Dossier : vers une politique documentaire ? / 1. Agir

Le carnet de voyage a le vent en poupe

Pascale Argod, PRCE de documentation, IUFM d'Aquitaine

Parmi une typologie d'une dizaine de productions documentaires à réaliser au CDI, le carnet de voyage semble la plus créative parce qu'elle est à la rencontre des arts plastiques et de l'écriture mais aussi des sciences naturelles et des sciences sociales.

Éduquer à l'environnement, à l'interculturel, à l'anthropologie mais aussi aux arts visuels et à l'écriture, tel est l'enjeu pluridisciplinaire du carnet de voyage tourné vers la géographie où chaque discipline apporte sa méthodologie et sa réflexion : l'histoire, les sciences de la vie et de la Terre, les arts plastiques, les lettres, voire les sciences physiques (par exemple, lors d'un voyage au long cours ou dans le désert). Le rendu du carnet peut donc avoir deux parties distinctes : l'une scientifique et l'autre plastique. À la rencontre des sciences et des arts, l'écriture sera réflexive, critique, originale, voire intime et orientée vers la différence culturelle et vers la compréhension de l'Autre et du monde. Au CDI, l'élève sera alors en position d'artiste ("Je ne crée pas, je vois, et c'est parce que je vois que je suis capable de faire", Rodin) pour que son carnet de voyage devienne une oeuvre d'art et soit exposé à la Biennale du carnet de voyage de Clermont- Ferrand qui reçoit quelque quatre-vingt-dix carnettistes, cent vingts auteurs et cinq mille visiteurs pour découvrir mille documents originaux. "S'évader, sortir des livres et des codes, briser là nos acquis, nos savoirs, pour réapprendre peut-être le simple usage du monde. "Éveil " ne se dit-il pas aussi "exil, exode, errance "? On part, parce que l'on veut croire qu'un regard peut triompher des bornes de la pensée. Pour la magie des mots." (Michel Le Bris, festival "Étonnants voyageurs")

Ouverture sur la culture scientifique et sur la géographie : épistémologie du carnet de voyage

Outil des géographes et des naturalistes : le journal d'exploration

Les grands explorateurs du XVIIIe siècle sont des marins géographes qui cartographient les nouvelles terres d'expansion du Royaume. Ils tiennent à jour un journal de bord. Ceux de Bougainville et de La Pérouse sont consultables dans le fonds Marine des Archives nationales et livrent les découvertes des terrae incognitae. Outre la géograhie et la cartographie, les sciences physiques sont indispensables à tout marin explorateur. Les journaux de bord du XVIIIe1 sont des sources de données climatologiques utilisées actuellement par l'IFREMER pour réaliser des ateliers "environnement". D'autre part, les mesures physiques sont nécessaires à l'organisation scientifique de l'expédition comme le montrent les ateliers éducatifs du CNAM avec l'utilisation des instruments de navigation et de cartographie. Les sciences sont donc centrales dans un projet éducatif qui choisirait d'aller sur les pas d'un explorateur. À l'orée du XIXe siècle, l'exploration cartographique devient une aventure savante et un voyage naturaliste. C'est l'apogée des sciences naturelles et de la botanique consacrée par la naissance de la biogéographie, convergence de nouvelles disciplines : géographie des plantes, étude du magnétisme terrestre, océanographie physique et climatologie. Le titre de l'ouvrage d'A. de Humbolt et d'A. Bomplant remontant le fleuve Orénoque à la découverte du Venezuela en fait écho : Essai sur la géographie des plantes accompagné d'un tableau physique des régions équinoxiales , daté de 1807. L'herbier accompagne alors le journal de bord qui se tourne vers la découverte de l'exotisme de la nature et vers l'environnement. Le carnet de voyage naturaliste est aussi enrichi par un "cabinet de curiosités" que les savants transmettent le plus souvent au Muséum d'histoire naturelle.

Le cabinet de curiosités : inventaire de la nature exotique de la "terra incognita"

Au XVIe siècle, le cabinet de curiosités est une collection d'objets précieux ou insolites fournis par la nature. Au XVIIe siècle, des objets ethnographiques ou exotiques, des témoignages archéologiques ou historiques, des coquillages ou des animaux empaillés et des tableaux se retrouvent dans ces collections annonciatrices des musées. Si le carnet de voyage a un regard naturaliste, il est opportun de l'approfondir par l'élaboration d'un cabinet de curiosités sur l'exemple de l'exposition "Chroniques tropicales : le cabinet de curiosités des enfants de la Baleine Blanche". En effet, suivant l'exemple des navigateurs des XVIIe et XVIIIe siècles, quinze enfants à bord d'un voilier remontent le fleuve Gambie pour observer et dessiner. La démarche naturaliste consiste à comprendre les actions de l'homme sur son milieu et à créer un cabinet de curiosités. Dans une malle de voyage, sont assemblés les témoignages des trois écosystèmes africains étudiés.

