La vie des BCD

Un outil d'analyse d'images, le coffret "Lectures de films" (1)

Daniel Martin, Secteur ressources et productions audiovisuelles, CRDP de l'académie de Créteil

La lecture d'images occupe une place de choix au sein des BCD et CDI. Depuis l'apparition d'internet, du cédérom ou du DVD, le multimédia a imposé la nécessité d'accompagner élèves et enseignants dans la prise en main et l'utilisation de ces supports. ]

Toutefois, à travers les programmes officiels, l'école précise un objectif plus ambitieux que la seule exploitation intensive du contenu ; elle entend donner aux jeunes les moyens d'évaluer la pertinence et la qualité des productions que ces supports privilégient. Ces capacités s'acquièrent au prix d'une curiosité et d'un apprentissage du langage audiovisuel. C'est précisément ce que vise Lectures de films*, en pensant aux élèves mais aussi aux enseignants.

Parce qu'il requiert simultanément (au moins) l'attention visuelle et auditive, le film paraît moins accessible que l'image fixe aux capacités d'analyse des élèves. Aussi, la pratique habituelle consiste-t-elle à conditionner l'entrée dans l'analyse du film à un travail préalable sur l'image fixe, notamment à partir de la littérature de jeunesse. Lectures de films participe de l'éducation du regard mais c'est un outil pédagogique qui permet de concevoir que l'on peut très bien entrer dans l'initiation aux images par le film. Voyons de quelles façons l'utilisation de Lectures de films peut compléter et s'enrichir des compétences de lecture et d'analyse développées grâce aux images des albums.

Un des atouts principaux de Lectures de films est qu'il s'appuie sur deux courts métrages de fiction de qualité, présentés sur un DVD vidéo. Il s'agit de : Maman regarde ! de Paul Boujenah, sorti en 2000 et qui dure 4 min 30, issu de la série "Pas d'histoires !" 12 regards sur le racisme au quotidien (voir le site www.dfcr.org) et de Ayrton la bête de Rémy Burkel, sorti en 1994 et qui dure 13 min 30.

Le goût de lire

Précisons que ces films sont libres de droits pour une utilisation dans un cadre pédagogique. Le format court métrage condense des impératifs de composition, de dramaturgie et d'esthétique qui le rendent immédiatement très attractif. De plus, dans le cadre d'une utilisation en cours, il est possible de visionner à plusieurs reprises l'oeuvre dans son intégralité. Ce qui constitue deux points communs avec l'approche de la plupart des albums de littérature de jeunesse. Citons Vanessa Paunovitch, scénariste de Maman, regarde ! : "Il me semble beaucoup plus difficile de réussir à faire passer un message ou une émotion en un laps de temps réduit, l'esthétique y joue un rôle important aussi. Il en résulte que pour moi, le court métrage est un film à part entière, c'est une forme de cinéma qui a son importance dans le paysage cinématographique vu la diversité des festivals, émissions TV qui lui sont dédiés. Bien entendu, il peut aussi servir de terrain d'expérimentation ou d'essai mais il permet surtout de découvrir des auteurs, des jeunes créateurs." (in Ciné-Courts.com)

Ces remarques de scénariste soulignent l'importance de l'écriture peaufinée par l'auteur et partagée, étape après étape, avec toute une équipe. Ceci met l'accent sur la notion de point de vue et sur l'importance de la restitution en sons et en images du projet artistique initial qui, notons-le au passage, ne peut pas se passer d'être mis en mots, malgré les storyboards dessinés. La complicité et la complémentarité entre auteur et illustrateur, entre texte et image font l'objet de la même attention lorsqu'on travaille sur la littérature de jeunesse.

Maman, regarde ! illustre la prise de conscience de l'existence et de la beauté de l'autre, par un petit garçon bien de notre siècle. Ayrton la bête raconte le périple d'un insecte devenu pour un temps, et à son corps défendant, l'objet de curiosité d'un enfant de la ville. S'agissant du contenu de ces deux courts métrages, si les sujets sont très différents, on découvre qu'ils ont en commun des qualités qui les rendent attachants et légitiment le fait qu'ils aient été choisis comme support d'un travail pédagogique en direction d'un public mixte d'élèves et d'enseignants.

Une analyse fine

Le boîtier Lectures de films comprend un cédérom qui contient le matériel pédagogique pour exploiter le travail sur les deux films, et qui permet des sorties papier via l'imprimante. En revanche, les deux films sont accessibles sur un DVD vidéo. Ce choix nous donne l'occasion de souligner combien ce support apporte une souplesse et un confort de travail inédits. En effet, outre la qualité de l'image numérique indéniablement supérieure en définition à celle de la bande vidéo VHS, l'assurance que la lecture répétée et les pauses prolongées ne dégradent pas le support, il faut insister sur le fait que le séquençage (appelé "Découpage" sur l'écran d'accueil du DVD vidéo), rend possible un accès immédiat aux passages du film qui sont le support d'analyses dans les fiches pédagogiques. Mais il y a plus, et c'est une richesse déterminante dans la conception de cet outil : la présence d'un découpage plan par plan sur le cédérom, qui a le double intérêt d'affiner l'accès dans le film et, surtout, de permettre de comprendre à quoi correspondent les notions de plan et séquence en terme cinématographique.

