Littératures

La littérature de jeunesse, un champ aux frontières bien incertaines

Annick Lorant-Jolly

La littérature de jeunesse est devenue un domaine littéraire à part entière. Les mouvements artistiques du XXe siècle qui ont transformé les écritures et les images ont marqué cette littérature, devenue objet d'enseignement. Pour en définir les caractéristiques et en analyser les évolutions et l'influence, des chercheurs et des praticiens se sont rencontrés pour échanger, débattre et questionner.

Ce colloque organisé par Isabelle Nières-Chevrel (université de Rennes-II), Nic Diament (La Joie par les livres), Françoise Bosquet (fondatrice de la galerie l'Art à la page) et Sophie Van der Linden (Institut international Charles-Perrault) s'est tenu du 4 au 11 juin 2004, au château de Cerisy, haut lieu de la vie intellectuelle française, en particulier littéraire et philosophique. Il rassemblait un public fort éclectique d'universitaires, de jeunes chercheurs, de critiques, d'éditeurs, d'auteurs et d'illustrateurs pour la jeunesse mais aussi de formateurs, de bibliothécaires et d'enseignants. Il avait pour objet de cerner les évolutions remarquables, depuis les années 1970, des formes de production et d'utilisation de ces objets culturels destinés à la jeunesse, d'affirmer leur légitimation progressive et de pointer quelques-unes des perspectives de recherche actuelles pour en cerner le paysage mouvant.

Les actes vont être publiés prochainement par Gallimard Jeunesse, mais voici quelques-unes des pistes fort intéressantes qui y ont été explorées.

Frontière des âges

Consacrée dans un premier temps sous la dénomination de "littérature d'enfance", la production éditoriale a gagné des tranches d'âge de plus en plus avancées jusqu'à ces collections de romans pour adolescents qui flirtent aujourd'hui avec le public des jeunes adultes. L'album est également représentatif de cette tendance: les créateurs talentueux qui s'y expriment n'ont de cesse de faire éclater le préjugé selon lequel ces livres illustrés sont censés être réservés aux plus jeunes alors qu'ils s'adressent, tour à tour, aux tout-petits ou aux plus grands.

Certains auteurs et illustrateurs sont venus témoigner de leur démarche et de la façon dont ils savent faire varier leur écriture ou leur graphisme en fonction des collections qui les accueillent. D'autres, comme Boris Moissard ou Béatrice Poncelet, ont revendiqué le caractère inclassable de leurs oeuvres, à lire de 0 à 60 ans. Rappelons d'ailleurs que bien des romanciers pour la jeunesse publient aussi en littérature générale.

Paradoxalement, les éditeurs présents à Cerisy ont confirmé la pression croissante de leurs services marketing pour affiner toujours plus précisément le ciblage des titres en fonction de l'âge, mais aussi du sexe: on assiste à un retour des livres ou des revues destinées spécifiquement aux filles ou aux garçons, tendance contre laquelle l'universitaire suisse Denise Von Stockar s'est élevée à travers un exposé teinté d'un féminisme stimulant.

Mais finalement, la manière dont on s'adresse aujourd'hui à l'enfant ainsi que cet effacement des frontières d'âge, en particulier entre adolescents et jeunes adultes, reflètent les évolutions de notre société.

Une sociologue, Régine Sirota, a démontré combien le concept d'enfance était lui-même une véritable construction sociale, éminemment variable. Elle a interrogé les classifications par tranches d'âge qui renvoient de plus en plus à des étapes du parcours scolaire alors qu'elles étaient précédemment rattachées à de grands rites sociétaux. Elle a enfin souligné ce phénomène récent qui assigne les enfants à un statut de consommateur, repéré par les fabricants de biens en tout genre: vêtements, nourriture, mais aussi livres, disques et jeux.

Frontière des genres et frontières esthétiques

Ainsi, l'évolution qui a conduit du livre d'images classique jusqu'à l'album contemporain pour la jeunesse, à travers la grande diversité de sa palette graphique, de ses formats et de ses choix typographiques, permet de mesurer la difficulté de toute entreprise de définition, de classification. Comment fonder, par exemple, la distinction entre un album et une BD? dans un rapport particulier entre le texte et l'image? dans une disposition formelle moins tabulaire? dans un jeu spécifique avec la double page? Parallèlement, des travaux de recherche explorent le renouvellement des formes narratives induit par ces interactions entre l'écriture et un univers plastique qui a sa propre cohérence, invitant à des nouvelles manières de lire, d'appréhender l'objet-livre.

Et même pour des genres littérairement plus établis comme celui du roman d'aventures, force est de constater que les écrivains pour la jeunesse ont su revisiter les oeuvres de leurs aînés, Stevenson, Dumas ou Jules Verne, en reprenant à leur compte certaines des conventions habituelles, et qu'ils en ont également fait reculer les frontières génériques pour basculer, tantôt vers le roman d'initiation (un adolescent passe, à travers bien des obstacles, le cap difficile vers l'âge adulte), ou vers l' héroic fantasy, très largement représentée dans la production actuelle. En tout cas, les genres se mêlent, s'entremêlent dans une composition souvent subtile.

