Dossier : vers une politique documentaire ? / 2. Prévenir

Enseigner à interroger le web et les documents électroniques

Catherine Petit, Conservateur en chef, Responsable de la documentation électronique, Bibliothèque du CNAM Paris

La question de la recherche en documentation n'est pas nouvelle ; nous l'avons toujours rencontrée dans tous les types de bibliothèque.

En bibliothèque municipale, où j'ai commencé ma vie professionnelle, bien avant l'arrivée d'Internet, le rôle des bibliothécaires était déjà d'apprendre aux jeunes lecteurs à trouver des documents et à les lire efficacement, en leur proposant de varier leurs stratégies de lecture, d'exploiter tous les repères visuels qu'un ouvrage met en scène, avec les couvertures, les index et les sommaires, les images et leurs légendes, etc.

Apprendre à chercher, est-ce une nouvelle question ?

Le travail de formation à la recherche documentaire avec Internet est tout à fait en parallèle avec cette initiation au livre et à la lecture. En effet, ce que nous disions à propos du livre et des ouvrages documentaires est toujours valable, il faut savoir se servir des documents, les identifier, les analyser de façon critique en utilisant des outils pertinents. Ce sont les conditions de la rencontre qui ont été bouleversées avec l'arrivée de cette révolution que représente Internet.

En apparence l'accès est plus facile : les enfants, comme de nombreux adultes aussi, qui ne vont pas spontanément vers les livres ou les documents écrits, ont cette "envie d'écran" qui en apparence rend le média plus accessible. Mais, en fait, Internet est à la fois un outil extraordinaire et une grande illusion, parce qu'il ouvre un accès trompeur à l'information. Il ne suffit pas de se connecter pour trouver une bonne information, ni pour trouver l'information que l'on cherche si on n'a pas le mode d'emploi du fonctionnement du Web. On pourrait dire, pour résumer, que tout le travail qui était fait en amont de la lecture, avec les livres, doit se faire d'autant plus, en aval, avec le média en ligne.

Objet magique ?

Au CNAM1, établissement créé à la révolution par l'Abbé Grégoire avec cette belle devise, "pour enseigner l'ignorance qui ne connaît pas et la pauvreté qui n'a pas les moyens de connaître", nous travaillons soit pour un public appartenant déjà au monde du travail et qui reprend des études, soit pour des doctorants, soit pour des étudiants de premier niveau. Tous confondus ont une attitude devant Internet qui est souvent étonnante - même si, il est vrai, les générations n'ont pas la même aisance face à la consultation de l'écran en général. Mais la tendance est à considérer l'ordinateur, dans un premier temps, comme un objet magique capable de répondre à la question qu'ils se posent, éventuellement d'accéder immédiatement au document. Il n'est par rare, par exemple, qu'à partir d'un sujet d'examen probatoire, on vienne nous demander le "logiciel" qui va traiter le sujet. C'est un peu comme si toutes les notions concernant le travail en bibliothèque et la recherche de document s'étaient volatilisées du fait même de l'informatique. Pourtant, il continue à y avoir un catalogue, même informatisé, des bases de données, et un travail préalable à faire sur le fait de bien poser sa question, d'en définir le domaine et le vocabulaire.

Pour moi, cet apprentissage fondamental de la typologie de ce qu'on peut trouver "via" (et non "sur") Internet, devrait se faire à l'école le plus rapidement possible, mais pour le moins dès le collège. Les BCD et les CDI devraient être des lieux où former les enfants à ces méthodes d'accès et de traitement des informations, ainsi qu'au regard critique sur les sources dont elles émanent. Il est encore vrai que la timidité des adultes, enseignants ou d'encadrement, est grande, peut-être par manque de formation et parce qu'ils ne sont pas de la génération qui a pratiqué l'ordinateur dès l'enfance. Dans notre public également, nous rencontrons des adultes qui sont complètement démunis devant un catalogue de bibliothèque informatisé. Ils sont obligés, pour le consulter, de lire autrement qu'ils ont appris à le faire.

