L'avis des partenaires

Les artisans du lisible

Regards sur les libraires grenoblois

Élodie Gauquelin, doctorante en sociologie CSRPC de Grenoble

Une contribution à la journée des jeunes chercheurs en sociologie de l'art, "Les mondes de l'écriture", mercredi 16 mars 2005 à la Maison des Sciences de l'Homme de Grenoble. Elle tente de démontrer que la lisibilité n'est pas inhérente à l'objet livre, mais qu'elle est plutôt un construit social.

Mes travaux en sociologie de l'art et de la culture se centrent sur l'analyse du monde du livre. Étudier le monde du livre revient à s'intéresser, comme le propose le sociologue américain Howard Becker, aux acteurs qui le composent, c'est-à-dire : "toutes les personnes dont les activités sont nécessaires à la production des oeuvres que ce monde-là - et d'autres éventuellement - définit comme de l'art1".

Je m'intéresse donc à ces acteurs (auteurs, éditeurs, libraires, lecteurs...) et au travail de coopération qu'ils effectuent pour mener à bien la réalisation de l'oeuvre-livre. Pour des questions de faisabilité, j'ai choisi de me focaliser sur les libraires en essayant à la fois de les définir et de comprendre leur travail autour du livre.

Le fil conducteur de mes recherches est le suivant : le livre n'est pas lisible seulement parce qu'il est écrit. En effet, s'il n'est pas travaillé, mis en lumière et mis en scène, s'il n'y a pas quelqu'un pour l'éclairer, le livre n'est pas lisible. La lisibilité n'est donc pas inhérente à l'objet livre, elle est un construit social.

Mon approche tente de saisir comment les libraires, dans leurs activités quotidiennes, dans leurs rapports aux autres membres du monde du livre, participent de cette construction du lisible. Pour parvenir à cette compréhension, j'ai pris le parti de devenir un "observateur-participant", c'est-à-dire d'observer de l'intérieur la vie professionnelle des libraires et de participer à l'ensemble des tâches quotidiennes que comporte leur profession.

J'ai aussi réalisé de nombreux entretiens avec les libraires, certains représentants et bibliothécaires2.

Le livre dans les trajectoires des libraires

Comment devient-on libraire ? Cette question, toujours première dans mes entretiens, m'amène à découvrir le récit que les libraires vont livrer, les éléments de leur histoire personnelle auxquels ils vont recourir pour tenter de donner du sens à leur profession. Choisir d'être libraire, diront certains, c'est choisir de vivre au coeur des livres, et même de vivre pour le livre. L'objet semble être alors au centre de leurs motivations, comme l'élément justifiant le choix d'un tel métier. Les mots utilisés pour exprimer leur rapport au livre sont teintés de ressenti, de sentiments, d'affectif. À travers le récit de leur vie, il est intéressant de dégager la manière dont s'est construit ce rapport affectif au livre.

Le livre comme moyen d'ascension sociale

Tout commencerait alors dès l'enfance et les tout premiers rapports au livre. Pour nombre d'entre eux, le livre est un élément familier de leur environnement. Familier au sens où il fait partie de la famille, il est un objet que l'on transmet de génération en génération mais aussi dans la mesure où l'individu se l'approprie dans sa vie quotidienne, le fait sien, comme un outil de connaissance et un objet de loisir. Dans ce cas-là, le choix du métier trouve son sens à travers le récit de cette appropriation du livre au cours de l'enfance et de l'adolescence. Ainsi pour Pierre : "Moi j'ai appris à lire dans la BD, à l'âge de 5 ans, avec mes parents qui m'ont toujours laissé tout lire, avec une bibliothèque, celle du jardin de ville où j'allais très tôt. Moi j'ai grandi avec la BD américaine, belge..." Il paraît assez nettement que le goût et la passion pour le livre sont rarement donnés par l'institution scolaire. Ainsi Monique Segré, dans son dernier ouvrage Sociologie de la lecture3, parle d'une "accoutumance" au livre qui se crée dans le milieu familial et qui parvient même à créer la notion de manque que le non lecteur, lui, n'éprouvera pas pour le livre.

