Dossier : La recherche documentaire / 2. Un nouveau métier ?

Les documentalistes et l'accès à l'information

Isabelle Fructus, présidente de la FADBEN

Les technologies de recherche documentaire sont implantées dans les établissements scolaires. Cela suffit-il à démocratiser l'accès à l'information ? Évidemment non. Il est d'autres enjeux pour le métier de documentaliste. Argos a demandé son avis à la présidente de la FADBEN1.

Avant d'essayer de cerner les enjeux pour la profession tels que la FADBEN les voit aujourd'hui, il nous faut nous replacer dans la réalité vécue par les enseignants-documentalistes aujourd'hui. Et, tout d'abord, bien prendre conscience qu'il existe des avancées en matière d'éducation à l'information bien au-delà de l'Éducation nationale. En effet, le monde des bibliothèques se pose désormais les questions relatives à la formation de l'usager - l'élève pour nous - et cela a forcément une influence sur les évolutions du métier de bibliothécaire et de documentaliste.

Mais quelle est la réalité des CDI aujourd'hui ? La rentrée a été rude, plus rude que les années précédentes en raison de la disparition des emploi-jeunes, de la diminution des personnes en contrat emploi-solidarité : tout ceci crée un déficit en nombre d'heures de travail pour la gestion quotidienne. Or, pour former des élèves à la recherche documentaire, il faut des centres de ressources qui fonctionnent. Quand les documentalistes manquent de moyens pour assurer leur mission pédagogique, ils parent au plus pressé : gérer les centres, assurer l'ouverture du lieu, répondre aux questions les plus urgentes, etc. Pour éviter de faire le grand écart entre gestion et pédagogie, on peut donc être tenté de se replier tout simplement sur la gestion.

Il est vrai que nous sommes actuellement dans une situation intermédiaire. Une question traverse toute réflexion sur les évolutions futures : le documentaliste doit-il intervenir en présence des élèves ou doit-il déléguer en formant les enseignants aux méthodologies ? Répondre à cette question, ce n'est pas uniquement chercher à résoudre l'épineux problème du manque de moyens et du manque de temps pour répondre à toutes les demandes, c'est avancer une vision du métier qui tienne compte des impératifs de la société contemporaine, de la nécessité de former tous les élèves à l'information.

L'inspection générale Établissements Vie scolaire semble avoir pris conscience en partie des problèmes liés à l'absence de personnel d'aide dans les CDI : le rapport présenté par Jean-Louis Durpaire en témoigne. De son côté, la FADBEN a lancé une grande concertation avec les syndicats pour traiter de la question du personnel d'aide en CDI. Il existe des points d'accord avec plusieurs syndicats à ce sujet (SNES, SGEN, SCENRAC, CNGA), et nous avons demandé une audience commune au ministère pour alerter sur cette urgence. Car, si ces problèmes ne trouvent pas de solution, il est inutile de parler de pédagogie.

Se documenter ou s'informer ?

La formation à l'information, l'éducation à l'information englobent des démarches plus diversifiées que celles liées à la recherche documentaire. Il ne s'agit pas simplement de chercher l'information, mais de mettre en oeuvre tout un processus qui va de la mise en projet à la production d'une information nouvelle.

Les TPE et les IDD ont fait faire un vrai bond en avant à ces questions. Mais comme on le constate malheureusement en ce moment, la situation reste très précaire. Pour autant l'expérience a montré que de tels dispositifs sont fructueux. Pour que leur mise en place débouche sur de vraies productions, il a fallu que tous les enseignants se posent toutes les questions que soulève la recherche documentaire. Au début, certains se sont lancés dans une recherche sauvage, désordonnée : ils ont rencontré des échecs et se sont souvent tournés vers leurs collègues documentalistes. Avancées sur le terrain même des établissements scolaires...

Pour la FADBEN, l'éducation à l'information est un axe fondamental, qui orientera les actions dans les années à venir, jusqu'à ce que nous ayons été entendus. Car il ne s'agit pas seulement de donner accès à l'information, il est nécessaire de savoir la traiter. Cet aspect de la question de l'information excède d'ailleurs les missions de l'Éducation nationale : le problème à résoudre se situe au niveau de la société tout entière. L'accès à l'information, dans notre pays tout au moins, est très large. S'il convient de savoir (pouvoir) la trouver, et il n'est pas vrai que "tout" soit mis à la disposition de tous, il reste de toute façon à apprendre à l'évaluer et à la traiter pour pouvoir la trier. Mais nous n'allons pas dans cette direction...

Avec les Assises nationales pour l'éducation à l'information (qui se sont tenues à Paris en mars 2003) et un projet d'ERTE (équipe de recherche technologique en éducation) avec l'université de Lille-III (Annette Béguin), nous voulons pouvoir déboucher sur une mise au clair : que devraient absolument maîtriser les élèves qui sortent de troisième, de terminale, et les étudiants dans le supérieur ? Ce chantier est en cours. Nos repères actuels sont ceux de praticiens et de militants, nous devons passer maintenant à l'élaboration de réponses scientifiques.

