Dossier : vers une politique documentaire ? / 2. Prévenir

Actions-lecture à Paris

Robert Caron, Directeur du Centre Paris-Lecture

Depuis 2003, le Centre Paris-Lecture intervient sur le temps scolaire et dans les écoles mêmes, par des "Actions-Lecture" qui remplacent les anciennes "classes lecture".
La formulation de problématiques, qui sont aussi "problèmes" pour les adultes, et une démarche de recherche renforcent la dynamique de ces actions.

C'est par la volonté des deux partenaires, l'Éducation nationale et la Ville de Paris, que cette modification s'est établie. Il s'agit de faire évoluer l'apport du Centre Paris-Lecture auprès des écoles : passer de dispositifs pédagogiques en réponse à des demandes de classes isolées vers une dynamique d'entraînement de plusieurs classes d'une même école dans la réalisation de projets en rapport avec la lecture, l'écriture, les livres, la bibliothèque. L'année de mise en place, 2003-2004, a été jugée très positive par les partenaires du Plan Paris-Lecture.

Ces Actions-Lecture ne sont pas sans lien avec la "recherche documentaire" au sens large. Ce thème se retrouve d'ailleurs aussi dans les actions que le Centre Paris-Lecture entreprend avec les animateurs BCD de la Ville de Paris.

Problématiser, chercher

Il s'agit de négocier, définir et coordonner la réalisation d'un projet qui peut être partagé par plusieurs classes, quelquefois dans plusieurs écoles et avec des intervenants d'origines diverses (enseignants, animateurs BCD, bibliothécaires, enseignants et animateurs du Centre). La plupart du temps, les équipes des écoles ont déposé un dossier de candidature où elles évoquent leur souhait de travailler sur un thème, "L'eau", par exemple. Le travail de préparation s'engage, à travers un stage de deux jours inscrit au Plan de Formation et au cours de la semaine qui précède l'Action-Lecture.

Il s'agit alors de faire évoluer l'évocation de ce thème vers un "problème", l'idée étant que la présentation du problème aux élèves fait naître des questions qui sont ensuite proposées comme point de départ d'un travail quotidien de recherche. Par ailleurs, l'expérience nous montre que la formulation d'une problématique qui est aussi "problème" pour les enseignants et les adultes renforce la dynamique de l'Action.

Dans une deuxième étape de préparation, nous essayons de définir "l'habileté langagière" qui sera plus particulièrement sollicitée dans le projet et systématisée dans les ateliers techniques. Comment travailler ? Chaque journée est présentée sur deux grands temps : un temps pour le projet, un temps pour les ateliers techniques. Chaque Action démarre par un "état des lieux" des savoirs ou/et représentations. Nous essayons de mettre à jour et de rendre lisible pour tous ce que les participants savent de la question et de ce qui s'y rattache. Puis, le travail se met en place pour trouver la(les) réponse(s) en mobilisant toutes les ressources à notre disposition : en BCD, bibliothèque municipale, personnes du quartier, centres documentaires, musées, intervenants extérieurs.

Cette mobilisation des ressources correspond à une collecte importante d'informations. Et c'est peut-être là qu'est la caractéristique commune de toutes nos Actions-Lecture : poser un problème, solliciter et interroger les ressources, collecter les informations, classer/trier ces informations.

Ateliers pour lier

Un exemple : avec des enfants de maternelle, il s'agissait de réaliser un "Guide touristique du quartier" pour les enfants et fait par eux. Nous sommes donc partis en repérage dans le quartier, avec à chaque sortie une "idée fixe" : les personnes du quartier, les portes, les magasins... À chaque sortie, les enfants étaient invités à ne prélever que des informations sur un point particulier. Chaque jour, le traitement de ces informations, la mise en forme qui en était faite rajoutait une "couche", en transparence, à la précédente. Puis les enfants ont été invités à explorer la littérature de jeunesse (albums et documentaires) pour voir s'ils retrouvaient les mêmes indices que ceux prélevés dans leur quartier. Ces travaux de prélèvements, de recherche, de classements se font en petits groupes.