Pour d'autres de mes enquêtés, le métier de libraire n'est pas mis en avant comme ce qui correspondrait à un continuum de vie. Au contraire, il vient comme un élément de rupture avec le passé. Comme le montrent les propos de ce bouquiniste : "Dès 16 ans, j'ai été embauché à la libraire de l'université comme coursier à l'époque. Donc c'était la découverte d'un monde que j'ignorais totalement, puisque j'étais fils d'ouvrier et hélas, le livre était peu représenté. Mes seuls rapports au livre étaient des rapports scolaires. Il n'y avait même pas un dico, même pas une Bible, rien qui rappelait la forme physique d'un ouvrage. Là, c'était le premier toucher, le premier contact, le premier rapport au livre."

On comprend que le livre est, en premier lieu, un objet regardé, touché, feuilleté. Le libraire ne s'exprime pas sur "l'acte de lire" mais plutôt sur un rapport physique, un contact à un objet qui lui était étranger. Par ailleurs, on découvre aussi que le rapport physique, la familiarité à l'objet livre, s'accompagne alors d'un rapport au monde qui devient différent. Le livre prend de la valeur par le changement de vie qu'il promet. Il est investi d'un pouvoir extrêmement fort, d'un moyen d'ascension sociale. Comme le souligne Bernard, "le livre, je crois que ça a été la chance de ma vie. Quand on vient d'un milieu ouvrier, où la lecture est totalement absente, là ça crée une révélation forte dans l'approche du monde, son observation à tous les niveaux."

L'idée de chance revient souvent dans les récits des libraires et le livre devient alors un tremplin vers l'ailleurs, une ouverture sur l'autre et le monde, une passerelle vers l'altérité. Ainsi une autre libraire : "Moi je pense que le livre, c'est vraiment ce qui m'a donné ma liberté. Je viens d'une famille ben ordinaire et c'est par les livres que j'ai su qui j'étais, que j'ai su que le reste du monde existait."

Quel que soit le parcours, l'idée de la rencontre vient comme révélateur de la passion. Ceci est flagrant chez Anne : "Il y a deux rencontres qui m'ont donné goût au livre. D'abord, moi j'avais une maman qui nous racontait des histoires quand elle venait nous chercher à l'école. À midi, elle ne mangeait pas, elle nous lisait des histoires [...]. L'autre rencontre, c'est avec une institutrice de CM2, elle m'a donné goût à la lecture parce qu'elle me faisait correspondre avec des auteurs, on échangeait des lettres."

Dans cette analyse des trajectoires individuelles, des récits de carrière, le livre a été présenté comme élément principal de la suite de l'histoire, comme objet qui fait sens pour ces libraires. Il est intéressant de noter que le livre est ici présenté comme une unité générale, sans faire de distinction selon les formes du livre. Pourtant, il existe de la poésie, des romans, essais et autres BD ou guides juridiques ; il existe de la diversité.

La définition de l'objet livre

Dans leurs propos, les libraires interrogés nous emmènent bien plus souvent vers le livre littéraire, le roman, l'histoire. Surtout, le livre est toujours ce qui se distingue du produit.

C'est alors l'unicité contre la reproduction à l'identique, le rythme lent contre la vitesse des autres biens de consommation : bref, pour les libraires interrogés et, semble-t-il, l'ensemble de la profession, le livre n'est pas un produit comme les autres. En effet, s'il est nommé produit, ce sera alors produit culturel et non produit commercial.

Très vite, on passe de la définition du livre au rapport au livre. Et dès lors, c'est la passion qui se lit dans les yeux et dans les mots de ces professionnels du livre. Comme ce libraire : "Le livre, pour moi, c'est une passion. J'ai toujours été fasciné par les livres en librairie. Alors je ne sais pas si c'était le côté magique d'un auteur, d'une oeuvre, qui comme ça était mise en livre, tous ces auteurs qui étaient comme ça dans les rayons, ça me touchaient beaucoup ça. C'est vrai que j'ai eu cette fascination très jeune pour la librairie. C'est un lieu magique."