À l'occasion du bicentenaire de la collection Journu-Auber, le Muséum d'histoire naturelle de Bordeaux décline en effet le thème des voyages naturalistes. La Baleine Blanche, groupe d'éducation par la mer et le voyage, propose depuis 1985 la publication des récits de voyage2 de ses expéditions maritimes de neuf mois ; la plus récente est intitulée Zorientales : Méditerranée. Sur le modèle du cabinet de curiosités, certains carnets ont du relief comme ceux du carnettiste François Saint Rémy, auteur de Ladakh et Cachemire et du Carnet de Bali, qui sont agrémentés d'objets, de cailloux, de coquillages, de coraux.

Le château d'Oiron, au sud de Tours, abrite depuis 1993 la collection contemporaine "Curios et Mirabilia", librement conçue sur le thème du cabinet de curiosités de la Renaissance en référence à la collection d'art de Claude Gouffier, grand écuyer d'Henri II. Quatre cabinets retiennent l'attention : le cabinet d'histoire naturelle et la chambre des mutants de Paul-Armand Gette sur les plantes et les animaux lointains, le cabinet des monstres sur les animaux fabuleux, le cabinet des muses sur les contrées nouvelles et le cabinet de Claude Gouffier sur les mathématiques... Ainsi les arts s'inspirent des sciences autour de la notion de collection et de spécimen.

Une production documentaire nourrie des expéditions scientifiques

Le carnet de voyage est donc une production documentaire qui ouvre sur la culture scientifique et sur les enjeux de la préservation de l'environnement. Hérité des naturalistes, le carnet de voyage peut revêtir de multiples facettes : un journal de bord cartographié d'une expédition maritime au long cours, un journal d'exploration fictif sur les traces d'un explorateur et sur ses découvertes, le compte rendu d'une enquête ethnobiologique sur l'usage des plantes, un herbier permettant de tracer le chemin des nomades dans le désert, un carnet ethnographique sur une ressource vitale pour un mode de vie ou une culture. Il peut être complété par un cabinet de curiosité naturaliste. Le carnettiste Simon, auteur de Carnet de Chine, L'appel du bleu, Au corps de l'Inde, Saharas, exploite même le monde du jardin avec ses insectes, ses traces d'escargots... Des expéditions tournées vers la protection de l'environnement offrent des carnets de voyage photographiques : "Au fil des fleuves", comme Le Mékong : voyage de Béatrice de Rochebouet ou Le Nil : voyage de Hervé Bentégeat, chez Belem Éditions3 ou Ushuaïa : voyages au coeur de l'absolu de Nicolas Hulot, voir en DVD Ushuaïa explore l'Afrique.

Les expéditions scientifiques contemporaines concernent les milieux extrêmes comme l'Arctique et l'Antarctique - celles de Paul-Émile Victor et de Jean-Louis Étienne par exemple -, les volcans, les gouffres et l'océan - celles de Cousteau et de l'IFREMER4 entre autres. Les carnets de l'espace des astronautes seront-ils publiés prochainement ? Le grand prix 2003 de la biennale du carnet de voyage a récompensé Les carnets de Sibérie de Benjamin Flao réalisé dans le cadre d'une expédition scientifique sur les traces d'un mammouth et le prix Atalante du public en 2001 celui sur Le Spitzberg d'Anne Steinlein. L'expédition Arkika de Gilles Elkaim fait l'objet d'un carnet de voyage en ligne : www.arktika.org. En fait, dès 1991, Yvon Le Corre5 mentionne dans un carnet de marin Les carnets Antarctiques : expédition Antartica, les grands courants, les flux, les criques, les icebergs utiles à la navigation. D'autres choisissent des voyages hors normes : Pitcairn : les marins de la Bounty de Bertrand et Christian Heinrich, Les compagnons du Kon-Tiki d'Érik Hesselberg, Les carnets de route de la Satcar en Irlande d'Alain Bouldouyre sur les traces de la coupe Gordon Bennett...Les expéditions deviennent donc de plus en plus sportives pour sortir des sentiers battus ; aussi l'EPS peut trouver des pistes d'accroche dans la création de "carnets d'expé"6 comme en témoigne un nouveau magazine sur les expéditions sportives et le voyage d'aventure. La célébration nationale de 2005 à l'occasion du centenaire de la mort de Jules Verne7 permet d'allier expédition scientifique et littérature. Les océans, l'Islande, l'Australie, le pôle Nord, la mer Noire, l'Orénoque et la planète Mars8 sont en effet quelques-uns des thèmes de ces romans d'aventure ou d'anticipation.