Chaque groupe en vient à développer des stratégies et résultats différents. Des temps sont alors prévus pour confronter les trouvailles des différents groupes et découvrir peut-être d'autres démarches. Le temps de projet permet aussi d'appréhender les insuffisances techniques en lecture, écriture, recherche... Les temps d'ateliers techniques quotidiens apparaissent comme une réponse, une aide, un renforcement de ce dont ils ont besoin pour réaliser. Le lien entre apprendre, s'entraîner et "faire", réaliser, se trouve concrétisé dans l'organisation même de la journée.

Un autre exemple : les enfants travaillent sur la fabrication d'histoires ayant une structure en randonnée . Dans l'atelier BCD, des questions sont posées : qu'est-ce que c'est, une histoire ? Où en trouve-t-on ? Seulement dans les livres ? Non... Dans le quartier, aussi ? Des sorties sont organisées, pour découvrir si des histoires se promènent dans le quartier. On interroge les plaques de rue, on entre dans des lieux (on entre dans un local de la CFDT, où l'on n'est d'abord pas très bien accueillis, puis un retraité comprend ce que l'on cherche et se met à discuter avec nous). Les enfants se sont aperçus que les histoires n'apparaissent pas seulement dans les contes, qu'elles peuvent avoir des significations qui diffèrent selon le lieu où elles sont présentes.

Des animateurs  : isolement et non reconnaissance

Le réseau parisien des animateurs de BCD comprend trois cent vingt personnes, auxquelles il faut ajouter une soixantaine qui interviennent en maternelle (Espace Premier Livre). La Ville de Paris va encore augmenter ce nombre dans les années à venir. Les animateurs participent à une formation initiale, peuvent profiter d'un plan de formation. Évidemment, ce sont des gens qui aiment travailler en réseau mais la réalité de leur fonction les isole dans leur BCD. Par ailleurs, lors des différents regroupements au Centre Paris-Lecture ils expriment assez fréquemment la "non-reconnaissance" dont ils font l'objet. Isolement et non-reconnaissance sont des remarques que nous avons tenu à prendre en compte. De quelle façon ? En travaillant ensemble et en prenant conscience de ce que chacun fait. La meilleure des "médailles", des "reconnaissances", est celle que l'on peut tirer de l'analyse des effets des actions mises en place. Le meilleur moyen de briser l'isolement est sans doute d'arriver à trouver les lieux et les outils où le partage de ces analyses peut se faire.

Partant de là, il faut trouver le point de partage le plus évident, le plus naturel. En ce qui concerne les animateurs BCD, ce point, après quelques essais infructueux, a été trouvé assez rapidement : il s'agit du livre. Il ne nous restait plus qu'à organiser le partage sur cet objet/outil, à trouver le support qui permettrait que ce partage vive, à mettre en place une analyse réflexive sur ce qui est utilisé. L'ensemble des animateurs ont été sollicités sur leur "boîte à outils livres". Quels sont les livres que j'utilise  ? Mes livres préférés pour l'animation en BCD ? Pour chacun de ces livres, il était demandé de relater le "discours" qui l'accompagnait, partant du principe que le livre n'arrivait pas seul à la BCD et que l'animateur l'accompagnait. Le terme "discours" a été choisi pour son "spectre large". Il pouvait tout aussi bien être interprété comme "commentaire", "séquence d'activité", "thème traité" ou "appréciation personnelle". Cette présentation, cette offre de partage a tout de suite plu aux animateurs qui y voyaient à la fois un outil pouvant les aider à enrichir leur propre "boîte à outils livres" mais aussi qui percevaient que cela pouvait être un moyen de mettre en valeur la richesse et la diversité des pratiques autour du livre en BCD. Les animateurs ont donc perçu très vite que l'outil pouvait être une réponse à leurs "revendications" sur leur isolement et leur non-reconnaissance. À ce jour, 235 animateurs BCD (ils évoquent 879 livres) et 41 animateurs EPL (qui, eux, parlent sur 108 livres) ont participé à la constitution de cette base.

Restait à envisager l'outil qui nous permettrait d'échanger, d'analyser, de traiter les données recueillies. Nous avons utilisé un dispositif soutenu par la Direction des affaires scolaires de la Ville de Paris, "Les arbres de connaissance".

