Dossier : La recherche documentaire / 2. Un nouveau métier ?

La documentation : une fonction essentielle au système éducatif

Entretien avec Jean-Louis Durpaire (inspecteur général de l'Éducation nationale, groupe Établissements et vie scolaire.) .

Le rapport présenté en mai 2004 sur "Les politiques documentaires des établissements scolaires" suscite discussions et débats, au-delà du secteur de la documentation. Les constats qui y sont présentés, comme les perspectives ouvertes dessinent une évolution importante des outils, des modes et des formes de travail dans les établissements scolaires en matière de documentation et d'information. Son auteur a accepté de s'entretenir avec Argos de ces questions.

Argos :

Le rapport a suscité de nombreuses réactions dont vous avez pu prendre connaissance.

Jean-Louis Durpaire :

Depuis sa parution, le rapport a effectivement fait l'objet de nombreux commentaires individuels, notamment sur les listes de diffusion professionnelles, et d'analyses collectives. Ces dernières sont, le plus souvent, le fruit de travaux effectués dans les académies à l'initiative des inspecteurs pédagogiques régionaux ou des associations professionnelles des documentalistes. La FADBEN a exprimé son "point de vue" et a indiqué que "l'ensemble des propositions faites à l'issue de ce rapport sont en cohérence avec l'analyse de la situation et les perspectives tracées". Elle a souligné des "points positifs" sur l'évolution de la profession : "l'accent mis sur la formation du personnel d'encadrement tout autant que sur la formation des enseignants, la proposition d'une nouvelle circulaire de mission, la nécessité de travailler en réseau pour être plus efficace", points sur lesquels le rapport a effectivement insisté. Parmi les critiques, je relève notamment celle qui porte sur la dimension pédagogique car je ne suis pas certain qu'il y ait désaccord entre les deux points de vue. Je le constate d'ailleurs régulièrement dans mes rencontres en établissement ou dans des séminaires : je souligne toujours le rôle éminemment pédagogique du documentaliste. L'action technique du documentaliste ne se justifie que dans sa finalité pédagogique et éducative. De manière directe, le documentaliste intervient dans la formation des élèves dans son champ de compétences : la formation à l'information, à la culture informationnelle, à la recherche d'information. Il intervient aussi en soutien des grandes politiques culturelles et, plus généralement, dans tout ce qui requiert de la transversalité. Dans le rapport, nous avons voulu également mentionner son rôle en matière de lecture : en proposant des formes d'action innovante au côté des enseignants de français, l'action du documentaliste dans ce secteur est particulièrement importante en collège et en lycée professionnel. Mais le documentaliste n'intervient pas comme un enseignant disciplinaire ; il n'enseigne pas au sens traditionnel du terme, il est dans l'aide aux apprentissages, dans l'accompagnement des élèves et, bien sûr, dans l'organisation du système documentaire qui facilite l'action éducative et pédagogique.

Argos :

Un point de désaccord porte sur les moyens et l'évolution des carrières.

Jean-Louis Durpaire :

Sur les moyens, on peut toujours penser qu'avec davantage de moyens, on ferait davantage, mais ce n'est pas toujours prouvé. Le rapport a fait observer que l'État a tenu ses engagements puisque la loi d'orientation du 10 juillet 1989 qui avait souligné toute l'importance de l'action documentaire a conduit à la création du CAPES de documentation et à une augmentation très forte du nombre de postes. Nous avons aussi souligné que les collectivités territoriales ont également investi dans ce domaine qu'elles considèrent comme un lieu d'expérience et d'innovation. La demande porte souvent sur le besoin de "secrétaires de documentation" qui soulageraient les documentalistes de certaines tâches techniques. De ce point de vue, les aides-éducateurs ont joué ce rôle dans certains établissements. Le rapport mentionne l'intérêt de ces aides, tout particulièrement dans les établissements importants. Nous avons indiqué dans notre rapport que les assistants d'éducation pouvaient jouer un rôle. Les observations que j'effectue sur le terrain me conduisent à dire que ces questions mériteront un traitement global et local. Le développement des usages des technologies de communication et d'éducation appelle la mise en place de personnels pour différentes tâches.