Deux expéditions scientifiques donnent lieu à des carnets de voyage : Exploration Pacifique et Portes d'Afrique. Exploration Pacifique part en décembre 2004 sur les traces de Cook pendant vingt-six mois afin de mener un travail de recherche et de mise en valeur de l'océan Pacifique. À bord du Manguier, des équipes d'artistes et de scientifiques vont collecter et établir un état des lieux maritime et terrestre de la zone pacifique pour réfléchir aux défis planétaires : la préservation de la biodiversité, la gestion des ressources naturelles et le changement climatique. Une collection, "Carnets du Pacifique", sera produite pour croiser les regards de trente artistes sur cet océan mythique et accompagnée d'une exposition, "My name is Cook", itinérante dans plusieurs ports français. Cinq thèmes de reportage seront produits : la description d'une escale, une synthèse sur la diversité des espèces végétales et animales, le regard croisé de deux artistes sur un pays, la présentation d'un navigateur-explorateur avec ses méthodes et ses découvertes, la transcription d'un récit de tradition orale... Portes d'Afrique est un périple maritime de huit mois vers douze ports africains, raconté par des écrivains, des photographes, des cinéastes et des carnettistes. Il permet de découvrir ce continent par le port, lieu de mémoire de l'esclavage mais aussi de rencontres et d'interactions. Un ouvrage de photos et un carnet de voyage intitulés Sillages d'Afrique ont été publiés pour accompagner l'exposition d'illustrations à la "Biennale du Carnet de voyage de Clermont-Ferrand".

Objectifs pluridisciplinaires du carnet de voyage : vers une culture de la paix

Une production pour éduquer à l'environnement

Dès 1993, un an après Rio, l'éducation à l'environnement a été actualisée : "Existant déjà au sein des programmes scolaires, elle doit maintenant être adaptée à la complexité croissante des problèmes d'environnement, aux progrès de la recherche et de la technique et à la mondialisation des enjeux... Trois notions sont à développer : la valeur de l'environnement, le civisme, la responsabilité et la solidarité à l'égard de l'environnement." Son approche est double. C'est à la fois une éducation pour l'environnement, centrée sur une meilleure prise en compte de l'environnement par l'individu "écocitoyen" et une éducation par l'environnement, centrée sur la personne. Celle-ci reconnaît l'environnement comme un terrain motivant pour l'apprentissage grâce à la confrontation au réel et à la possibilité de mener des actions individuelles ou collectives. Favorisant l'interdiscipinarité, l'alternance et la différenciation pédagogique, trois pédagogies semblent bien adaptées : la pédagogie de projet qui laisse le choix à l'apprenant, l'analyse systémique qui prend en compte tous les facteurs de manière globale et l'écoformation9 qui favorise l'apprentissage direct par le milieu environnant, par l'action et par l'interprétation. Elles sont toutes pluri-référentielles et ludiques puisqu'elles valorisent les approches sensorielles de la nature. La complexité de la transmission des savoirs est due aux inter-dépendances économiques, politiques et écologiques et la dualité entre développement socio-économique et amélioration de l'environnement. De l'écocitoyenneté10 des années 1990, on bascule actuellement vers la géocitoyenneté et à la territoyenneté11. Depuis 1993, les instructions officielles12 préconisent une sensibilisation à la notion de responsabilité, à l'historique des approches pluridiscipinaires, aux cycles naturels, à la dimension économique et aux risques majeurs13.

Suite à "Planet'ere II, deuxième forum francophone de l'éducation à l'environnement" à l'UNESCO (du 18 au 23 novembre 2001), "la Mission Ricard pour l'éducation à l'environnement dans l'enseignement secondaire", dirigée par le professeur de l'Institut d'environnement, géo-ingénierie et développement de l'université de Bordeaux-I, a rénové la place de l'ERE14 dans l'enseignement, notamment en primaire. Dans cette même mouvance, un colloque national "L'éducation à l'environnement vers le développement durable" a été organisé au Muséum national d'histoire naturelle à Paris sous le patronage de l'UNESCO les 14 et 15 avril 2004.