Il y a ce que le livre est, puis ce que le livre fait. Et pour ces libraires que nous avons rencontrés, le livre permet d'apprendre à vivre. Ainsi pour Marie : "Pour moi, le livre c'est un objet culturel en premier lieu, t'sais, ça reste un objet dans lequel on peut apprendre beaucoup, connaître, et je dirais à la fois se connaître et connaître les autres, et connaître aussi l'environnement dans lequel on est."

L'intimité entre le libraire et son livre vient peut-être aussi de ce pouvoir donné à l'objet : la connaissance de soi-même à travers les mots, à travers ce que l'auteur essaie de faire passer. Ainsi, il semble que le support se confonde avec le contenu. De l'objet, nous sommes passés aux idées, aux valeurs véhiculées et, par là même, peut-être à ce que semble offrir la ou les littératures.

Les vendeurs de culture

Le libraire est aussi, et surtout, selon certains, un vendeur, un commerçant. Alors comment passe-t-on de l'un à l'autre ? D'un discours artistique, culturel, à un discours commercial ? D'un moment intime avec son livre à une vente ? Je n'ai pas trouvé plus révélateur que cette parole de "détresse" de Johanne : "Comme je les aime, les livres, c'est toujours la difficulté de dire : mon Dieu, mais qu'est-ce que je garde ? Qu'est-ce que je retourne ? Alors moi, les premiers mois, je ne retournais pas, c'était trop dur ! Sauf que je me suis retrouvée avec des comptes à régler pour lesquelles je n'avais pas les liquidités suffisantes."

Les bouleversements du monde du livre

Cet amour du livre et du travail de libraire nous vient sans doute de très loin dans l'histoire de ce métier. Ce n'est pas le lieu ici de la retracer, mais je vais essayer de rendre compte des bouleversements que le monde du livre a connu depuis les années soixante-dix. "Les années soixante-dix, c'était quand même des années bouillonnantes, où les idées avaient leurs places et le livre une place de choix [...]. C'est une période où il y a pas mal de gens qui ont créé des librairies pour se faire plaisir. Ils n'avaient pas trop étudié le marché mais ils étaient des passionnés du livre. Il y avait une idée un peu utopique : vendre des livres et changer la vie. Ils se sont rendu compte que ce n'était pas suffisant d'aimer les livres et de vendre des bouquins qu'on aime. Il fallait faire du chiffre aussi", nous explique Bernard.

Depuis ces années-là, le monde du livre a connu de nombreuses et profondes mutations qui ont rapproché le commerce du livre de toute autre forme de commerce. Petit à petit, le livre a été considéré comme un produit et le lecteur comme un consommateur. Tous les acteurs du monde du livre ont été touchés par ces transformations. Les concentrations dans l'édition, qui avaient certes commencé au début du XXe siècle, se sont fortement accentuées durant ces vingt dernières années. Aujourd'hui, après de multiples rachats, Hachette (Stock, Hachette Éducation, Dunod, Dalloz, entre autres) est le premier groupe d'édition français et le cinquième au niveau mondial, avec un chiffre d'affaires qui dépasse un milliard 500 000 euros, selon un récent article du journal Télérama. Il est suivi par Éditis, dont le chiffre d'affaires s'élève pratiquement à 700 millions d'euros. Au niveau des libraires, l'arrivée des Fnac a sensiblement bouleversé le paysage des librairies françaises. Le livre devenait alors, selon Monique Segré et Chantal Horellou-Lafarge, "un produit identique, sous nombre de ses aspects, aux autres produits. Du point de vue économique, le lecteur est un consommateur potentiel qu'il convient de séduire4".

On remarque également des transformations dans les comportements des lecteurs et les choix de lecture. Les produits qui ont le plus de succès, outre les best-sellers, sont la bande dessinée, les livres pour la jeunesse et ceux appelés "ouvrages de consommation courante", comme les livres pratiques, les guides, les dictionnaires et encyclopédies.