En ce qui concerne les perspectives de carrière, le rapport a appelé l'attention du ministre sur ce point, même si ce n'était pas l'objet du rapport. Sans attendre, le doyen du groupe EVS de l'inspection générale a demandé que les inspections soient plus nombreuses et donc que le temps entre deux inspections soit réduit progressivement pour atteindre quatre ans. Les certifiés de documentation doivent progresser selon le même rythme que leurs collègues disciplinaires.

Enfin, en ce qui concerne la question d'une inspection spécifique des documentalistes, nous avons privilégié l'aspect d'"inter-discipline", d'aucuns écrivent d'"indiscipline", plutôt que la création d'une nouvelle discipline. En travaillant au sein d'un pôle vie scolaire, il est plus aisé de prendre en compte la totalité des élèves et des membres de la communauté éducative, ce qui n'exclut en rien la dimension de pédagogue du documentaliste.

Argos :

Alors, comment expliquer que les documentalistes se disent inquiets et se sentent menacés ?

Jean-Louis Durpaire :

Lors de l'enquête, cette inquiétude a été perceptible dans certains établissements. Le positionnement est à trouver : certains documentalistes nous l'ont dit : "Il ne suffit pas d'avoir le CAPES de documentation pour être reconnu." Le métier appelle des qualités psychologiques et relationnelles car il ne peut pas s'exercer seul. Le documentaliste doit (trop) souvent prouver l'apport qui peut être le sien. Mais, c'est aussi cet apport original et spécifique qui fait la richesse du métier : fournir un ensemble de ressources organisées, les faire vivre, montrer une voie active pour l'enseignement qui prend appui sur quelques principes - stimuler la curiosité des élèves, les faire apprendre différemment, répondre à leurs demandes, proposer et mettre en oeuvre des actions innovantes en liaison avec les enseignants disciplinaires -, etc. Nous avons écrit que dans nombre d'établissements, tout cela se faisait aisément et que, dans d'autres, c'était plus compliqué. Et nous avons, bien sûr, souligné toute l'importance du chef d'établissement.

J'ajouterai qu'il me paraît rassurant de voir sortir du concours de jeunes collègues décidés à s'investir et qui se sentent tout aussi professeurs certifiés que leurs collègues de l'établissement. Cela ne suffit sans doute pas pour être reconnu, mais ces jeunes collègues abordent le métier sans "complexe".

Argos :

Cette inquiétude est peut-être due à la transformation du métier avec l'arrivée de techniques non seulement nouvelles, mais très évolutives.

Jean-Louis Durpaire :

Le métier est effectivement profondément modifié dans ses outils par les TIC. Le rapport de Guy Pouzard l'avait déjà souligné en parlant de "renouvellement d'ensemble de la fonction d'intermédiation documentaire". Le documentaliste se doit d'être aujourd'hui un expert en matière de système d'information documentaire. La gestion d'un CDI était certainement plus simple lorsqu'il s'agissait de constituer une collection d'objets physiques et de la faire vivre. Un catalogage manuel à l'aide de classifications éprouvées était réalisable sans une qualification très poussée. Aujourd'hui, le documentaliste doit connaître les ressources numériques en ligne et hors ligne, il doit gérer des flux, il doit suivre l'évolution des techniques de traitement documentaire. Des classifications Dewey et CDU, on est passé aux thésaurus, il y a une vingtaine d'années. On commence aujourd'hui à parler d'ontologies. Par ailleurs, chaque documentaliste n'a plus à traiter lui-même la plupart des documents pour lesquels il trouve des notices toutes prêtes dans des "réservoirs".

Par ailleurs, il y a la question de la gestion et de la circulation de l'information. Si autrefois, le documentaliste pouvait se satisfaire de la création d'une plaquette de rentrée, d'un bulletin des nouveautés selon un rythme variable, de l'affichage d'informations en salle des professeurs, aujourd'hui, il doit être acteur de tout projet qui vise à une meilleure circulation des informations dans l'établissement. Il doit prendre sa part en alimentant le système d'information, en aidant au tri des informations qui tombent dans l'établissement. Un système d'information vise à fournir les informations pertinentes sur l'établissement et à l'établissement. De ce point de vue, j'observe une accélération de l'évolution : de plus en plus d'établissements se dotent d'un portail documentaire, d'un intranet. On le voit, le documentaliste est nécessairement un expert dans ce domaine. Lorsqu'il ne l'est pas encore, il a tout intérêt à travailler en réseau de documentalistes, ce qui n'empêche les nécessaires mises à niveau professionnelles.