Au CNAM, qui est un grand établissement, et non une université à proprement parler, la formation à la recherche documentaire n'est pas prévue systématiquement dans des unités de valeur de méthodologie, c'est donc la bibliothèque qui effectue cet enseignement, en répondant à la demande. La formation porte essentiellement sur la consultation du catalogue informatisé, des bases de données bibliographiques et des vocabulaires d'interrogation, et sur un retour critique sur la recherche en ligne à partir des moteurs. Nous expliquons aussi les niveaux de documents, la source (le document primaire), la synthèse (dit document tertiaire) et les outils de type secondaire qui permettent d'identifier et de localiser les sources. Nous insistons donc sur le fait que ce qui s'affiche d'un clic n'est pas un produit magique. Il y a des gens derrière qui produisent cette information, des enjeux financiers, des associations, des institutions, etc., même derrière un blog2, il faut retrouver qui le produit et l'entretient. L'important est d'enseigner à regarder une page, des images. Et à interroger ce que l'on voit.

En terme d'acquisitions, nous négocions des droits d'accès par abonnements à des bases de données et à des périodiques en ligne essentiellement. Les domaines qui ont été développés jusque-là sont principalement les disciplines scientifiques, plus demandeuses et plus rapides à utiliser ces produits, mais nous en sommes actuellement à vouloir élargir le champ disciplinaire en intégrant la sociologie, l'économie, etc. Nous rencontrons des difficultés à intégrer les professeurs à ce mouvement d'élargissement, y compris par la participation et le "retour" sur des tests que nous leur proposons, et malgré notre intention sincère de pouvoir recueillir un avis des utilisateurs sur les choix. Pourtant, nous sommes convaincus que la construction des savoirs de chacun, ici comme ailleurs, passera de plus en plus par la construction de systèmes pédagogiques et d'information adaptés, et par la maîtrise de ceux-ci.

Formation, continue et ciblée

Pour en revenir à la formation, les bibliothécaires aussi sont parmi les premiers à devoir se former, sur l'utilisation et la veille de l'information en ligne, mais aussi dans leur nouveau rôle d'enseignant, qui remplace peu à peu, en tous cas dans le domaine universitaire, le "service public" traditionnel de médiation. Savoir se servir des meilleurs outils s'apprend. Et aussi interroger. Quel est le langage qu'il faut employer sur un moteur de recherche, une base de données ? Est-ce le même que celui que l'on utilise pour interroger une base de données ? Toutes les bases de données peuvent-elles être interrogées de la même façon ? Qu'est-ce qu'un thésaurus, un index ? Comment identifier une source d'information, évaluer un site ? Répondre à ces questions n'est pas spontané et pour ce faire, bien sûr, un enseignement est nécessaire3.

L'expérience que nous avons au CNAM nous montre que ces apprentissages sont loin d'être acquis en arrivant à l'université. Nous pouvons considérer que nous sommes dans une génération de transition, où les outils documentaires en ligne et la recherche via Internet sont déjà devenus incontournables, alors que les utilisateurs n'ont pas été formés dès l'enfance. Le seront-ils ? Les langages, les langues devraient être plus que jamais un axe fort pour l'enseignement primaire et secondaire, la méthodologie de recherche, le classement, l'esprit critique par rapport à une information aussi. C'est un peu la question que nous posons aux enseignants. De notre côté, documentalistes et bibliothécaires, dont les métiers se rejoignent de plus en plus, nous avons à démontrer que nous avons de nouveaux rôles à jouer partout, pour la qualité de l'information fournie.

(1) CNAM : conservatoire national des arts et métiers.

(2) Un blog est un site Web qui permet de donner rapidement un avis sur un sujet, d'échanger des idées avec d'autres internautes, de tenir un journal intime ou de présenter une entreprise, une association, un groupe quelconque, de façon publique ou avec un accès réservé. La consultation est gratuite. L'obstacle : le référencement du blog par les moteurs de recherche et son classement sur les pages.

(3) http://grand-dictionnaire.com/btml/fra/r_motclef/index1024_1.asp, le site de l'Office québécois de la langue française permet de consulter le Grand dictionnaire terminologique, la banque de dépannage linguistique (orthographe, grammaire, etc.), des liens utiles vers différents sites linguistiques et terminologiques, des lexiques, vocabulaires, supports et outils d'implantation du français, des jeux et la banque de données topos (noms et lieux du Québec).

Argos, n°37, page 51 (04/2006)
Argos - Enseigner à interroger le web et les documents électroniques