Depuis peu également, de nombreuses biographies, autobiographies de célébrités, témoignages en tout genre affluent sur les tables des libraires. En effet, les libraires ressentent, à l'intérieur de leur librairie, le poids de la surproduction éditoriale qui remplit les étagères et entraîne une fréquence de rotation plus importante sur les tables de présentation. Selon Pierre : "Tout le monde court à la catastrophe des années 85, c'est-à-dire qu'il y a une surproduction, c'est clair ! Six nouveaux bouquins par jour, je ne peux pas les lire, donc je ne peux pas les conseiller ! Nous, on vient d'agrandir, mais on n'a déjà plus de place ! Pas de place, ça veut dire que les livres restent parfois dans les cartons !"

Bricolage du sens ou stratégies de conciliation

Dans ce contexte-là, nous voyons bien qu'il est difficile de penser que seul l'amour du livre, les connaissances du libraire lui suffisent pour mener à bien son entreprise. Les formateurs au métier du livre tentent de montrer cet aspect souvent laissé de côté, même par des futurs libraires : "Moi, les deuxièmes années d'IUT, je ne leur parle jamais de l'amour du livre. Eux, ils arrivent souvent avec ce côté amour du livre, j'ai lu depuis que je suis gamin, j'adore les bibliothèques... ce qui est très bien, mais moi, je leur enlève tout ça de la tête pendant au moins un an. Je ne leur parle que de fric, que de taux de rotation, que de concurrents... Je leur apprends à être des requins... Enfin c'est l'horreur pour eux à la fin de l'année !" s'exprime l'un d'entre eux.

Le problème de la dialectique commerce/culture se pose ici de manière claire. Mais si nous en restons à une opposition inconciliable, nous sommes loin de la réalité du métier. En effet, il semble que le métier de libraire soit justement fait de cette conciliation, parfois difficile certes, entre l'image que nous nous faisons tous d'une librairie, la propre représentation du libraire mais aussi la réalité du marché, et l'objectif du métier qui est tout de même de vendre. L'un d'entre eux finira en effet par nous confier : "L'aspect culturel ou l'amour de la BD, c'est un peu une façade. Enfin ça reste pour le public, il faut qu'on donne toujours cette image et cette envie. Mais nous, derrière, on passe plus de temps avec un banquier, des fournisseurs, c'est un vrai commerce, quoi !"

L'analyse des entretiens nous apprend que, malgré les contradictions apparentes de ce métier, toutes ces oppositions ne sont pas incompatibles. Ainsi pour Pascale : "Réussir à faire fonctionner une bonne librairie, c'est arriver à faire se rejoindre, s'interférer, s'adapter parfaitement des choses qui paraissent au départ complètement opposées. C'est ma définition du métier de libraire : concilier les inconciliables !!"

Comment les libraires mènent à bien leur conciliation ? Quelle place prend le côté culturel par rapport à l'aspect commercial ? C'est à partir de là que des différences notables sont apparues entre les libraires indépendants et les libraires de réseau.

Les libraires indépendants, d'autant plus s'ils sont spécialisés, vont tenter de défendre leurs différences. Il n'est pas lieu ici de traiter plus en profondeur de cette question-là, mais simplement de montrer que certains d'entre eux se définissent comme des découvreurs, des éclaireurs du livre, dont le rôle est de dénicher les premiers romans ou les petits éditeurs. Au Québec, cette distinction entre libraires était bien marquée par les expressions "vendeurs de papiers" et "libraires dans l'âme". Les libraires grenoblois que nous avons interrogés n'utilisent pas ces expressions-là mais certains font la différence entre un livre qui se vend tout seul et un livre qui a besoin d'être travaillé pour être vendu. À partir de ces propos-là, nous pouvons dégager deux hypothèses.

