Editorial

Editorial du numéro 38 ("La mise en voix des textes")

Serge Goffard

Pendant très longtemps, lire n'a pas été une affaire intime, ni même personnelle. Cela ne tenait pas au fait que peu de gens savaient lire, mais à ce qu'il était considéré comme dangereux de le faire. Lire, c'est se prêter à quelqu'un d'autre, laisser son corps être envahi par autrui, abandonner sa voix pour donner sens et son à une parole extérieure à soi. Un sorte d'aliénation de soi. C'est pourquoi, la lecture était déléguée à un esclave, que l'on plaignait beaucoup de devoir se laisser traiter ainsi. Ce qui signifie, aussi, que la lecture se faisait à voix haute, pour que chacun entende.

Puis, sous l'influence des méditations religieuses - en fait, des méditations des religieux, ceux et celles qui se retiraient du monde - la lecture est devenue silencieuse. Ce qui effrayait ceux qui voyaient un lecteur s'abstraire du monde commun pour s'enfoncer dans un autre univers, parallèle, celui du livre lu. Mais, dans le même temps, est né un exercice toujours pratiqué dans les classes, l'épreuve de la lecture à voix haute, de la mise en voix des textes. Elle servait à recruter les copistes, puisque la copie des manuscrits était alors le seul moyen de reproduire un ouvrage. On sait que ce qui était écrit ne pouvait, en réalité, être lu que par des spécialistes, tant la langue utilisée (le latin) que les abréviations imposées constituaient d'obstacles infranchissables aux non-initiés. Le futur copiste oralisait les lignes écrites sur la page. Y entendait-il quelque chose ? Parce qu'on peut oraliser un texte, en y mettant le ton comme l'exigent les bons maîtres, donc en entendre la mélodie et ne pas entendre le sens de ce qui est écrit.

Paradoxe du lecteur, qui oralise un texte, mais doit aussi suivre son auditoire, vérifier que l'attention ne baisse pas, que la connivence s'installe et dure, que le lien est créé et entretenu, l'univers partagé. Qui met en voix un texte doit avoir compris ce qu'il lit avant de le lire, pour pouvoir le lire sans avoir à construire le sens en même temps et s'intéresser à son auditoire au moins autant qu'à son texte. Diderot a dit cela, vers 1769, dans le Paradoxe sur le comédien : "pressentir d'imagination et de génie et rendre de sang froid".

L'exercice avait mal vieilli et s'était transformé en un ânonnement plus ou moins pénible qui était pratiqué par routine, pour meubler, de façon acceptable. Maîtres et élèves s'entendaient pour souffrir cela ensemble. Puis on passait à autre chose, après avoir chaudement félicité le lecteur qui avait réussi à "mettre le ton". Ou vilipendé celui qui avait savonné, bafouillé dans la bouillie du texte, le rendant inaudible.

Or, voilà que la lecture à haute voix revient, parmi les exercices scolaires institutionnellement préconisés. Avec la recommandation expresse d'en faire un travail de construction de sens. Le dossier de ce numéro d'Argos donne à lire quelques expériences, dans la diversité des pratiques, et des réflexions sur cette façon de traiter les écrits. L'on peut voir que mettre en voix les textes n'est pas donné, que cela dépend d'apprentissages longs et difficiles. Parce qu'il faut que les lecteurs s'engagent, que les auditoires s'impliquent. Ce qui est un exercice scolaire est, et c'est bon signe, un apprentissage d'une relation active entre personnes, d'une coopération sociale : apprentissage, physique et intellectuel, de la présence aux autres, de la présence des autres et de la présence à soi-même. Mettre en voix des textes n'est plus un passe-temps formel, mais une prise de risque calculé, un pari de faire naître du sens et apparaître que lecteur et auditeurs sont des être vivants.

Argos, n°38, page 1 (10/2005)
Argos - Editorial du numéro 38 ("La mise en voix des textes")