Les deux films
 Maman, regarde !Ayrton la bête
TraitementFait divers, atmosphère de quotidien avec une chute qui joue sur le suspens (proche de la forme littéraire de la nouvelle)Humoristique, parfois satirique, parodique.
Point de vue présentéLe spectateur est témoin des relations qui se nouent entre les trois personnages principaux : une maman pressée, son fils et une jeune femme noire, cliente anonyme.Un jeune garçon, Éliott, voit à sa manière les réactions d'un insecte dont il a fait son jouet. Le cinéaste imagine et donne à voir comment, de son côté, le scarabée vit les choses.
Développement dans le tempsL'action se développe quasiment en temps réel, le temps d'une course en supérette.L'action démarre en fin de week-end et on peut interpréter qu'elle finit le week-end suivant.
Développement dans l'espaceTout se passe à l'intérieur de la supérette sauf pour les dernières images, où la cliente noire est filmée dans la rue, quittant le magasin.L'action s'ouvre et se conclue dans un champ fleuri, à la campagne.
L'essentiel du film se situe en ville, dans l'huis clos de la chambre d'Éliott.
Un court moment du voyage en voiture est filmé.
Ressorts dramatiquesL'enfant est-il si pénétré des stéréotypes de son temps, si enfermé dans cet univers robotisé qu'il ne peut plus communiquer et s'ouvrir aux autres et à leurs différences ?
Comment vont réagir les adultes ?
Comment va survivre l'insecte ? Éliott est-il insensible au fait que celui qu'il traite comme sa chose est un être vivant ?
Vont-ils communiquer, se comprendre ?

Le goût d'apprendre

Le premier objectif de Lectures de films est d'accompagner l'enseignant dans sa formation à l'analyse de l'image en lui fournissant, on l'a évoqué, des outils qui n'existent pas dans les DVD grand public. Voici une proposition de démarche pour la formation personnelle de l'enseignant en sept étapes enchaînées dans une progression logique. Puisqu'il y a deux films, l'idée est de suivre cette progression en commençant par Ayrton la bête. Le réinvestissement sera possible grâce au deuxième film Maman, regarde !

1-Regarder Ayrton la bête dans son intégralité.

C'est sans doute l'étape la plus décisive car, dans la satisfaction qui en découle, se trouvent la motivation et la matière pour se lancer dans une analyse approfondie de la structure du film et du langage audiovisuel.

2-Comprendre la notion de plan et de séquence grâce à l'outil "analyse par séquence".

Sur le cédérom (écran "analyse par séquence"), une frise horizontale est découpée en 32 vignettes, correspondant chacune à un plan. Cette séquence 1, qui est l'ouverture du film après le générique, est donc composée de 32 plans. Chaque vignette est interactive : en cliquant dessus, le plan est disponible dans la fenêtre de lecture à partir du début du plan. Un repère signale, sur la frise des vignettes, l'avancée dans le film et le passage aux plans suivants.

Un plan est donc une portion de film sans coupure, c'est-à-dire qu'il expose ce qui a été filmé depuis le déclenchement du mécanisme jusqu'à son arrêt. Une séquence est composée de plusieurs ou d'un seul plan (on parle dans ce cas de plan-séquence). La séquence forme une unité de sens cohérente par le lieu, le temps, l'action ou une combinaison de ces éléments. C'est un découpage subjectif et donc assez flottant. Ayrton la bête a été découpé en 10 séquences. De façon générale, pour ce qui est du chapitrage des DVD vidéo grand public à l'intérieur de chacun des chapitres, on peut effectuer une subdivision en séquences plus petites.

Un choix de textes commente et analyse les caractéristiques de la séquence. Il contient des liens hypertexte et hypermédias pour déclencher la lecture d'une vidéo et ouvrir le glossaire en surimpression sur l'écran en cours. En cliquant sur le mot "découpage", on dispose en plein écran, sous forme de tableau du découpage plan par plan, de l'intégralité du film. On y constate : que le film est chapitré en 10 séquences ; que les génériques d'entrée et de fin font partie intégrante du film ; que le film est composé de 169 plans ; que le plan le plus court dure 1 seconde et le plus long 25 secondes.

On peut imprimer ce découpage, ce qui est indispensable pour s'exercer à repérer la succession des plans lorsqu'on visionne le film depuis le DVD vidéo. En examinant en détail les analyses des 10 séquences avec, en regard, le découpage du film imprimé, et en consacrant un moment à visionner le film en se concentrant sur la succession des plans, on devient sensible à l'architecture du film.

À noter que sur l'écran d'accueil du cédérom, on accède à un écran qui permet de saisir les cinq phases du récit réparties ainsi : situation initiale (séquence 1) ; perturbation (séquence 2) ; développement (séquences 3 à 5) ; résolution (séquences 6 et 7) ; situation finale (séquence 8). On retrouve un procédé d'écriture similaire au schéma classique de la construction dramatique en littérature. Cette échelle illustre l'agencement général du film tel qu'il est lisible à travers le synopsis. C'est ce qui ressort lorsqu'on résume le film.