La pédagogie active de projet interdisciplinaire doit être initiée sur le terrain. Ainsi les séjours transplantés (de 1 à 5 jours) ou les classes d'environnement (par exemple, une classe de découverte) permettent aux élèves de "vivre des démarches d'exploration et d'appropriation du milieu qu'ils pourront réinvestir dans leur cadre familier, de mener une investigation spontanée, sensorielle, émotionnelle de l'environnement physique et humain, de mettre à jour des problèmes existants et de rechercher des solutions et des actions possibles". Les ateliers de pratique artistique "paysage"15 peuvent être aussi envisagés en lycée professionnel dès la quatrième, à raison de trois heures hebdomadaires au CDI ; ils sont des lieux de culture pluridisciplinaire, esthétique ou écologique, de pratique critique et de diffusion. Toutes les dimensions (plastique et architecturale, géographique et économique, sociologique et historique, représentative et discursive, prospective, voire utopique) y sont abordées par une approche concrète de l'étude des différentes relations et des enjeux du rapport homme - société et nature - espace. L'utilisation de divers modes de représentation (plans, schémas...) amène à élaborer des projets d'aménagement à faire connaître lors de manifestations culturelles comme la semaine des arts. Les ateliers scientifiques et techniques ou les actions éducatives innovantes à caractère scientifique16 font découvrir le monde de la recherche aux élèves et préparent aux travaux personnels encadrés. À travers le partenariat de professionnels, il s'agit de faire acquérir des méthodes propres à la démarche scientifique. Interrogation, hypothèse, confrontation, vérification par l'expérimentation en sont les étapes pour construire une pensée rigoureuse et cohérente. Les objectifs sont multiples : réaliser un produit, découvrir l'importance de l'information scientifique, sensibiliser aux risques naturels et technologiques et à l'histoire des sciences.

Le carnet de voyage, une création pour éduquer à l'interculturel

L'implication des artistes dans l'exploration et la colonisation tient à leur capacité à décrire et à faire voir les contrées lointaines et nouvelles. Ils participent ainsi, au même titre que les scientifiques, à la production et à la diffusion du savoir géographique, ethnographique, naturaliste en décrivant coutumes et paysages du pays ; ce qui a servi, il est vrai, le pouvoir colonial. Ainsi, Gauguin profite-t-il d'une subvention pour partir vers un nouvel "Orient", "topos" de la littérature orientaliste, du côté du Pacifique. Dès 1892 à Tahiti, le peintre recherche "l'Ancien culte mahorie" totalement disparu sous l'influence de la colonisation à partir de sa lecture du Voyages aux îles du Grand océan17. Il illustre à l'aquarelle le récit de la genèse du monde selon les Maoris en la comparant au culte chrétien révélant ainsi sa passion pour l'histoire comparée des religions. Il compile des croquis sur les arts décoratifs indigènes : sculptures ou tikis, tatouages, motifs. Gauguin a écrit plusieurs carnets de voyage dont Noa, Noa  : Voyage de Tahiti18 est le plus intéressant car il ressemble à un "roman-aquarelle" qui décrit "la nouvelle Cythère" ou "l'île paradis". Il s'achève sur ces mots : "Je pars avec deux ans de plus, rajeuni de vingt ans, plus barbare aussi qu'à l'arrivée et pourtant plus instruit. Oui, les sauvages ont enseigné bien des choses au vieux civilisé, bien des choses ces ignorants de la science de vivre et de l'art d'être heureux." Cette citation est éloquente sur l'objectif d'une éducation à l'interculturel.

Un cédérom des carnets de voyage de Gauguin intitulé Gauguin écrivain : Noa, Noa, Diverses choses, Ancien Culte mahorie a été réalisé pour l'exposition "Gauguin-Tahiti : l'atelier des Tropiques"19. Les élèves peuvent ainsi découvrir sa recherche des paradis perdus, son goût barbare, sa naïveté et la nature exotique de la Polynésie. Un projet pluridisciplinaire peut être envisagé à partir du cédérom.

Histoire du mot "nomade"
  • Retrouve l'étymologie du mot avec ses deux sens originels et des expressions évoquant le voyage et le déplacement, voire l'errance.
  • Comment peux-tu exprimer cette notion dans l'écriture de ton récit de voyage ?
  • Comment peux-tu rendre compte du déplacement dans la réalisation de ton carnet de voyage ?
  • Aujourd'hui, comment est utilisé ce terme et à quelles fins ?
  • Du grec nemein qui signifie à la fois "faire paître le troupeau" et "attribuer, répartir" ; en effet, la nomas est celui qui pâture mais aussi celui qui erre.
  • En latin, Virgile cite à la fois les "nomades" et les "numidae" qui sont une tribu berbère nomade qu'il nomme aussi "Infreni", c'est-à-dire "sans frein".
  • En ancien français est privilégié "l'errement" et le fait de "paistre", synonymes d'élevage et de vagabondage.
  • Au XVIe siècle, le mot renvoie aux migrations et au vagabondage.
  • En 1845, apparaît "le nomadisme" pour désigner le mode de vie sans attaches.
  • En 1895, le terme désigne un tempérament, une tendance au déplacement, au voyage constant et à la liberté d'esprit.
  • Dans les années 1970, il s'agit d'un comportement professionnel mais aussi, pour le philosophe Gilles Deleuze, d'une ouverture à la singularité, à un mouvement intellectuel libéré d'un système.
  • En 1989, Jacques Attali invente le concept d' "objet nomade".
  • La décennie 2000 est l'ère du out nomade qui envahit la sociologie et le marketing.