Argos :

Le temps d'une profession sinistrée est-il révolu ?

Jean-Louis Durpaire :

Il faut reconnaître qu'il y a eu une période difficile. La tentation a toujours existé d'affecter en documentation des personnels qui n'étaient plus aptes à l'enseignement devant des élèves. Précisons d'abord qu'il y a eu des cas de reconversion particulièrement réussie et qu'il faut féliciter ces collègues et ceux qui les ont accompagnés. Mais il est vrai que l'image globale de la documentation a pâti de cette situation. Aujourd'hui, le risque n'est pas encore totalement écarté, mais il est marginal. Les documentalistes ne sont généralement pas hostiles à l'accueil temporaire d'un collègue qui rencontre des difficultés passagères. Mais documentaliste est un métier qui est différent de celui d'enseignant disciplinaire et qui appelle désormais une qualification spécifique sanctionnée par un CAPES exigeant.

Il peut aussi y avoir des professeurs non documentalistes qui, pour compléter leur service, interviennent en aide au documentaliste. Ils peuvent effectivement rendre de grands services, selon leurs propres compétences en fonction du projet défini pour réaliser la politique documentaire. Ces collègues enseignants devraient, de notre point de vue, se voir assigner une mission précise par le chef d'établissement et conforme à la politique documentaire de l'établissement.

Argos :

Vous avez évoqué les rapports entre la documentation et la vie scolaire.

Jean-Louis Durpaire :

Nous avons parlé d'un "éloignement" de la documentation et de la vie scolaire. Cela n'est pas normal : les conseillers principaux d'éducation et les documentalistes devraient entamer, avec les équipes de direction, une réflexion sur les finalités générales de leurs fonctions respectives. Tout ce qui concerne le travail personnel des élèves est un champ commun : comment permettre aux élèves d'aller chercher eux-mêmes les réponses aux questions qu'ils se posent ou que leur posent leurs professeurs et, plus généralement, d'être davantage autonomes dans leurs travaux ? Quelle complémentarité entre la salle de permanence, la cybersalle ou la salle informatique en accès plus ou moins libre (lorsqu'elle existe) et le CDI ? Il y aussi des convergences à rechercher sur d'autres questions essentielles : la formation du futur citoyen, l'éducation à la santé, la politique culturelle, la prévention de l'illettrisme, le goût de lire, les sorties éducatives, la circulation de l'information, l'orientation, etc.

Argos :

Vous insistez sur la formation à la recherche documentaire en indiquant qu'elle relève de tous les enseignants.

Jean-Louis Durpaire :

Oui, de tous les enseignants, qu'ils soient disciplinaires ou documentalistes. Tous les programmes scolaires font désormais intervenir la documentation. Les documentalistes doivent contribuer à la formation des élèves de façon directe ou indirecte. Dans un petit collège, le documentaliste connaît évidemment tous les élèves et peut consacrer du temps à chacun et à chaque classe. En revanche, dans un gros établissement, et même s'il y a deux documentalistes et des aides, il est impossible de travailler avec tous les élèves, avec toutes les classes de manière directe et répétée : des modalités diversifiées d'intervention sont à trouver. Les élèves doivent bâtir des compétences informationnelles avec l'aide de tous leurs professeurs, lesquels s'appuient alors sur leur collègue documentaliste. Le documentaliste intervient dans différentes séquences, dans des dispositifs divers. Mais il est là pour apporter l'outil qu'il faut, au moment où il le faut. Par exemple, l'outil pour utiliser une méthode de recherche, pour apprendre à traiter des informations, pour produire des documents. Le documentaliste intervient pour proposer des méthodologies, des idées de situations de recherche et d'apprentissage, des ressources, des moyens d'accès aux informations.

Argos :

Quelle évolution voyez-vous du "savoir chercher"?

Jean-Louis Durpaire :

Les principales évolutions sont liées au contexte et aux outils. Le contexte, c'est celui de la société de l'information, c'est-à-dire celui d'une société dans laquelle l'information est surabondante. Si autrefois les élèves devaient apprendre à se repérer dans le CDI - ce qui reste essentiel - aujourd'hui, il faut aussi apprendre à connaître l'environnement documentaire - les autres bibliothèques, un ensemble de centres de ressources - et surtout comprendre que les ressources numériques sont un gisement important dont les clefs d'accès sont complexes, car se trouvent juxtaposées des ressources organisées et d'autres en désordre.