On peut supposer que le libraire place la dialectique commerce/culture non comme une opposition inconciliable mais comme étant au coeur de son identité. Depuis de nombreuses années, la librairie est rattachée, en tous cas lorsque nous prenons les conventions collectives, aux commerces de la papeterie et presse. À travers les discours autour de la conciliation commerce/culture, on trouve chez le libraire, indépendant notamment, un certain besoin de reconnaissance, une envie de faire reconnaître son métier, d'autant plus que l'aspect pénible du travail n'est pas toujours connu du grand public. C'est ce que revendique ce libraire spécialisé : "Le livre c'est une passion, mais le métier de libraire, avec les huit heures de commerce, c'est dur. Tu as aussi trois heures de compta, des tâches administratives, de peinture, d'investissement, de mobilier. C'est une vie de fou pour un salaire de smicard ! Ce n'est pas reconnu du tout !" Ainsi les libraires souhaitent simplement se distinguer par leur savoir-faire, qui s'apprend sur le tas et qui ne peut pas être remplacé par un simple vendeur qui "n'y connaît rien". Travailler un livre demande des connaissances, des pratiques, des conventions propres au métier.

Par ailleurs, à travers la manière dont les libraires se définissent, à travers cette distinction papier/âme, nous parvenons à l'établissement d'une sorte de hiérarchisation entre les genres littéraires, entre ce que nous pourrions appeler, à l'image d'Edgar Morin, une culture de masse et une culture cultivée. Ainsi, "vendre de la culture" devient tolérable, possible pour les libraires même les plus passionnés, même les plus amoureux, parce que l'objet de leur vente est un produit culturel et que la culture est considérée comme légitime dans leur profession. Agir pour la culture, pour le développement de la pensée de l'époque, agir également dans l'apprentissage de la lecture chez l'enfant ou dans la lutte contre l'illettrisme, c'est pour ces libraires le moyen de donner sens à leur métier. "Non, moi je ne pourrais pas travailler dans un autre commerce... bien évidemment les livres sont un commerce aussi... C'est sûr, on a les mêmes exigences que n'importe quel commerçant, heu... sauf que... on a toute l'histoire du monde dans une librairie !" s'exclame Marie.

L'amour du livre, qui paraissait au départ un lien fusionnel entre le libraire et son livre, est en définitive, selon les libraires que nous avons interrogés, un amour qui se transmet. Et cette transmission de l'objet livre, de l'amour du livre, ces échanges de biens et d'idées nous renvoient à notre problématique de départ sur la lisibilité. En effet, affirmer que le libraire n'est pas seulement un vendeur de papier mais qu'il est aussi ce médiateur entre un livre et un lecteur revient à dire que le libraire à un rôle sur l'écrit : le faire partager et le rendre partageable.

Le livre, un objet partagé

La lisibilité commence par le choix. Choisir dans la diversité et la multitude est le premier acte du libraire qui construit en premier lieu la visibilité du livre. La lisibilité passe donc par la visibilité du livre ou ce que j'appelle sa mise en scène, et d'autre part, elle passe par l'écoute et le récit, en d'autres termes par l'accompagnement du lecteur vers le livre. Cette lisibilité du livre est une construction dans la mesure où elle passe par des conventions partagées par les libraires et autres acteurs du monde du livre.

Comme nous l'avons vu en introduction avec l'approche du sociologue Howard Becker, les acteurs du monde de l'art coopèrent à la réalisation de l'oeuvre. Ce qui m'intéresse ici, c'est de développer l'échange entre le libraire et le lecteur et en quoi cet échange conduit à rendre le livre lisible. Cet échange est, pour le libraire, le moteur d'une passion. "Pour être libraire, il faut bien aimer les livres, c'est bien évident, mais il faut beaucoup aimer les gens... parce que c'est vraiment une interaction tout le temps". Une interaction qui se définit souvent comme une médiation entre un auteur et un lecteur, un livre et un lecteur. L'un d'entre eux préférera le mot entremetteur : "Entremetteur, j'aime bien parce que c'est mettre entre, mettre deux personnes en rapport, mettre entre les mains de... entremetteur entre un auteur et un individu, donc entremetteur, oui, ça me plaît bien, ça."

