Dossier : vers une politique documentaire ? / 2. Prévenir

Petite enquête, grandes questions

Maryvonne Courtecuisse, Professeure-documentaliste

Une synthèse des réponses aux questions posées concernant la politique documentaire présentée dans le rapport Durpaire et celle pratiquée dans les établissements scolaires.

"Le rapport Durpaire fait un long développement sur la politique documentaire. Quelles sont vos réflexions à ce sujet ? Votre établissement scolaire a-t-il une politique documentaire ? Quelle part y prenez-vous ? N'hésitez pas à lire ce rapport et à vous exprimer. Je ferai la synthèse de vos réponses."

Les questions qui ouvrent cet article avaient été adressées, courant septembre 2004, à cinq listes de diffusion : E-doc, CDI-doc, TICE-TPE, FORMANET, OSSANTRE. Elles n'ont suscité qu'une vingtaine de réponses environ, la plupart postées directement à mon adresse. Le trop faible flux de réponses sur les listes n'a pas entraîné le débat que j'espérais. En novembre, à l'initiative d'organisations (CRDP, FADBEN, SNES...), de revues (INTER-CDI, Argos...), nous avons vu reparaître, ici ou là, quelques échanges relatifs soit à la politique documentaire, soit au rapport Durpaire. C'est de cet ensemble dont je tente de rendre compte.

Réactions rares : pourquoi ?

Le cas des enseignants de discipline

J'ai dû convaincre le modérateur de la liste TICE-TPE que cette question de politique documentaire ne concernait pas uniquement les documentalistes. Une fois passé, le message n'a reçu que deux réponses d'enseignants actifs sur cette liste. L'un témoignait du début d'une politique d'acquisition concertée en matière de TPE, l'autre précisait que, dans son établissement, la communauté enseignante était, selon lui, très éloignée de cette conception de l'organisation scolaire. Je précise que le message a été posté avant l'annonce de la suppression des TPE en terminales, à la rentrée prochaine. Les appréhensions des documentalistes, en écho probable des trop nombreux avatars des projets d'établissement, qui consistent à craindre d'être les seuls agents de la politique documentaire de l'établissement, avec le chef d'établissement, seraient-elles fondées ?

Peu de lecture

En ce début d'année scolaire, tous les acteurs concernés par le rapport Durpaire n'auraient pas eu le temps de lire les 59 pages de ce dernier.

Une voie d'interprétation est possible

La politique documentaire des établissements est balbutiante, voire dans les limbes, parfois ; et les différents acteurs n'auraient aucun témoignage, aucune interrogation à faire partager. Pourtant, je me suis assez souvent fait la réflexion (et je l'ai fait remarquer aux co-listiers) que les questions soumises aux listes relevaient du cadre de la politique documentaire. Cela est toujours vrai pour celles qui traitent du B2I, souvent de celles qui évoquent les politiques d'accueil au CDI... Peut-on dire que dans de nombreux endroits, le concept de politique documentaire est émergeant ? Ou que l'on fait de la politique documentaire, sans le savoir, depuis des lustres, à l'instar de M. Jourdain ? Et que la seule chose qui nous reste bien souvent à faire relève de la formalisation qui, par ailleurs, donne un autre impact à tous ces choix, à toutes ces résolutions ?

Une autre possibilité m'apparaît : les collègues qui font réellement de la politique documentaire peuvent ne pas avoir d'abonnement aux listes.

On pourrait alléguer enfin que ce n'est pas la fonction d'une liste de débattre, à la demande, d'un rapport de l'institution et d'un concept professionnel.

À l'examen de cette vingtaine de messages, les faits les plus saillants sont :

  • le peu de réactions immédiates ;
  • le très petit nombre de réactions de professeurs de discipline ;
  • une réponse violemment négative, très opposée à la notion même de politique documentaire, d'une nature trop "managériale", selon son rédacteur ;
  • une réservée en raison d'une vision trop technique du métier ;
  • une très positive (et qui n'était pas directement une réponse à ma demande).
  • Le reste des messages adhère globalement à la notion de politique documentaire et au rapport de l'inspection générale qui la cadre pour les établissements scolaires, avec les objections qui vont sous-tendre les développements ultérieurs.

La formation indispensable

Certaines réserves confrontent des éléments du contexte général à des points précis relevés dans le rapport Durpaire.

