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La bibliothèque comme utopie réalisée : l'exemple de la Suède

Ingela Guerrien, coordinatrice départementale du réseau 3D des documentalistes de la Seine-Saint-Denis

Qui visite aujourd'hui une bibliothèque suédoise, municipale, scolaire ou universitaire serait tenté d'y voir une manière d'utopie réalisée.

En Suède, les premières bibliothèques voient le jour dans l'enceinte des églises, des cloîtres catholiques.

L'origine

Ensuite, au XVIe siècle, la Réforme luthérienne, la confiscation des biens de l'Église catholique et les butins apportés par les rescapés de la guerre de Trente Ans ont pour effet de concentrer d'importantes collections de livres, souvent précieux, dans des châteaux forteresses (Skokloster, Vadstena, etc.) ou directement dans les premières bibliothèques universitaires du pays, à Uppsala et à Lund.

Jusqu'au XIXe siècle, c'est essentiellement la noblesse et la haute bourgeoisie qui ont accès aux livres, dont le nombre, au XVIIIe siècle, ne dépasse pas quelques centaines de milliers pour toute la Suède. Cependant, sous l'influence conjuguée de la Réforme luthérienne, qui favorise l'apprentissage de la lecture pour tous afin que chacun soit capable de lire la Bible dans sa langue maternelle, et du mouvement ouvrier naissant, le besoin se fait sentir de créer des lieux de lecture mettant des livres à la disposition de tous sous forme de prêt.

La bourgeoisie libérale, de son côté, comprenant le rôle d'éducateurs publics que peut jouer de telles institutions, commence à créer des bibliothèques qu'elle veut publiques et accessibles à tous. Par un jeu subtil de subventions, les libéraux parviennent à faire fusionner les bibliothèques ouvrières et celles dites publiques : les "bibliothèques populaires"1 sont nées.

Les bibliothèques publiques et l'éducation populaire

À partir du XIXe siècle, avec la création des "Hautes Écoles populaires", les bibliothèques deviennent un relais important de l'éducation populaire en Scandinavie, à tel point qu'on les dénomme également "bibliothèques populaires", une appellation qui vaut encore de nos jours.

Elles se proposent de toucher toute la population par le biais d'une politique culturelle active auprès de tous les groupes, y compris ceux qui demandent des besoins spécifiques (handicaps divers, personnes âgées, populations isolées, populations étrangères). Tous est ici le maître mot que nous avons entendu à chacune de nos visites, prononcé par chaque bibliothécaire rencontré.

Une utopie réalisée ?

En quoi2 peut-on dire que la bibliothèque populaire est une utopie réalisée ?

Par son histoire, la bibliothèque publique ou populaire a réussi le tour de force de réunir en une seule institution les intérêts des diverses strates de toute une population. Les bibliothèques des associations ouvrières qui ont vu le jour dans les premières décennies du XIXe siècle, encouragées par des initiatives libérales et suite à la mise en place d'un système de subventions, ont dû fusionner devant l'apparition des bibliothèques municipales, créant la bibliothèque populaire que nous connaissons aujourd'hui.

Dans ce type de bibliothèque, on se soucie de satisfaire les besoins des bien-portants comme des mal-portants, des personnes à proximité et à distance, des jeunes et des moins jeunes. Depuis 1974, les bibliothèques ont pour slogan "Boken kommer" (le livre vient).

La gratuité du prêt est de règle et un large service d'information, sous forme de brochures ou de débats, répond à toutes les questions d'actualité (Europe, droits de l'homme, santé, politique, culture). De ce point de vue, la bibliothèque constitue une sorte de conscience, culturelle et éthique, pour le citoyen. Elle met en relation des personnes, dynamise la vie culturelle, permet de créer des liens et de situer les faits dans un contexte compréhensible.

Les bibliothèques municipales fournissent des locaux bien équipés et d'accès facile, notamment pour la lecture de la presse locale, nationale et internationale. Elles sont généralement abonnées à plus de 150 titres. Les salles de lecture sont toujours très fréquentées, elles incarnent une démocratie participative et vivante.

Les bibliothèques fournissent aussi un équipement informatique riche et moderne, permettant à chacun la consultation de bases de données reliant toutes les bibliothèques du pays : il s'agit d'un outil efficace d'ouverture et de connaissance du monde.

Les bibliothécaires reçoivent une formation universitaire de haut niveau ; disponibles, ils dispensent un service public exemplaire avec le souci prononcé d'aider et de conseiller tous les usagers (cf. les publications de Anna-Lena Höglund : Äntligen en riktig fraga (Enfin une vraie question), grâce à des fonds documentaires particulièrement fournis et complétés par les services des bibliothèques des provinces.

L'atmosphère qui règne en de tels lieux est particulièrement sereine malgré l'afflux des usagers (entre 3 000 et 5 000 visiteurs par jour dans les bibliothèques municipales de Stockholm et Norrkoping). Le taux de lecture en bibliothèque en Suède est parmi les plus élevés au monde. Avec environ 15 prêts par personne et par an en moyenne sur l'ensemble de la population, elle se situe au troisième rang mondial derrière l'Islande et la Finlande.

Une "maison pour tous"

En guise de conclusion, on peut dire que le réseau des bibliothèques matérialise encore aujourd'hui en Suède une construction intellectuelle et culturelle caractéristique de la société de bien-être. La bibliothèque populaire, comme la "maison du peuple" (folkhemmet), sont des concepts indissociables des idéaux des sociaux-démocrates, au pouvoir pendant 60 ans à partir des années 1930. Les bibliothèques populaires, avec leur esprit de service non marchand, peuvent être ressenties comme les derniers témoins de cette époque.

La tendance perceptible qui consiste à faire des bibliothèques internationales des lieux à part (comme, par exemple, à Stockholm) va certainement à l'encontre de cette tradition. Aussi des spécialistes des bibliothèques questionnent aujourd'hui cette tendance à vouloir créer des fonds spécifiques pour étrangers, alors que la population d'origine étrangère en Suède augmente (1,8 million d'immigrés sur 9 millions d'habitants aujourd'hui, alors qu'en 1950 il n'y avait que 300 000 étrangers en Suède3).

Pour remédier à ce problème, la vieille idée "fusionniste", caractéristique de l'éducation populaire, permettrait d'intégrer bibliothèque générale et bibliothèques en langues étrangères. De plus, la cohabitation, çà et là, des bibliothèques municipales et des bibliothèques scolaires (cf. la bibliothèque intégrée de Balsta que nous avons visitée), rappelle le rapprochement des bibliothèques ouvrières et des bibliothèques municipales du XIXe siècle. Ici aussi, tout est lié et tout est en mouvement.

(1) Folkbibliotek.

(2) "Les Hautes Écoles populaires" étaient inspirées par N. F. Grundtvig (1783-1872) qui créa la première école au Danemark en 1844. Il y en a encore 130 en Suède aujourd'hui.

(3) Cf. Christina Ekbom : Var femte lantagare : mediaförsörjningen pa andra sprak än svenska i Östergötlands och Jönkpings län ("Chaque cinq emprunteur : les ressources en média en d'autres langues que le suédois").

Argos, n°37, page 14 (04/2006)
Argos - La bibliothèque comme utopie réalisée