Concernant l'écriture, les élèves pourraient distinguer la voix du sauvage et celle du civilisé "afin de savoir un peu lequel de nous deux valait le mieux ; du sauvage naïf et brutal ou du civilisé pourri" selon les propos de Gauguin. En SVT et en géographie, ils étudieraient la végétation exotique et évoqueraient leur représentation personnelle de l'île- paradis. En arts plastiques, la multiplicité des techniques picturales utilisées comme procédé d'assemblage est proche du processus de la création plastique. Par exemple, Gauguin invente un style syncrétique primitif pour lequel les élèves pourraient retrouver les influences : art précolombien, île de Pâques, arts premiers d'Océanie20... Un lien peut être aussi établi avec le Journal de Delacroix publié en 1878 qui influença Noa, Noa.

Le carnet-reportage, pour éduquer à la citoyenneté

L'ethnographie ne nécessite pas forcément un lointain voyage vers d'autres latitudes, la découverte de lieux que l'on n'a pas l'habitude de fréquenter peut faire l'objet d'un reportage : l'hôpital, le tribunal et la prison. Les personnes qui s'y retrouvent ont des tranches de vie à raconter. C'est le parti pris de l'aquarelliste-reporter Nöelle Herrenschmidt21.

Reconnue pour immortaliser les procès dans la presse quotidienne, elle souhaite retranscrire "l'essence même de l'humanité la plus nue et la plus forte". À l'écoute des histoires dramatiques de patients, d'accusés ou de détenus, elle "croque" une tranche de vie où la relation à l'autre est une vérité rare et empreinte de réalisme. Pour elle, le reportage est instantané, donc ethnographique : elle apporte un témoignage sans jugement sur des moments de vie au bord de l'abîme. L'éducation à la citoyenneté peut donc être abordée au CDI à travers son Carnet de prison, Carnet du Palais ou À la vie, à la mort : l'hôpital avec la collaboration de la CPE ou d'intervenants représentant la justice. À l'école, l'ethnologie permet de définir l'identité et la culture qui se façonnent dans la dialectique de l'autre à soi et de l'individu au social mais aussi de penser la relation à l'autre en évitant tout ethnocentrisme qui nierait la diversité culturelle.

La collection "Carnets du monde" destinée aux jeunes a été lancée par Albin Michel à la fin des années 80, sous la direction d'Anne Bouin et de Frédéric Houssin, avec la co-écriture d'un écrivain, d'un journaliste et d'un illustrateur. En créant les premiers carnets de voyages édités, ils ont fait la renommée de quelques uns dans le monde de la bande dessinée : Christophe Blain, Laurent Lolmède, Noëlle Herrenshmidt, Elsie Héberstein, Vincent Desplanque, Laurent Corvasier. Les thèmes de cette collection touchant à l'actualité et aux droits de l'homme sont encore fort novateurs : les boat people, les cyclones au Bangladesh, les sans-abri, les barrages au Grand Nord, les quartiers noirs à New York, l'Afrique du Sud, le métro, l'Algérie... Elle mériterait une réédition pour que nos CDI d'établissements scolaires puissent l'acquérir. En attendant, Elsie vient de publier un carnet sur les sans-abri intitulé Viens chez moi j'habite dehors, un voyage chez les sans-abri et Patrick Singh, Handle with care. Le site du photographe-journaliste Dan Eldon, qui a fait découvrir la famine de la Somalie, offre dix-sept carnets posthumes sur des sujets graves et personnels : www.daneldon.org. Parmi les photographes carnettistes engagés, Peter Beard, précurseur de la composition graphique, dénonce les blessures que l'homme moderne a infligées à l'Afrique. Une exposition lui est d'ailleurs consacrée, "Living Sculpture", ainsi qu'un ouvrage aux éditions de la galerie Mennour. Des carnets de voyage en ligne concernent aussi l'éducation à la citoyenneté tels que Le tour du Monde en 80 Hommes, qui décrit une expédition de 14 mois à la rencontre de quatre-vingt pionniers du développement durable (www.80hommes.com), un voyage de type humanitaire pour rencontrer les enfants des rues en Inde, en Bolivie, en Roumanie et au Bénin (www.petitsprincesdesrues.org).