Selon les enquêtés, une bonne médiation entre un livre et un lecteur ne peut se faire que s'il y a une bonne connaissance de l'un et de l'autre. Les libraires lisent énormément, même s'ils déplorent le fait de ne pas lire comme ils le souhaiteraient. La question de la lecture professionnelle suscite souvent de grands débats entre les libraires. La lecture intégrale de l'ouvrage n'est pas possible sur l'ensemble des références. Mais à partir des articles de journaux, des revues spécialisées, des critiques des médias et bien sûr des échanges entre libraires, la somme des connaissances sur l'ensemble de l'offre est quelque chose d'inestimable. En effet, connaître un livre c'est connaître son auteur, connaître les livres qui lui sont proches, soit scientifiquement pour un essai, soit au niveau du genre ou des idées. C'est savoir combien il a connu d'éditions différentes, connaître l'historique de ses ventes.

Connaître le lecteur passe en premier lieu par une écoute attentive pour tenter de mieux le cerner et mieux comprendre ce qu'il cherche. À partir de là, commence alors un véritable récit sur les goûts, les envies, les livres déjà lus ou la passion pour un thème particulier. Finalement, au lecteur qui présente des bouts de vie, le libraire répond par des récits de romans ou des essais. Et le libraire va emmener le lecteur en voyage : "Alors là, nous sommes aux USA, dans les années 40, ambiance jazz. Des portraits de personnages un peu loufoques, une famille morcelée qui tente de se reconstruire5." Et petit à petit aussi, le lecteur va connaître le libraire qu'il a en face de lui, et un autre rapport va se créer entre les deux. C'est ce que souligne Gisèle : "Je m'étais fait des listes de livres que j'aimais. Souvent on me disait "sortez votre petit carnet !" Moi je n'ai pas les mêmes goûts qu'Alain. Moins pointus, plus romanesques, jamais trop sombres. Il y a des gens qui viennent tout de suite me voir quand je suis là, car ils savent ce que j'aime et ils savent que ça va leur convenir. S'ils cherchent Alain, ils reviendront un autre jour !"

Le libraire participe donc à la construction de la lisibilité en créant cet échange avec le lecteur, en lui faisant part de son amour des livres, de ses coups de coeur et en essayant de faire correspondre l'offre et la demande. Au fil du terrain, il s'est avéré que le livre ne devient pas lisible par la seule action des libraires. La lisibilité se construit dans un mouvement incessant entre le libraire et son lecteur, ce dernier pouvant influer également sur les choix de livres, la disposition de la librairie et la mise en scène du livre, entre autres.

La relation libraire-lecteur dépend de l'époque, du contexte économique et social mais aussi de la spécificité ou non de la librairie. Pour certains, il est difficile de jouer le rôle d'initiateur, d'accompagnateur à la lecture car les lecteurs n'ont pas forcément envie de découvrir des nouvelles lectures : "Je vois bien le comportement des étudiants qui a changé. La curiosité d'il y a 10 ans a laissé place maintenant à l'inquiétude qui fait en sorte que l'étudiant zélé ne poursuit ses études que pour être tranquille, à l'abri, ce qui veut dire que, hormis son champ universitaire, il ne va pas voir ailleurs", nous apprend Bernard.

Enfin, nous pouvons définir également la lisibilité, au sens étymologique du terme, comme "ce qui est digne d'être lu". En d'autres termes, comme nous l'avons vu, le libraire ne rend pas tous les livres lisibles, il est contraint de faire des choix. Choisir de garder ou de retourner, mais aussi choisir de mettre en évidence sur une table, de ranger dans un rayon, ou encore décider que certains livres ne doivent pas être visibles. Ils construisent alors une "non-visibilité". Pour nous décrire la manière dont elle sélectionne les ouvrages, Marie nous parle d'une mission qu'elle se donne : "Ce n'est pas une mission au sens chrétien du terme : c'est savoir ce que j'ai envie de valoriser et comment je vais le faire." En effet, les libraires que nous avons interrogés nous ont tous plus ou moins exprimé leur projet de librairie, la mission qu'ils s'étaient donnée au départ. Mais cette mission-là, souvent, évolue au fil des années au contact des clients, mais aussi, tout simplement, en fonction du marché éditorial et de l'offre qui leur est proposée, à eux, libraires. " Les années qui viennent sont des années de la téléréalité, où ce qui se vend, c'est un peu le larmoiement des stars, de fils de stars qui font des succès de librairies. La librairie au sens pur, sans se montrer élitiste dans mes choix, est en perte de vitesse considérable, c'est les livres pratiques, le jardinage, la psy bon marché."