Un arbre pour la recherche documentaire

À l'origine du projet sur "Les arbres de connaissance", il y a la demande d'un outil de valorisation des métiers de l'animation, pour la Direction des affaires scolaires de la Ville de Paris, dont Catherine Moisan est la directrice. Cela passait par la création d'un Intranet (réseau réservé de ressources, avec code d'accès) qui devait permettre aux animateurs de consulter, mais aussi d'alimenter une base de données consacrée aux bases "Livres" et aux bases "Projets BCD". L'usage le plus simple et le plus évident consiste à rechercher en urgence (c'est souvent le cas !), les ressources disponibles sur tel ou tel sujet. Un enfant sollicite l'animateur sur les "cerfs-volants". L'animateur ne peut répondre sur l'instant. Il interroge la base et obtient non seulement la liste des ouvrages du fonds, la liste des ouvrages cités par les animateurs mais aussi les animateurs qui ont mentionné cet élément dans leurs "discours".

La base est constituée, au départ, d'un réseau de livres, une sorte de carte "géographique" des données, qui associe aux titres et fiches d'ouvrages les coordonnées de ceux qui les utilisent et les "discours" qu'ils ont pu émettre. Mais l'outil permet aussi de créer des liens entre "Livres" et "Thèmes de réseau" ("Jeux avec les mots", "Abécédaires", "Se promener dans Paris").

De cette façon, et par la carte graphique qu'il génère, on voit tout de suite quels sont les livres qui sont réellement en usage chez les animateurs, ceux qui pourraient être mobilisés dans un réseau, une "constellation". De même, on peut visualiser très rapidement la part des ouvrages de la liste donnée par le ministère de l'Éducation nationale que les animateurs "animent" dans leur BCD.

On voit donc comment les animateurs ont déjà investi les livres de cette liste, combien sont utilisés (un tiers, environ). Le dispositif intègre aussi les livres cités par les intervenants à l'appui des formations qu'ils dispensent au Centre. Au total, 595 personnes contribuent à la base et citent 986 livres. 338 de ces livres font partie du "fond DASCO" des BCD, 91 livres du "fond DASCO EPL" et 36 livres de la liste officielle de l'Éducation nationale. Ces indications deviennent des indicateurs proposés à discussion aux animateurs BCD et EPL. Que disent ces éléments des pratiques effectives en BCD ? Que faire de ces livres qui sont en usage dans les BCD et qui ne font pas partie du fonds officiel ? Peuvent-ils servir de point de départ pour la sélection annuelle d'achat ? Le réseau envisage-t-il d'investir davantage la liste Éducation nationale ? L'objet carte produit nous permet aussi de constater et travailler la diversité des pratiques autour du livre à Paris. Diversité géographique des pratiques ? Part des albums, documentaires, romans, poésies ? Proportion des ouvrages en fonction des maisons d'édition ? Travail sur les thèmes les plus fréquents ?...

Des arbres des animateurs aux arbres des enfants ?

Les données relatives à un livre sont bibliographiques (quatrième de couverture et références) et informatives, puisqu'elles renseignent sur ce que les intervenants en BCD ont à dire sur leurs pratiques réelles. On peut donc voir se déployer dans ce site les représentations des animateurs, quand ils décrivent les animations et y réagissent, quand ils donnent et critiquent des points de vue sur les livres, quand ils proposent d'explorer des pistes. Nous avons déjà engrangé neuf mois de travail, et tous les animateurs se sont impliqués dans le projet, qui devient ainsi un moyen d'explorer l'existant des pratiques en BCD. Cela nous donne envie de passer à un autre stade, celui qui réaliserait les arbres des enfants, en mettant en arbre leurs rencontres avec les livres, leurs remarques, commentaires, etc.