Éduquer à l'information

Le titre que nous avons choisi comme thème du prochain congrès, "Information et démocratie, formons nos citoyens !", n'est pas un enjeu pour les seuls documentalistes, mais bien pour la société tout entière. Cette thématique est évacuée (voir le vide du rapport Thélot concernant le domaine de l'éducation à l'information). Dans ce rapport, ne sont même pas citées les contributions apportées par la FADBEN à la discussion préparatoire. Les propositions s'en tiennent au minimum (et encore !) en parlant d'"apprendre à se servir de l'ordinateur". Nous sommes loin du compte ! Et, si elles abordent l'éducation aux médias ou l'éducation à la citoyenneté, c'est d'une manière si floue que cela ne peut déboucher sur aucun dispositif ou cursus cohérents.

Le rapport témoigne du fait qu'aucun recul n'a été pris par rapport à ce qui a déjà été fait, il ne montre pas qu'il est nécessaire de franchir une nouvelle étape et de poser le problème, social, global, de l'éducation à l'information. La problématique est restée sur les positions anciennes et dépassées du livre seul, des "mass media", comme si internet ne faisait pas désormais partie du paysage quotidien.

Au prochain congrès, nous voulons avancer en réfléchissant à la notion d'information, en croisant les perspectives d'approche et d'étude de cette notion, en consultant tous les partenaires. Nous voulons sortir d'une problématique réservée aux documentalistes, pour combler l'écart entre ce qui est proposé aux élèves par l'Éducation nationale et la "société de la connaissance".

Vers l'équipe d'établissement

Dans ces conditions, les fonctions des enseignants-documentalistes sont en train de se modifier. L'alternative est devant nous : faut-il que nous devenions des professeurs d'information et de communication, ou que nous soyions des médiateurs et des accompagnateurs, qui construisent des documents (guides, outils...) utilisables par tous ?

Voici, selon nous, quelques éléments de réponse. Nous sommes des enseignants, sans doute aucun. Mais, pas comme les autres. En général, les enseignants-documentalistes ne veulent pas être responsables d'une classe, avec un programme fermé. Ils souhaitent conserver la possibilité de mettre en oeuvre une pédagogie différente. Donc, pas de cours de documentation... mais plutôt l'instauration d'un curriculum. Un curriculum n'implique pas seulement la définition de contenus en regard d'un temps d'enseignement devant élèves, au contraire, il est aussi l'occasion de définir des objectifs pour des équipes dans les établissements, qui intègrent la formation à l'information dans un objectif partagé par tous les enseignants, la formation de l'esprit critique. Le pilote de telles équipes pourrait être le documentaliste, non pas seul, mais dans une collaboration active. Le documentaliste interviendrait avec telle ou telle classe, en fonction de projets élaborés par les équipes (dont il fait naturellement partie et dans le cadre proposé au plan national par un curriculum), et il le ferait en collaboration avec un ou des enseignants.

En fait, si la documentation n'est pas une discipline, pour autant l'enseignant documentaliste doit pouvoir travailler à partir d'un corpus de notions que les élèves devraient acquérir de la sixième à la terminale, dans le cadre de projets confiés à une équipe dont il est le pilote. Ce mode de fonctionnement n'est pas une innovation, c'est celui d'un grand nombre de dispositifs qui existent déjà, mais qui sont restés marginaux.

Un cadre officiel national

La technologie prend une place de plus en plus grande, c'est un fait, il est donc nécessaire de prévoir une formation continue, de bon niveau, pour les enseignants-documentalistes. Cette exigence ne pose pas de problème en soi, mais ce n'est pas sur ce terrain que se gagnera la bataille pour la formation à l'information. Nous devons obtenir non des circulaires élaborées dans les académies, mais des textes officiels et nationaux. Tous les établissements de France doivent avoir à répondre aux mêmes questions, en prenant les mêmes repères. Sinon, on risque de retomber dans les errements actuels où chaque rentrée scolaire est un nouveau défi pour que l'enseignant-documentaliste soit intégré réellement dans les équipes pédagogiques, où chacun de ses acquis dans l'établissement semble remis en cause à chacune de ses mutations. Actuellement, l'effet "humain" ou "personnel" de l'enseignant-documentaliste est trop fort : il s'agit de passer à une véritable professionnalisation du métier. L'État doit avoir des demandes précises par rapport aux enseignants-documentalistes et leur accorder les moyens de mener à bien leurs missions. La circulaire de 1986 a représenté une avancée considérable, elle doit être recentrée et rénovée pour prendre en compte les évolutions de notre domaine et de nos fonctions. Le concours du CAPES externe a pu évoluer, en intégrant les nouvelles dimensions de la profession, c'est une étape importante, qui montre dans quelles directions il faut aller.

Texte associé : Point de vue de la FADBEN sur le rapport de l'inspection générale "Les politiques documentaires des établissements scolaires", un rapport argumenté (communiqué)

(1) Fédération des associations de documentalistes et bibliothécaires de l'Éducation nationale.

Argos, n°36, page 57 (12/2004)
Argos - Les documentalistes et l'accès à l'information