En conclusion, le carnet de voyage porte souvent un regard empreint d'exotisme et dépourvu de réalisme sur la dureté de la vie quotidienne de peuples souvent oubliés des droits de l'homme, de la liberté d'expression et soumis à des régimes autoritaires et à des pratiques d'esclavage modernes. Le carnettiste doit-il alors porter sur ces pays un regard d'ethnographe ou de reporter ? Cependant, le carnet de voyage révèle une curiosité du monde et des autres et une passion pour la géographie et pour l'ethnologie. Selon les mots de Jules Verne dans le manuscrit de son carnet de voyage en Scandinavie22 : "Après les voyages de Cook, de Ross, de Durmont d'Urville, de Richardson et même d'Alexandre Dumas, il me restera assez d'appétit pour dévorer les soixante-six volumes de L'Univers pittoresque... J'en arrivais à m'identifier absolument avec les grands voyageurs dont j'absorbais les oeuvres. Je découvrais les contrées qu'ils avaient découvertes, je prenais possession au nom de la France des îles sur lesquelles ils plantèrent leur pavillon, j'étais Colomb en Amérique... Mes livres de voyage ne me suffisaient plus... Lorsque cette idée de déplacement se fut emparée de moi, elle ne me laissa plus un instant de répit". "Il faut aller voir", aurait conclu Ella Maillart comme devise de l'ouverture culturelle du centre d'information et de documentation de l'établissement scolaire.

Bibliographie

    Les grands explorateurs du XVIIIe siècle : géographes et cartographes vers le Pacifique

  • Les Découvreurs du Pacifique : voyage de Cook, de Bouguainville et de Lapérouse, Gallimard (Découvertes).
  • Les Grands explorateurs, Larousse, Bordas (La mémoire
  • de l'humanité), 1997.
  • Le Livre des terres inconnues : journaux de bord des explorateurs du XVe au XIXe siècle, Bellec, François, Éditions du chêne, 2000.
  • Terre à découvrir, terres à parcourir : exploration et connaissance du monde du XIIe au XIXe siècle, L'Harmattan, 1994.
  • Voyage autour du monde par la frégate La Boudeuse et la flute L'étoile de 1766 à 1769, De Bougainville, Louis-Antoine, Éditions Nicolas, service historique de la Marine.
  • Les Voyages et recherches, Jean-François de Galaup De Lapérouse, Musée Lapérouse, Albi.
  • Voyage de Lapérouse, 1785-1788, Archives nationales,fonds Marine.
  • Lapérouse dans la marine et les colonies du Roi, 1756-1788, Association Lapérouse, Musée Lapérouse, Albi.
  • L'Invitation au voyage : cartes anciennes et récits d'explorateurs, XVII - XIXe siècle, exposition de la BMF de Limoges, Filigranes n°4, mai-juin 2003.
  • Cabinets de curiosités et collections :

  • Cabinets de curiosités, Patrick Mauriès, Gallimard, 2002.
  • Collections, collectionner, collectionneurs, revue Dada, n° 98, janvier 2004.
  • Château d'Oiron : collection contemporaine Curio et Mirabilia sur le thème du cabinet des curiosités : cabinet d'histoire naturelle et la chambre des mutants de Paul-Armand Gette, cabinet des monstres, cabinet des muses sur les contrées nouvelles, cabinet de Claude Gouffier sur les mathématiques... www.momum.fr/visitez/decouvrir
  • Le château d'Oiron et son cabinet de curiosités, Éditions du Patrimoine, 2000.
  • Naturalia et Mirabilia, Les cabinets de curiosités en Europe, Adalgisa, Lugli, Biro, Adam, 1998.
  • Ethnographie musicale :

  • Rajasthan : un voyage aux sources gitanes, Roux-Fontaine, Éric, Robin, Thierry, Éditions Garde-Temps, 2004.
  • Carnet de route Paris-Tokyo, Granier, Laurent et Lansac, Philippe, Éditions Garde-Temps, 2004 (avec CD).
  • Les explorations contemporaines : océanographie et biodiversité des milieux désertiques

  • " My name is Cook ", exposition et publication des " Carnets du Pacifique ", suite à " Exploration Pacifique ", automne 2004 au printemps 2007. Travail scientifique autour de trois thèmes : la biodiversité, la gestion des ressources
  • naturelles et les changements climatiques. www.exploration-pacifique.com
  • Campagne Phare 2002, carnet de bord d'une campagne océanographique, IFREMER, 2003.
  • " Le siècle de Théodore Monod ", exposition du 8 mai au 9 septembre 2002, Muséum national d'histoire naturelle. www.mnhn.fr
  • Hommage à Théodore Monod, naturaliste d'exception, Billard, Rolland et Jarry, Isabelle, Éditions du Muséum
  • national d'histoire naturelle, 1997.
  • Émeraudes des Garamantes, Monod, Théodore.
  • Carnet d'Amazonie, Baran, Claude, Arthaud, Éditions Flammarion, 2004. Carnet de voyage centré sur la nature de l'expédition d'une ethnologue sur le territoire des Indiens Korubo, sous l'égide de la Fondation nationale de l'Indien du Brésil, Funai en 1996.
  • Sillages d'Afrique : 20 000 milles d'aventure maritime et littéraire, Gallimard, 2004.
  • Le Mékong : voyage de Béatrice de Rochebouet, Belem Éditions, (Au fil des fleuves), 2004.
  • Le Nil : voyage de Hervé Bentégeat, Belem Éditions, (Au fil des fleuves), 2004.
  • Ushuaïa explore l'Afrique, Hulot, Nicolas, Fondation Nicolas Hulot, 2003 (DVD).
  • Ushuaïa : voyages au coeur de l'absolu, Hulot, Nicolas, Michel Lafon, 2003.
  • Éducation à la citoyenneté et au reportage