Le découpage plan par plan, quant à lui, correspond à une échelle plus fine qui permet de mieux distinguer les scènes que le réalisateur a choisi de mettre en images et en sons, et de les donner à voir comme les pièces du puzzle qu'il a ordonnées. Le but de cette première exploration est de saisir l'importance de la structure du film en plans, matériau de base pour la construction du sens et la dramatisation du propos. Elle nous pousse maintenant à nous intéresser à la question du montage.

3- Saisir l'importance du montage.

Se poser la question du montage, c'est s'interroger sur la durée des plans et la façon dont ils se succèdent et s'enchaînent. C'est une étape qui s'impose, dans la pratique, lorsqu'il faut décider où commencer et interrompre les plans, et l'ordre de succession chronologique de ces plans. Lorsqu'on décide de faire se succéder deux plans, de telle sorte qu'on suggère entre les deux des événements sans image et sans son, il s'agit de la fameuse ellipse, qu'on utilise aussi dans l'écriture littéraire. Le montage est aussi, en conséquence, affaire de raccord, c'est-à-dire que le monteur a l'obligation de ménager une transition pour assurer la cohérence du passage d'un plan à un autre. Ce raccord peut être visuel ou sonore. Pour illustrer l'importance du montage, on peut se concentrer sur deux moments particuliers de Ayrton la bête.

Tout d'abord, on peut analyser avec attention la composition, l'agencement et la succession des plans qui forment la scène où le scarabée subit une course comme pilote sur une voiture télécommandée. Il faut la regarder à plusieurs reprises, n'en écouter que le son, n'en voir que les images muettes et utiliser l'outil "analyse par séquence". Cette scène clé, qui donne son sens au titre du film, permet de se rendre compte de l'importance du montage. Il s'agit de la course sur circuit de la séquence 5. On remarque, en confirmant avec la feuille du découpage du film, la structure particulière de la séquence (plan 107 à 137), qui est composée d'un enchaînement de plans très courts contribuant au dynamisme et à la force de ce passage. La combinaison de plusieurs couches de sons (bruit de l'insecte, sons authentiques de bolides et de circuit, hurlements de terreur), la précision et la virtuosité du commentaire du garçon font de ce passage une excellente parodie de reportage télévisé d'une course de formule 1.

Ensuite, on peut se concentrer sur la construction du générique d'ouverture, identifié en tant que séquence 0. On constate que les informations écrites en vert se succèdent sur un tempo régulier (par tranches de 4 secondes). Le titre est mis en valeur de trois façons :

  • il est introduit par glissement depuis la gauche de l'écran ;
  • il reste à l'écran plus longtemps ;
  • un procédé infographique dynamique provoque l'interruption du glissement en simulant un freinage brutal pour rester dans la métaphore de la course automobile.

Le son joue aussi son rôle. La dédicace à Alison ouvre le film par un silence associé à du noir. Le son du rugissement d'un moteur de bolide ponctue, à chaque montée en volume, l'apparition d'un nouvel élément du texte. L'outil d'analyse par séquence souligne l'effet de fausse piste produit par ce choix de montage sonore, couplé avec un fond noir et un effet sur l'apparition du texte. On peut penser au générique d'un dessin animé centré sur la course automobile - Ayrton Senna (1960-1994) est un champion de course automobile de formule 1, de nationalité brésilienne, qui fut très populaire. Il ne faut pas se priver de souligner le violent contraste constitué par l'arrivée des premières images du film : un paysage bucolique soutenu par un son d'ambiance estival et le lancement d'une musique interprétée par une harpe. À noter aussi l'effet de transition, très discret, qui permet de passer d'un texte à l'autre durant le générique par un fondu au noir. On voit que le réalisateur Rémy Burkel a fait le choix, pour l'ensemble du film, de ne pas recourir à des effets de transition spectaculaires. Il faut remarquer aussi que la transition entre les plans 16 et 17 (séquence1) est assurée par le son. En effet, on commence par percevoir un bruit de végétation froissée assez indéfinissable qui s'amplifie. Il n'y a qu'au plan 19 qu'on identifie sa provenance : c'est Éliott qui utilise son épée en plastique comme on le ferait d'une faux. On peut chercher d'autres exemples de ce type dans le reste du film.

On voit que le montage s'appuie sur l'induction mais aussi sur la suggestion. Il est un élément à part entière du projet d'écriture du film, à tel point qu'il fait d'emblée partie des préoccupations du réalisateur au moment de la conception et du tournage des scènes. Il contribue à la construction de la dimension dramatique et esthétique de l'oeuvre. Souvent, le son joue un rôle de premier plan, ce qui constituera l'objet de l'analyse suivante (à paraître dans le prochain Argos).

Argos, n°37, page 4 (04/2006)
Argos - Un outil d'analyse d'images, le coffret "Lectures de films" (1)