Actualité des CDI

L'échappée belle !

Maryvonne Courtecuisse, professeur documentaliste

La recherche d'informations documentaires s'exerce à travers un ensemble de symboles et de codes qui deviennent le matériau d'investigation du chercheur.

Un jour que j'étais parvenu à leur (les créanciers) échapper, et que je me sentais encore plus abattu que d'habitude, je continuai à errer pendant longtemps encore et sans but à travers les rues les plus obscures, jusqu'à ce qu'enfin je butai contre le coin d'une échoppe de bouquiniste. Trouvant sous ma main un fauteuil à l'usage des pratiques, je m'y jetais de fort méchante humeur, et, sans savoir pourquoi, j'ouvris le premier volume qui me tomba sous la main. C'est en ces termes qu'Edgar Poe plonge "un certain Hans Pfaall1" dans l'univers symbolique (d'un ouvrage d'astronomie) avant de narrer son échappée belle vers la Lune2.

C'est cet ensemble de symboles multiformes où s'exerce la recherche d'informations documentaires, riche des divers codes qui représentent la myriade de réalités constitutives du monde dans lequel nous évoluons, qui devient le matériau d'investigation du chercheur de documentations et d'informations.

Établissons d'entrée un distinguo entre le niveau de la recherche documentaire et celui de la recherche d'information ; cette dernière peut être comprise de façon large lorsqu'elle se produit pendant une étude de terrain en géologie ou une observation avec une lunette, en astronomie ; sur ce versant, plaçons l'analyse d'une scène de crime par la police3. Depuis l'irruption massive des documents non structurés, issus du Web essentiellement, cette recherche d'information est également apparue dans ce qu'elle avait de spécifique et d'interne au document. C'est aussi le type de requête admise par l'automate (une chaîne de caractères) qui a permis au chercheur de circonscrire sa réponse au niveau du paragraphe, voire de la phrase, plutôt qu'au niveau du chapitre comme l'autorisait classiquement la table des matières d'un ouvrage documentaire. On comprend bien que de la recherche documentaire (avez-vous la carte routière du Morbihan ?), on passe à la recherche d'une information sur ce type de document (pour vérifier si je passe par Guidel pour aller à Lomener). Dans cet article, nous parlerons surtout de recherche documentaire au sens générique du terme.

Construire activement un savoir personnel

Pour amorcer notre réflexion, qui s'appuie sur une pratique de la documentation au niveau secondaire (collège, lycée), prenons l'exemple d'un professeur de philosophie. Plusieurs questionnements sont susceptibles de lancer le travail personnel des lycéens :

  • "réfléchir aux fondements de l'esprit scientifique", qui apparaît très vague, trop général ;
  • "revoir le cours sur la science", le plus commun, renvoie à la synthèse professorale que les professeurs opposent souvent aux documents, dans une réflexion comme celle-ci : "ils n'ont pas besoin de documents, tout est dans leur cours".
  • "retrouver, dans les Pensées de Pascal et dans le Discours de la méthode de Descartes, les passages qui vous semblent apporter un éclairage sur la conception que se font ces deux auteurs de l'esprit scientifique". Cette question, d'inspiration documentaire, cadre davantage le travail que les lycéens ont à produire ; elle leur permet d'exercer une pensée autonome nourrie de lectures, d'identification et d'évaluation des principales idées et de sélection.

On le voit : ce n'est pas seulement au CDI que l'on utilise la méthode documentaire, cette démarche intellectuelle dont l'objectif n'est pas de compiler des informations ni des documents mais plutôt d'instruire une question initiale, posée en préalable, et que les éléments mis au jour peuvent, d'ailleurs, infléchir.

La recherche documentaire rend donc accessible une fraction de l'univers symbolique, pour en sillonner un hémisphère, une galaxie ou une péninsule, selon ses besoins et ses moyens, pour s'y démener, pour y prendre ses repères, s'y diriger, y faire sa route et pour construire activement un savoir personnel, tout en se constituant un bagage individuel de culture documentaire.

Une construction inductive du savoir

Reprenons l'exemple de la question de philosophie relative à la science, à Pascal et à Descartes. Si l'édition dont les élèves se servent a prévu un index qui leur permet de circonscrire leur recherche, ils sauront durablement de quel profit intellectuel peut être cet outil documentaire.

La recherche documentaire qui fonctionne comme une démarche hypothético-déductive, complétée par une étape de synthèse, rend possible la construction du savoir de façon inductive. Mener une enquête sur Genghis Khan permet de situer les terres d'Asie et de connecter ces connaissances aux informations que l'actualité draine au sujet de l'Afghanistan et du Pakistan.

Du savoir individuel au savoir universel

En pratiquant la recherche documentaire, l'élève se construit une pensée autonome. C'est d'ailleurs la finalité que s'assigne chacune des matières scolaires. Tel discours a suscité l'intérêt, l'esprit de l'auditeur embraye et creuse son sillon, en aval en revenant sur tel point, en amont en devançant telle ou telle partie de cours, à côté en empruntant un cheminement connexe. Mais est-on absolument certain que chaque élève fonctionne ainsi ? Ne conviendrait-il pas de s'assurer que tous ont ainsi musclé leur pensée personnelle ? Ne faudrait-il pas prévoir des activités documentaires systématiques ?