  • Carnets du Palais, Carnets de prison, Herenschmidt, Noëlle, Albin Michel, 2002.
  • À la vie, à la mort : l'hôpital, Herenschmidt, Noëlle, Gallimard, 2003.
  • Viens chez moi j'habite dehors, un voyage chez les sans-abri, Elsie-Jalan Publications, 2004.
  • Handle with care, Patrick Singh, Domens Éditions, 2004.
  • Dan Eldon, photographe-journaliste : www.daneldon.org
  • " Living Sculpture ", exposition, Peter Beard, Mennour, 2003.
  • Publications pour la jeunesse

  • Les messagers de l'eau en mission à travers le monde : Islande, Chili, Côte-d'Ivoire, Espagne, Mali, Conseil général du Puy-de-Dôme, Commission nationale française pour l'UNESCO, Clermont 1, FR3 Rhône-Alpes-Auvergne, Beta prod, 2003. www.lesmessagersdeleau.com
  • Doc Eau : les messagers de l'eau, Okapi, décembre 2002.
  • " Que ta journée soit du jasmin ", sur le monde arabe méditerranéen en 1994 ; " Seuls les Wolofs parlent à la mer ", sur la Mauritanie, le Sénégal et le Cap-Vert ; " Je ne m'en soucie guerre ", à la rencontre des enfants de la guerre en Érythrée en 1995 ; " Enfantsillages africains ", sur le Sénégal en 1997 ; " Si j'étais un enfant... ", sur la route des esclaves en 1998 ; " Allons ! Des ailes ou des voiles ! ", sur le sillage des oiseaux de la Loire au Soudan en 1999 ; " Peintures salées : carnet de voyage et aquarelles en mer Rouge ", en 1999 ; " Zorientales : Méditerranée ", expédition 2002-2003, La Baleine Blanche, groupe d'éducation par la mer et le voyage depuis 1983, 9 rue des Olivettes, 44 000 Nantes, tél. : 02 40 08 03 63. www.baleineblanche.com
  • Chroniques tropicales : le cabinet de curiosités des jeunes explorateurs de la Baleine Blanche, exposition sur la Gambie, 7 avril au 30 août 2004, Muséum d'histoire naturelle de Bordeaux.
  • L'album secret de l'Oncle Ernest (cédérom).
  • La quête de l'eau : un jeu d'aventure pour sauver le peuple de l'eau à travers cinq voyages de découverte sur notre planète, Strass Productions, Éditions UNESCO, 2000 (cédérom).
  • Découvertes à la mer, à la montagne, à la campagne..., Michel Lafon, (Mon cahier), 2003.
  • Ethnographie visuelle et artistique