Les outils de recherche, quant à eux, changent très vite : aujourd'hui, il existe - chez nos élèves et pour nous-mêmes - le "réflexe Google" qui conduit, il faut bien en convenir, à des résultats fréquemment pertinents. Cette simplicité apparente de la recherche ne dispense pas d'une formation spécifique. Il faut encore et toujours amener les élèves à comprendre qu'il ne suffit pas de fournir une réponse à une question posée. Il faut être sûr que cette réponse est pertinente. Pour cela, tout un travail doit être effectué : il faut leur apprendre à bien cerner la question, à utiliser plusieurs outils, à mesurer la validité des documents trouvés, à comparer des documents entre eux, à en extraire les informations qui correspondent à la question, à formuler une réponse, à la rédiger, à la transmettre, etc. Toutes ces compétences auxquelles il faut former les élèves et qui figurent dans tous les référentiels en usage doivent être forgées dans des situations que l'on pourrait qualifier d'authentiques, c'est-à-dire répondant à des besoins réels de l'élève, ces besoins pouvant être issus d'une question posée par un enseignant disciplinaire. C'est en partant de "situations-problèmes" que l'élève pourra apprendre le mieux et non pas dans des séquences d'initiation théorique. Les fameux "booléens", le sens des guillemets, etc. pourront être mieux expliqués et compris en situation. On sait bien que le réinvestissement d'éléments que l'on pensait acquis car vus dans des séquences théoriques, est faible. D'où l'importance d'apporter des éléments concrets au fur et à mesure des besoins : l'élève peut ainsi découvrir la force de telle ou telle méthode.

Le "savoir chercher" s'apprend dans toutes les disciplines - nous l'avons déjà dit  : il participe à la formation de l'esprit critique et la formation de l'esprit, en général. Les idées de doute, d'interrogation, d'incertitude sont à approcher dans toutes les disciplines. La documentation entre dans cette dynamique.

De plus, la formation à la recherche d'information nécessite un apprentissage continu. Elle est d'ailleurs inscrite dans les programmes de l'école primaire et elle se prolonge au collège, au lycée et à l'université. Peut-elle d'ailleurs être un jour achevée ? Il existe des degrés de maîtrise de cette compétence : les divers niveaux du B2I participent à leur évaluation. Il nous paraît important d'approfondir cette question ; le rapport sur les politiques documentaires a effectué la préconisation suivante : "Préciser les compétences (savoirs et savoir-faire) que les élèves doivent acquérir au collège, puis au lycée ou lycée professionnel en matière d'information et de documentation : création d'un portefeuille de compétences documentaires et informationnelles."

Argos :

La recherche documentaire, un axe du travail de liaison école-collège ?

Jean-Louis Durpaire :

Si l'on regarde les évaluations nationales CE2 et sixième, on s'aperçoit que les compétences évaluées, en français et en mathématiques, portent sur des compétences très proches. Il en est de même des compétences informationnelles qui sont d'ailleurs situées dans le lire-écrire au niveau du cycle III et que l'on retrouve dans les programmes de français, en collège. Le document d'accompagnement des programmes de l'école primaire Lire et écrire au cycle III1 est un excellent outil dont devraient se saisir les documentalistes de collège et les maîtres de cycle III. La liaison école-collège s'en trouvera d'autant renforcée et on peut en espérer un retentissement positif sur la qualité des apprentissages des élèves.

Argos :

Quelles sont les suites de ce rapport ?

Jean-Louis Durpaire :

D'abord, le rapport est un outil de travail qui peut faciliter le développement de politiques documentaires au niveau de chaque établissement. C'est aussi un outil dont se servent les autorités académiques, notamment bien sûr les inspecteurs pédagogiques régionaux.

Plusieurs des préconisations sont déjà en cours de réalisation : ainsi, celles qui portent sur la formation des IPR EVS, l'intégration de la politique documentaire à la formation des personnels de direction. Un suivi des mesures préconisées est effectué et un bilan complet sera dressé.

(1) Ndlr : Cf., par exemple, le document d'accompagnement aux programmes du cycle iii, Lire, écrire au cycle iii, "La lecture documentaire", pages 21, pour le texte cité et suivantes, pour les objectifs et les activités d'apprentissage.

Argos, n°36, page 53 (12/2004)
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