Nous en avons eu un avant-goût avec ce qui s'est passé pendant l'exposition Roland Barthes présentée par le Centre Pompidou. Les enfants qui s'y sont rendus avaient pour objectif d'exploiter les visuels pour faire une exposition. Nous avions quatre projets, pour quatre sous-groupes, les enfants de chaque sous-groupe ayant une tâche différente : être cartographes, archéologues, espions ou détectives. Ils ont visité l'exposition avec beaucoup de soin, d'attention - ce qui a étonné beaucoup de visiteurs adultes (Comment ? Des enfants dans une telle exposition ?). Puis, pendant deux semaines, ils ont travaillé et produit, non sans demander à retourner voir l'exposition parce que des désaccords, nombreux, étaient apparus... L'arbre a servi, dans ce projet, à rendre visible les données recueillies lors des visites de l'exposition. La carte générée donnait à voir la diversité des informations et donnait la possibilité aux enfants de s'orienter sur les points de divergence.

Confrontation du vrai ou faux ?

Mais nous développons aussi d'autres pratiques plus fondamentalement documentaires. Par exemple : 80 % des livres employés en BCD sont des albums. Comment faire pour les transformer en ouvrages documentaires ? Comment faire surgir les intentions documentaires qui y sont inscrites ? Comment déceler, à côté de la part de fiction, les informations documentaires ? Cela provoque pas mal de réflexion, ne serait-ce que pour démêler le vrai du faux, en se posant des questions auxquelles il n'est pas simple de répondre : quand on a lu ce livre, que sait-on de plus ? Est-ce que c'est vrai ? Comment vérifier, comment valider ? Ainsi, des albums mettent en scène la peur des loups, mais d'où vient-elle, cette peur, puisque nous ne rencontrons jamais de loups ?

Un autre exemple : lorsque les enfants sont allés visiter l'exposition Roland Barthes, ils nous ont dit quelque chose qui nous a, dans un premier temps, étonné : les collégiens ont dit que Barthes était un "caméléon, comme Jarod" (Jarod, le "caméléon", est un personnage de série télévisée sur M6). Nous avons pu voir comment les enfants intègrent et emploient un mot - "caméléon" - à partir de la fréquentation qu'ils avaient d'un feuilleton. Information utile pour nous, adultes, sur leur façon de comprendre et d'utiliser les fictions télé pour explorer la réalité qu'ils rencontrent. De fait, pour que ces jeunes arrivent à se demander si telle information est, ou non, pertinente, il faut arriver à les faire sortir de ce type de représentation en la confrontant à d'autres.

Cette réflexion s'est poursuivie avec des enfants, sur la vulgarisation de notions scientifiques. Que deviennent ces connaissances quand elles sont vulgarisées ? On prend les supports d'information pour le grand public (journaux comme Le Parisien, presse "jeune", TF1, M6, dévédéroms et cédéroms) et l'on s'y plonge pour chercher à comprendre, par exemple, ce que veut dire "Le réchauffement de la Terre". Il faut compter une quinzaine de jours pour que les enfants explorent et classent les faits qu'ils rencontrent. Ils mettent sur pied une exposition pour rendre compte de leur recherche et rencontrent, ici à la mairie du 13e arrondissement de Paris, des scientifiques spécialistes de la question. Mais en changeant les places, puisque les enfants sont sur la scène et les experts dans la salle, avec les parents, soit trois cents personnes. Le débat dure une heure et demie. Les scientifiques sont confrontés à des enfants qui ont commencé à construire une compréhension de ce phénomène. Ils n'en sont plus à colporter ce qu'ils ont entendu mais s'appuient sur les résultats de leurs recherches. Les travaux entrepris leur permettent de résister, d'être exigeants et attentifs aux réponses. Il n'est pas étonnant, dès lors, que des questions essentielles soient formulées comme : comment sait-on qu'un scientifique dit vrai ? La réponse ne les a pas rassurés : "On sait si ce que dit un scientifique est vrai si l'on peut reproduire l'expérience dont il parle." Nouvelle question, alors : seuls les scientifiques peuvent vérifier les scientifiques ? Le travail de recherche entrepris ouvrait une autre possibilité : dépister et confronter la diversité des points de vue énoncés par les scientifiques.

La recherche, au Centre Paris-Lecture, se définit autour de ces travaux en spirale : formulation d'un problème, collecte de données, tri et classements de ces données, formulation de caractéristiques et d'hypothèses, confrontation aux autres et aux spécialistes puis nouvelle formulation de problèmes...

Argos, n°37, page 41 (04/2006)
Argos - Actions-lecture à Paris