C'est un truisme d'évoquer le malaise des enseignants. Les enseignants-documentalistes n'y échappent pas, avec un élément de trouble supplémentaire dû à ce que le rapport Durpaire leur concède : "un positionnement incertain" dans l'institution. Alors quand, sous la plume du rapporteur (p. 56), au titre des "engagements nécessaires des documentalistes", ils lisent : "avoir le souci de la mobilité professionnelle et géographique", certains ne comprennent plus. Comment, en changeant d'établissement, s'assurer un quelconque positionnement dans des équipes éducatives ?

L'introduction de cette profession dans l'Éducation nationale est récente. L'émergence et la mise en place de cette nouvelle fonction n'ont pas pu se faire sans un effort important de la collectivité publique. Dans le rapport, ce dernier est fortement souligné, en ce qui concerne le MEN et les collectivités territoriales (conseils généraux, conseils régionaux). Est-ce à dire que cet effort soit suffisant ? C'est ce que de nombreux intéressés discutent, au regard de la charge de travail effective et des potentialités éducatives et pédagogiques du métier.

Le CDI a évolué, ses outils ont été complètement renouvelés et ce n'est pas fini. Quel accompagnement de formation a été consenti ? Cet effort, très inégal selon les académies, explique en partie l'hétérogénéité des profils professionnels en charge de l'information et de la documentation dans les établissements scolaires. Les budgets de la formation continue ont été rognés, depuis deux années scolaires, et ne permettent pas la prise en compte du premier engagement que ce rapport demande aux documentalistes (p. 56) : "actualiser constamment connaissances et compétences, particulièrement en matière de système d'information et de techniques documentaires".

Vers une finalité commune ?

Certaines critiques épinglent encore plus précisément le rapport : des collègues relèvent le caractère d'auto-saisine du rapport, retirant à cette "étude" sa nécessité. Ce sont les mêmes qui jugent les enquêtes peu représentatives de l'état réel de la documentation scolaire et des politiques documentaires des EPLE. Il faut reconnaître que les 16 collèges de l'échantillon comparés aux 18 lycées ne sont pas en accord avec la proportion de ce type d'établissements sur le territoire.

D'autres s'interrogent sur la structure du rapport et notent une absence de liaison explicite entre l'état des lieux préalable, centré sur les enseignants-documentalistes, et la politique documentaire, en deuxième partie, qui se réfère à l'établissement scolaire.

Quelques-uns, moins nombreux encore, pointent l'absence d'axe prioritaire à la politique documentaire de l'EPLE. De telles politiques vont se décliner de manière spécifique en accord avec les besoins réels des acteurs de chaque EPLE. Il semble impératif de leur donner une finalité commune pour en assurer le pilotage national. Ils proposent de concevoir les politiques documentaires en fonction du besoin de formation des élèves à la recherche d'information.

Rappel des sigles

CDI : centre de documentation et d'information

CPE : conseiller principal d'éducation

EPLE : établissement public local d'enseignement

SID : service (ou quelquefois système) d'information et de documentation

TPE : travaux personnels encadrés

IDD : itinéraires de découverte

PPCP : projet pluridisciplinaire à caractère professionnel

Alors que la toute première réaction qu'il m'a été donné de lire, fin juin 2004, dès la sortie du rapport, s'indignait du sigle SID, en remplacement de CDI, aucune des réactions à mes demandes ou par celles des organisations sus-citées n'a relevé ce point. Elles se sont plutôt attachées à pointer plusieurs niveaux d'ambiguïté dont voici la liste :

  • Quid de la politique documentaire du CDI face à la politique documentaire de l'EPLE ?
  • La documentation scolaire, une fonction d'enseignant ou de vie scolaire ?
  • Cette politique documentaire peut-elle être l'affaire du documentaliste, seul ?

En amont des apprentissages

Enfin, nombre de réflexions ciblent les grandes fonctions de la documentation scolaire : l'accueil, la gestion du système d'information et la pédagogie. De façon générale, les collègues souhaitent que l'équilibre prévale entre toutes. Ils craignent surtout l'hypertrophie de l'accueil et de la gestion et le délitement de la dimension pédagogique du métier.