La difficulté réside aussi là, pour le libraire, entre ce qu'il considère comme digne d'être lu et ce que le lecteur, lui, souhaite réellement lire. Pour Johanne, "il faut s'adapter aux gens, parce que je peux trouver que le bouquin est absolument lamentable mais si la personne en face aime ce style de bouquins, j'ai pas le droit moral de juger si c'est bien ou pas".

Ainsi, la lisibilité du livre est à considérer comme une construction sociale dans la mesure où elle n'est pas inhérente à l'écriture de l'ouvrage. Selon nous, la lisibilité du livre est un processus qui passe par des critères de choix, une visibilité des ouvrages et une mise en scène de l'objet livre et de son contenu. L'ensemble de cette construction est rendu possible par le savoir-faire du libraire. Ainsi, j'ai voulu vous montrer à quel point les dialectiques, commerce/ culture, livres pointus/best-sellers, sont en réalité des moteurs de dynamique du métier de libraire.

La complexité de ce métier et la complexité du concept même de lisibilité renvoie à la manière dont les libraires rendent cet objet partageable et partagé. Finalement, le libraire, dans chacune des relations qu'il entretient avec son lecteur, mais aussi avec les autres membres du monde du livre, construit et reconstruit la lisibilité du livre. La lisibilité est, selon moi, à considérer comme un processus sans cesse en mouvement et jamais défini. En d'autres termes, ce sont toujours certains libraires, dans certaines conditions, qui vont rendre certains livres lisibles d'une certaine façon. La lisibilité, si elle est une construction, est surtout une construction sociale, c'est-à-dire en rapport avec les interactions des acteurs d'un monde donné dans une société donnée. La lisibilité du livre, c'est aussi peut-être, pour finir, l'éclairage que la société veut donner sur une partie de sa culture, une manière de montrer ce qu'elle considère comme partageable et donc porteur de sens, reflet de ses craintes et de ses aspirations.

Bibliographie

  • BECKER, Howard, Propos sur l'art, Flammarion, Paris, 1988, 379 pages.
  • CHAUMARD, Fabien, Le Commerce du livre en France : entre économie et culture, L'Harmattan, Paris, Montréal, 1998, 222 pages.
  • JOHANNOT, Yvonne, Tourner la page, livre, rites et symbole, éditions Jérôme Million, Grenoble, 1994, 237 pages.
  • HORELLOU-LAFARGE, Chantal et SEGRÉ, Monique, Regards sur la lecture en France : bilan des recherches sociologiques, L'Harmattan, Paris, 1996, 415 pages.
  • HORELLOU-LAFARGE, Chantal et SEGRÉ, Monique, Sociologie de la lecture, La Découverte, Paris, 2004. 123 pages.
  • PESSIN, Alain, Un sociologue en liberté, Lecture de Howard S. Becker, Les Presses de l'université Laval, 2004, 146 pages.

(1) Becker, Propos sur l'art, L'Harmattan, Paris, 1999, p. 58.

(2) Toutes les citations de cet article proviennent de ces entretiens. L'anonymat des personnes interrogées a été préservé. Les prénoms mentionnées sont fictifs.

(3) Horellou-Lafarge, Chantal et Segré, Monique, Sociologie de la lecture, La Découverte, Paris, 2004, p. 60.

(4) Segré, Monique et Horellou-Lafarge, Monique, Regards sur la lecture en France, L'Harmattan, Paris, 1996.

(5) Extrait d'un récit de libraire, à la librairie du Square de Grenoble, mai 2002.

Argos, n°38, page 4 (10/2005)
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