Littératures

Femmes et lecture ou la manière de lire qu'ont les femmes

Ingela Guerrien

Refléxions à propos de Chaque Mère est une fille1, de la sociologue suédoise Hedvig Ekerwald, sur la jeunesse des femmes au XXe siècle.

Prétendre qu'il existerait une manière spécifiquement féminine de lire, en quelque sorte une "lecture à la mode des femmes", est une assertion qui pourrait surprendre, dans notre monde moderne où le féminisme tend à insister sur l'équivalence des comportements masculins et féminins. En effet, peut-on prétendre défendre la cause des femmes, leur égalité avec les hommes, tout en démontrant les différences d'attitudes masculines et féminines dans certains domaines comme la lecture ?

Une interrogation d'actualité

Le questionnement sur la différence entre garçons et filles est toujours d'actualité (et pour cause, comme disent les Danois, "merci pour la petite différence"2 qui semble avoir de beaux jours devant elle). Les résultats de l'enquête menée par la sociologue suédoise Hedvig Ekerwald, analysés dans le chapitre intitulé "La lecture, une fuite ou une force" de son livre Chaque Mère est une fille (p. 138-160) nous font aborder sous un jour nouveau la relation entre les sexes.

L'enquête

Cette enquête fut réalisée de 1991 à 1993 auprès d'un échantillon de trente femmes appartenant à dix familles différentes. Dans chaque famille, ont été interrogées trois représentantes de générations différentes3 ayant grosso modo eu la trentaine respectivement dans les années 1950, 1970 et 1990 (naissances respectives en 1916, 1946 et 1971). Elle s'est intéressé à différents aspects de la vie, traitant chacun d'entre eux dans les différents chapitres du livre. Des thèmes aussi divers que les questions de l'identité et de la modernité, de l'amitié entre filles et garçons, de la séduction et de ses modèles masculins et féminins, de la lecture, de l'État et des femmes, de la politique et la culture politique des femmes, et enfin de la solidarité féminine. Nous focaliserons ici sur la lecture en tant que pratique culturelle pouvant éclairer la réalité du vécu féminin.

Que lisent les femmes et comment lisent-elles ?

Les dix "chaînes" de grand-mère/mère/fille sont interrogées de telle façon qu'il est possible de voir un cheminement et une évolution dans le temps. Les trente femmes, appartenant à la classe moyenne suédoise et ayant ce que l'on pourrait appeler une culture populaire standard4, ont en commun d'être de grandes lectrices. Pour toutes, et tout particulièrement pour les plus anciennes d'entre elles, l'existence de nombreuses bibliothèques municipales bien équipées a joué un rôle fondamental dans la satisfaction et la stimulation de leurs lectures. Elles parlent d'emprunts par caisses entières, au point parfois d'en arriver à avoir mauvaise conscience face à cette boulimie de lecture. Celle-ci les conduisait parfois à délaisser leurs activités habituelles, souvent au grand dam de leurs maris en quelque sorte jaloux de cette passion extra-conjuguale.

Une manière de lire

Hedda Ekerwald parle de "lecture intense" (c'est-à-dire lecture plaisir, rapide, boulimique) et de "lecture d'ombre" (celle qui n'engage pas l'affectivité du lecteur). Il semblerait que la lecture intense est très fréquente chez les femmes des trois générations. Hedda Ekerwald insiste aussi sur l'importance de ce qu'elle dénomme la "lecture biographique", celle qui a une incidence sur la vie propre de la lectrice, et elle souligne la capacité qu'a la littérature de fiction de nous donner de la force dans nos propres relations avec les autres.

L'évolution de la lecture féminine

Il apparaît qu'une certaine littérature romantique, dite "triviale" (style Angélique, etc.) est sévèrement critiquée notamment par des critiques littéraires masculins, alors que la littérature triviale masculine (policiers, aventures, récits de crime) échappe à ce jugement. Cette dernière est, au contraire, valorisée.

La conclusion de l'enquête

Le but de Hedda Ekerwald, qui cite de nombreux chercheurs américains et suédois dans le domaine, n'est pas de trancher quant à la valeur ou à la qualité des lectures spécifiquement féminines. Son objectif, à travers cette étude sur la lecture féminine, a été de démontrer le rôle biographique de cette lecture : il est impossible de connaître les raisons pour lesquelles telle ou telle personne s'est attachée à tel ou tel livre, mais elles sont souvent profondes et importantes pour chacune d'entre elles. Il ne s'agit pas de dénigrer ces choix personnels. Ce qui est intéressant selon elle, c'est d'essayer de comprendre pourquoi, dans telle conjoncture, les femmes éprouvent le besoin de se plonger dans la littérature de fiction, davantage que leurs confrères masculins. Cela étant, on se doit aussi de relativiser cette analyse sexiste, car d'une certaine façon hommes et femmes pratiquent sans doute toujours périodiquement "lecture intense" et "lecture d'ombre". Il serait intéressant de faire, pour pouvoir réellement établir des comparaisons, le même type d'enquête avec des "chaînes" d'hommes. Car l'un n'est-il pas toujours l'autre à ses moments perdus ?

(1) Hedvig Ekerwald, Varje mor är en dotter. Om kvinnors ungdomstid pa 1900-talet. Stockholm, Symposium, 2002, 328 p.

(2) Vieux proverbe danois.

(3) Autrement dit, dans chaque famille la grand-mère, l'une de ses filles et l'une de ses petites filles.

(4) S'entend bien pour la Suède, ou les taux d'emprunts dans les bibliothèques et les nombres moyens de livres lus par an et par habitant comptent parmi les plus élevés au monde.

Argos, n°37, page 24 (04/2006)
Argos - Femmes et lecture ou la manière de lire qu'ont les femmes