par exemple pour faire passer un message, je me suis cassé la figure.

Dans le tome 2, Sigrid, en voyant les "Vorages", demande s'ils sont des hommes ou des bêtes. Cette scène n'est pas sans rappeler un épisode de Yvain ou le Chevalier au lion ; coïncidence ou intertextualité ?

Pure coïncidence (je n'ai pas lu Yvain)... dont je suis très fier.

Fiction ou réalité ?

"Morphir" est-il un terme sorti de votre imagination ou a-t-il été emprunté à la culture viking, tout comme la place insigne de Sigrid, le personnage féminin ?

"Morphir" est un terme inventé, mais il existe dans les sagas un type de personnage (j'en ai oublié le nom) qui se caractérise par une spectaculaire métamorphose psychologique. Si je me réfère aux sagas, les femmes occupaient une position plutôt enviable dans la société viking ; elles étaient respectées et l'on comptait, parmi elles, de flamboyants caractères. Quant à la place de Sigrid dans ma série, à sa relation avec Bjorn, elles sont surtout inspirées par les rapports homme-femme d'aujourd'hui... et par ma propre relation avec mon épouse, Nathalie.

Quel public pour quelle lecture ?

S'il fallait ajouter une dernière question : "Jeune auteur, comment imaginez-vous votre public et donnez-vous un âge particulier à vos lecteurs ?"

Mon premier public, c'est les 12-15 ans, disons. Mais, au-delà, j'espère toucher tout le monde - tous ceux qui ne sont pas allergiques au fantastique. Il existe, et il a toujours existé, une littérature qui rassemble tous les âges à partir de 12 ans, grosso modo.

Nous parlions de Dumas ; voilà un bel exemple. Et dans cette perspective, mon souci n'est pas tant d'installer plusieurs niveaux de lecture (ce qui est néanmoins inévitable) que de trouver l'endroit où tout monde peut se retrouver - sans que cela implique, comme on le dit parfois, une pathétique régression de la part des lecteurs adultes.

Argos, n°38, page 18 (10/2005)
Argos - Histoires de "Morphir"