Editorial

Editorial du numéro 37 (Vers une politique documentaire ?)

Serge Goffard

Des poètes surréalistes avaient choisi un vers au rythme - et à l'esprit - bien français et quelque peu dérangeant, Ceux qui aiment écrivent sur les murs. Et Brassaï, iconoclaste, de photographier graffiti et dessins de toutes sortes pris sur les murs de Paris. L'habitude de se servir de parois pour communiquer n'est pas nouvelle, avec une véritable et récurrente prédilection pour celles sur lesquelles il est déconseillé d'écrire... Il y a même une science pour s'occuper de cela - outre celle des préhistoriens, l'épigraphie, qui a publié de gros recueils d'inscriptions, officielles et beaucoup moins, par lesquelles les différentes libidos prenaient plaisir à s'exprimer.

Aujourd'hui, les parois changent. Nous avons les écrans numériques. Et nous (re)découvrons l'immense variété des besoins en matière de communication. Depuis les communications des états et des gouvernements jusqu'aux blogs, puisque les parois marginales portent aujourd'hui ce nom. Voilà l'éventail ouvert, du plus officiel public au plus rumeur intime, voire au-delà même de l'ordinairement toléré. Ce qui provoque le retour des gardiens des écrits.

Nous savons aussi que les technologies actuelles de la communication échappent à la censure. Un terroriste sanguinaire peut lancer ordres et haines sur la Toile, en toute impunité. Ce qu'il publie est condamnable et devrait être condamné, si l'on souhaite que les règles de droit des démocraties soient respectées. De tels propos ne devraient pas être transmis à d'autres qu'aux services de police et pourtant ils trouvent de larges et complaisants échos dans les médias. On constate qu'ils sont reçus, aux moins par les professionnels de la communication, comme des informations qui méritent d'être diffusées largement, et ils ne s'embarrassent pas de considérations morales pour inonder les écrans.

Ailleurs, dans d'autres régions de la Toile mondiale, d'autres marginaux s'expriment sur leurs blogs. Car les adolescents sont des marginaux, la société ne leur accordant d'autre statut que la dépendance (cf. la vieille formule "passe ton bac d'abord"), ce qui ne leur convient pas, évidemment. Et, dans les marges de la Toile, dans des espaces que les moteurs et autres annuaires de recherche ignorent, ils disent ce qui leur vient à l'esprit, ils écrivent sur tout, avec des outils linguistiques (que l'on jugera cocasses ou scandaleux, question de point de vue), ils exhibent des images indiscrètes que les petites machines téléphoniques leur permettent désormais de capter dans leurs vies quotidiennes.

Ingénument, combien d'usagers croient chercher sur la Toile alors qu'ils sont enfermés dans l'espace clos des sites répertoriés par tel moteur de recherche qui se présente sous les apparences les plus nues d'une fenêtre où inscrire sa requête. Pour recevoir des informations déjà organisées et sélectionnées, à l'insu de l'utilisateur.

Sans compter que, chaque jour, l'ouverture du logiciel de courrier apporte sur l'écran son lot de messages inattendus et parasites, polluants et dérisoires, au milieu desquels il faut, malgré les filtres et autres produits "anti-spams", parvenir à trouver les courriels authentiques.

Ce n'est là qu'un aperçu des obstacles à la recherche et à l'échange d'informations. Il en est d'autres, négations et manipulations, omissions et occultations. Se connecter à la Toile, c'est d'abord s'offrir à être avalé et digéré par les producteurs de renseignements plus ou moins fiables. Se former et former les élèves à la recherche et l'évaluation des informations est un objectif fondamental de tout enseignant. Et pour cela il ne suffit pas de consulter... Comment dites-vous ? Glouglou ? J'entends mal !

Argos, n°37, page 1 (04/2006)
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