La recherche documentaire est une démarche complexe, exigeante, dont il est souhaitable que les enseignants mesurent la difficulté. Celle-ci tient, en partie, à la compréhension que l'on a de son sujet de recherche, en quelque sorte à son savoir préalable sur la question. Une question se pose alors : si on connaît, pourquoi cherche-t-on ? Bien souvent pour vérifier (Vukovar, est-ce en Serbie ? Est-ce en Croatie ?), pour compléter, pour lever un doute (je croyais que c'était Marie Curie qui avait découvert la radioactivité naturelle et tu prétends que c'est Henri Becquerel), pour s'assurer que l'on n'a pas laissé passer un nouvel état de la question (où en est le chômage des jeunes après l'adoption des nouveaux contrats d'apprentissage ?). La recherche d'information est à inclure dans le vaste mouvement de constitution des connaissances, du savoir individuel et du savoir universel.

Décoder et encoder les univers de recherche

À ce premier paradoxe, s'en ajoute un second. On voit couramment au CDI des élèves qui trouvent, en deux temps trois mouvements, des informations sur des sujets qui leur tiennent à coeur : vedettes, pêche... et qui sont incapables de transférer ce savoir-faire à l'occasion d'un sujet de recherche plus académique.

Toute recherche devrait embrayer sur la curiosité4 naturelle des enfants, le mouvement spontané qui les amène à tout vouloir savoir sur le monde ; aucun stimuli n'est à négliger qui souffle sur ces braises de l'appétit de savoir : enquêtes croisées, complémentaires, dans l'école et hors l'école.

Il est tout aussi nécessaire de susciter le besoin d'information que de s'assurer que les élèves ont les moyens de décoder et d'encoder leur univers de recherche. C'est ainsi que j'ai vu mener des recherches documentaires à des enfants de grande section de maternelle qui sont capables de localiser un pays sur une mappemonde (il s'agissait de l'Australie), de demander à leurs proches ce que ce pays évoque pour eux, de ramener à l'école des documents représentatifs et d'en faire une exposition.

En préalable à toute activité documentaire, ses responsables s'assureront de la présence de quelques pré-requis :

  • pour l'élève : bien connaître son niveau de maîtrise de la langue ;
  • pour l'institution : posséder des outils de vulgarisation adaptés ;
  • pour les encadrants : stimuler la recherche, adopter une posture scientifique, un positionnement critique par rapport aux ouvrages de référence5, sans en sacraliser aucun. Est-ce à dire que la recherche documentaire puisse être systématisée dans l'institution scolaire, en tant que mode d'acquisition de connaissances et de compétences ?

Efforçons-nous de voir les choses comme les élèves. Le savoir académique est en surplomb au-dessus de vous. Il est difficilement révocable. Il s'impose à eux avec toute l'autorité professorale, épaulée par les manuels, les livres... (et ce ne sont pas les esprits les moins bien trempés qui résistent à toutes ces impositions et qui fuient nos bibliothèques !) :

  • dans son cours, le professeur pilote ses élèves à travers les allées du savoir homologué, zoomant sur telle ou telle espèce, soulignant les rapports existant entre les unes et les autres ;
  • dans la recherche d'information, c'est l'élève qui est aux commandes et qui s'aventure dans la forêt des connaissances, vérifiant, complétant, corrigeant son savoir en cours de constitution, sa pensée se développant. L'unité de plan n'est plus le zoom mais le plan panoramique. C'est comme si, dans la première situation, il assistait à un match de foot depuis les lointaines tribunes et dans l'autre, il participait au match, sur le terrain même.

Répondons à la question posée plus haut. Non, toutes les connaissances ne peuvent pas se découvrir ainsi ; l'autodidaxie a ses limites.

L'économie du savoir veut que chaque génération fournisse des clés, des raccourcis, des trucs6 à la suivante pour qu'elle aille plus loin dans la recherche universitaire7. Tout en stigmatisant leurs dérives respectives, à savoir :

  • la synthèse professorale qui risque de conduire à l'absence de réflexion personnelle, à cause de l'habitude prise de vérifier sa compréhension par la similitude entre le discours du professeur et celui de l'élève,
  • la recherche documentaire et son manque d'efficacité programmatique, son absence de hiérarchisation, son flou surtout pas artistique et son photocopillage, insistons énergiquement sur la complémentarité de ces deux postures d'apprentissage, pour que, au contraire du Hans Pfaall d'Edgar Poe, les élèves, nos héros, reviennent de cet univers symbolique mieux armés pour affronter le réel.

(1) "Aventure d'un certain Hans Pfaall", E. Poe, Histoires extraordinaires.

(2) Avant Jules Verne.

(3) On ne peut se dispenser d'évoquer le Chevalier Dupin que E. Poe met en scène dans trois nouvelles par lesquelles il inaugure la littérature policière.

(4) Dont Pascal écrivait dans les Pensées : "la maladie principale de l'homme est la curiosité inquiète des choses qu'il ne peut savoir", pensée 18, édition de Ch.-M. des Granges.

(5) Le Web a des limites, les dictionnaires tout autant, pas les mêmes cependant.

(6) En informatique, on parlera de routines.

(7) La recherche documentaire et la recherche scientifique ont beaucoup de points communs, jusqu'au fait de trouver par hasard, à l'occasion d'une nouvelle recherche, une réponse à une question antérieure.

Argos, n°38, page 16 (10/2005)
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