  • Gaugin écrivain : Noa, Noa, diverses choses, ancien culte mahorie, Réunion des Musées nationaux, 2003 (cédérom).
  • Gauguin-Tahiti, l'atelier des Tropiques : catalogue d'exposition, octobre 2003 à janvier 2004, Réunion des Musées nationaux, Musée d'Orsay, Museum of Fine Arts de Boston, 2003. www.rmn.fr/gauguintahiti
  • Gauguin par-ci, Gauguin par-là : livret pédagogique, Le Musée en Herbe du Jardin d'acclimatation de Paris, 2003.
  • Tahiti, des origines à nos jours : livret d'exposition, Palais de la découverte, décembre 2003 à mars 2004.
  • Géographies de Gauguin, Staszak, Jean-François, Éditions Bréal, 2003.
  • Tahiti, Marquises : voyage sur les pas de Gauguin, Éditions Garde-Temps, 2004. L'anthropologie et l'interculturel à l'école
  • Un village en brousse : vie et culture d'un village du Mali, Gounfan, CRDP de Grenoble, 2004 (cédérom).
  • Ile de Gorée et esclavage, Renaudel Multimédia et IUT Michel de Montaigne de Bordeaux III, (Terres d'Histoire, cédérom sous la direction de P. Pommier), 2003.
  • Cyclades, terre des dieux, Renaudel Multimédia et IUT Michel de Montaigne de Bordeaux III, (Terres d'Histoire, cédérom sous la direction de P. Pommier), 2004.
  • Pistes de rêves : art et savoir des Yapa du désert australien, UNESCO Publishing, 2000 (cédérom). www.unesco.org/publishing
  • Apprentis ethnologues... quand les élèves enquêtent, CRDP de l'académie de Créteil, (Repères pour agir), 2003.
  • Document d'exploitation pédagogique de l'album de bande dessinée Tintin au Tibet de Hergé, Quella-Guyot, Didier, CRDP de Poitou-Charentes, 1995.
  • La maison de Pierre Loti, Vercier, Bruno, Melot, Jean-Pierre, Caisse nationale des monuments historiques et des sites, Édition du Patrimoine, (Itinéraires du patrimoine), 1999.
  • Amazïah, peuples berbères d'Afrique du Nord, Samouel, Valérie, Gralier, Sophie, Tournon Jeunesse, La Mascara, (Naître ailleurs Fondation Nicolas Hulot), 2003.
  • Inuk, peuples inuit du Grand Nord, Samouel, Valérie, Gralier, Sophie, Tournon Jeunesse, La Mascara, (Naître ailleurs Fondation Nicolas Hulot), 2003.
  • Baka, peuples pygmées d'Afrique centrale, Samouel, Valérie, Gralier, Sophie, Tournon Jeunesse, La Mascara, (Naître ailleurs Fondation Nicolas Hulot), 2003.
  • Benjy voyage au pays du mandala tibétain, Crossmann, Sylvie, Indigène Éditions, 1997.
  • Sur les traces de... Marco Polo, Alexandre Le Grand, Ulysse..., Gallimard Jeunesse, 2004. Roman illustré et commenté par douze pages de documentaire sur la civilisation et l'histoire.
  • Arts premiers d'Océanie, Dada, la première revue d'art, n° 88, décembre 2002.
  • " Peuples du monde ", jeu éducatif de Bioviva. www.bioviva.com
  • Ethnologues en herbe : www.ethnokids.com
  • Survival France : www.survivalfrance.org/nlm/accueil/mode-emploi.html
  • " Le tour du monde en 80 clics ", jeu-rallye du CRDP de Grenoble. www.grenoble.ac-grenoble.fr
  • Naissance de la biogéographie avec l'exploration de l'Amérique latine
  • De la Boussole à l'orchidée, exposition au Conservatoire national des arts et métiers de Paris et avec l'aide du Muséum national d'histoire naturelle, 2 décembre 2003 au 31 mai 2004.
  • " Essai sur la géographie des plantes accompagné d'un tableau physique des régions équinoxiales ", d'A. De Humbold et d'A. Bompland, 1807.
  • Voyages aux régions équinoxiales de 1807 à 1834, 30 volumes d'A. De Humbold et d'A. Bompland.
  • Les quatre voyages naturalistes pour célébrer le bicentenaire de la donation Journu-Auber 1804-2004, au Muséum d'histoire naturelle de Bordeaux, février à juin 2004.

(1) Exposition de la BMF de Limoges intitulée "L'invitation au voyage : cartes anciennes et récits d'explorateurs XVII-XIXe siècle" de mai-juin 2003.

(2) Voir les titres dans la bibliographie.

(3) Maison d'édition de Clairefontaine-Rhodia.

(4) Notamment, qui fête ses vingt ans lors de la Journée mondiale de l'océan, le 8 juin 2004.

(5) Lauréat du Grand Prix 2002 du carnet de voyage et auteur de dix-sept livres.

(6) 8, route de Plascassier - 06650 Opio - tél .: 04 93 42 05 38 -www.expemag.com.

(7) Maison natale à Amiens, musée Jules-Verne et Centre d'études verniennes à Nantes.

(8) Géo hors série de novembre 2003.

(9) Émile ou de l'éducation, de J.- J. Rousseau : formation à l'autonomie et à la connaissance par le monde physique, c'est-à-dire par "l'école de la nature".

(10) Message à travers une manière de vivre qui repose sur la responsabilité de l'individu.

(11) Festival international de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges.

(12) BOEN n° 3 du 21 janvier 1993.

(13) BOEN n° 22 du 28 mai 1992.

(14) Éducation relative à l'environnement.

(15) BOEN n° 14 du 6 avril 1995.

(16) BOEN n° 13 du 29 mars 2001.

(17) Paru en 1837 et écrit par l'ancien consul d'Océanie, Jacques-Antoine Moerenhout.

(18) Il devait contenir des poèmes du poète symboliste Charles Morice (1860-1919).

(19) Au Grand Palais, du 3 octobre 2003 au 19 janvier 2004.

(20) Dada, la première revue d'art, n°88, décembre 2002.

(21) Lauréate du 2e prix de la Biennale du carnet de voyage 2003.

(22) Non publié, dont le titre est Joyeuses Misères de trois voyageurs en Scandinavie.

Argos, n°37, page 34 (04/2006)
Argos - Le carnet de voyage a le vent en poupe