L'accueil

Le rapport pointe "l'éloignement" (p.18) du CDI et de la vie scolaire. La profession entend, dans cette partie, l'injonction d'avoir à se rapprocher de la vie scolaire. Or, dans de nombreux établissements existe une grande incertitude à propos du qui fait quoi dans le domaine de l'accueil des élèves, en dehors des cours fixés à l'emploi du temps. Les responsabilités respectives du "SID" et de la vie scolaire devraient être précisées et des coopérations envisagées, les CPE pouvant avoir plus de responsabilités éducatives.

Quelques-uns sont d'avis que les observations du rapport relatives à l'ouverture et à l'accueil manquent de précision et craignent la main mise sur ce secteur de la part de chefs d'établissement soucieux de contrôler les mouvements des élèves et peu au fait des missions des enseignants-documentalistes.

La gestion

Sur ce secteur, les mentions, peu nombreuses, sont lapidaires : trop technique, trop de techniques.

La pédagogie

Alors que le rapporteur réaffirme l'importance de la mission pédagogique de nombreuses fois, dans son écrit (ex., p.53 : "l'affirmation de la qualité de formateur du documentaliste, membre à part entière de l'équipe enseignante a été soulignée..."), cette dimension apparaît à certains "sous estimée et imprécise". Ils regrettent une séparation entre connaissances et savoir-faire technologiques d'une part et approche pédagogique qui permette leur transmission, d'autre part. Ils insistent : "Le volet formation est ici essentiel."

Nous l'avons dit plus haut, ce devrait être la finalité de la politique documentaire. Et les enseignants-documentalistes, conscients de leurs responsabilités, cherchent les voies et moyens de parfaire et de généraliser ce chantier déjà largement ouvert.

L'apport de la législature Jospin a été de faire apparaître aux yeux du plus grand nombre les bénéfices pédagogiques et éducatifs du travail sur les sources d'information. Il reste à la profession enseignante dans son ensemble, avec les enseignants-documentalistes en première ligne, à inventer les modalités de la mise en place de ces nouvelles activités dont les TPE, les IDD et les PPCP ont été des préfigurations. Il y a, pour la profession, à organiser le curriculum, mais non pas à dispenser, dans tous les cas, un enseignement, en séquences pédagogiques intégrées à l'emploi du temps des élèves, en plus de l'horaire disciplinaire.

Sur ce plan, certains regrettent la montée en puissance de l'enseignant-documentaliste comme "professeur organisateur". Et pourtant, ce profil n'a-t-il pas toute sa pertinence puisqu'il s'agit surtout de mettre les élèves en activité ? Donc, il faudra aux professionnels travailler en amont des apprentissages effectifs pour, compte tenu du curriculum retenu, décider des modalités de la séance conçue comme une plate-forme pédagogique qui va permettre la mise en jeu différenciée des compétences des élèves, avec interventions ciblées de l'enseignant-documentaliste comme du professeur de discipline auprès de ceux qui en ont besoin.

Certains reconnaissent à la politique documentaire d'être "un excellent levier pour la formation des élèves". Elle devrait permettre de décider qui fait quoi et comment, en matière de formation à la recherche documentaire, cette dernière ne devant être ni trop instrumentale ni trop théorique.

En bref, dans le domaine pédagogique, ce qui fait débat, à partir du rapport, c'est quid de la formation directe des élèves, quid de l'organisation d'outils d'accompagnement pour aider à l'action différée des élèves et des enseignants. À mon sens, c'est précisément ce qu'une politique documentaire doit déterminer. Il ne s'agit pas de faire l'un à la place de l'autre mais d'être en mesure de mettre en place, successivement, l'un ou l'autre mode, aussi souvent que la situation d'apprentissage le justifie.

Le "rapporteur" (votre servante) a essayé d'orchestrer et d'analyser synthétiquement les propos qui lui sont parvenus à propos du rapport Durpaire. Permettez qu'elle exprime pour finir ses "recommandations". En premier lieu, en matière de politique documentaire : poser la formation des élèves et des autres membres de la communauté scolaire comme finalité de la politique documentaire de l'EPLE. En second lieu, en faveur de la professionnalisation des professeurs-documentalistes, centrer leurs missions autour d'un noyau dur : gestion du système d'information, formation ; poursuivre la réflexion sur les compétences professionnelles attendues chez le professeur-documentaliste autour de deux pôles : gestionnaire d'un système d'information, pédagogue en information-documentation.

Argos, n°37, page 48 (04/2006)
Argos - Petite enquête, grandes questions