Même constat si l'on se penche sur la différence longtemps considérée comme bien établie entre le documentaire et la fiction: une collection comme "Archimède" joue habilement avec ces catégories.

Quant aux canons esthétiques, on sait à quel point ils peuvent être discutables et changeants, ne serait-ce que par rapport au contexte social et culturel dans lequel ils ont été élaborés. Les polémiques qui entourent le champ de l'art dit contemporain raniment de façon récurrente ce débat.

Ces canons sont appliqués au domaine de la littérature pour l'enfance et la jeunesse, d'autant que la responsabilité engagée par les critiques et les prescripteurs est lourde: ils doivent faciliter pour les éducateurs et les parents le choix des "bons" et des "beaux" livres pour enfants. Une analyse des notices sur les albums, publiées depuis les années 1970, dans La Revue des livres pour enfants,a permis de souligner cette évolution des critères de sélection et de jugement: c'est ainsi qu'après une valorisation de "la tendre drôlerie" pour les petits, on a vu émerger un goût pour "l'humour caustique" ou le "burlesque", que les couleurs "vigoureuses" et "toniques" sont aujourd'hui largement appréciées à côté des "discrets pastels" consacrés pour l'enfance... Effets de mode sans doute, mais aussi effets de société en mutation profonde.

De quoi nous amener à réfléchir sérieusement sur nos jugements définitifs et souvent arbitraires.

Frontière des valeurs

Une plongée dans l'histoire de la littérature d'enfance depuis deux siècles nous a fait découvrir certains paradoxes du genre. Certes, les ouvrages destinés aux jeunes devaient avoir une portée morale et proposer une mise en scène édifiante de la vertu. Mais, finalement, de quels héros les lecteurs se souviennent-ils? Des petites filles modèles de la Comtesse de Ségur ou de Sophie, personnage désirant et transgressif? Et comment classer le fameux héros curieux et aventurier de Mark Twain, Tom Sawyer?

Si l'on se recentre sur les trente dernières années, les mutations ont été considérables, même si la production éditoriale pour la jeunesse reste encadrée de façon spécifique au plan juridique. Les auteurs et les éditeurs n'ont généralement plus de visée morale revendiquée, même s'ils ont toujours le souci de protéger leurs jeunes lecteurs et qu'ils assument leur responsabilité éducative. Comme le disait, entre autres, Marie-Aude Murail, "l'écrivain ne peut pas tout dire" et il s'autocensure fréquemment. Mais l'interrogation porte plus sur les formes à inventer pour assurer cette protection que sur les contenus eux-mêmes: on trouve aujourd'hui des albums pour les petits qui évoquent la mort, la guerre, la sexualité... Ce qui compte, c'est le ton adopté et les possibilités laissées au jeune lecteur de se mettre à distance par rapport à la brutalité de ce qui est décrit, d'où le recours à l'humour, à la tendresse, à des dénouements alternatifs.

Frontières des rôles et des institutions

Pour autant, les livres pour la jeunesse, dans la mesure où ils sont ensuite achetés par des éducateurs et des parents, font l'objet d'une surveillance particulière et les réactions des censeurs peuvent être virulentes par rapport à des listes d'ouvrages supposés rentrer dans les classes ou dans des bibliothèques, en section jeunesse, pour peu que certains élus s'en mêlent.

Nous sommes loin de l'époque où les enseignants avaient pour mission essentielle d'instruire, de transmettre des connaissances et de prescrire à leurs élèves les "bonnes" lectures pendant que, dans les bibliothèques et les librairies spécialisées, les militants et experts de la littérature de jeunesse faisaient feu de tout bois pour développer le goût et l'envie de lire dès le plus jeune âge.

Non pas que les uns -comme les autres- aient abandonné ces objectifs mais ils ont plutôt diversifié leurs rôles. Les professeurs doivent aujourd'hui également éveiller l'appétit de lire et ouvrir l'horizon d'attente culturel de leurs élèves à l'école, au collège, voire au lycée professionnel, en leur faisant non seulement découvrir les grands auteurs classiques du patrimoine mais aussi des oeuvres plus contemporaines ou plus proches de leur univers. En somme, les enseignants sont devenus de plus en plus des médiateurs, des passeurs de littérature et de culture. Parallèlement, depuis 1995, la littérature de jeunesse a fait son entrée comme support d'activités dans les programmes de français et a fait l'objet de sélections officielles pour les différents niveaux d'enseignement.

Les bibliothécaires, quant à eux, continuent à proposer, dans leurs établissements et tout particulièrement en section jeunesse, les conditions optimum pour un accès de tous au monde des écrits dans sa très grande diversité et ils favorisent, à travers leurs animations, l'ouverture culturelle qui permet à chacun de s'inscrire dans un univers de références partagées. Mais leurs liens avec l'École se sont resserrés et ils proposent aussi, dans leurs salles de travail, un accompagnement pour les lectures et les recherches scolaires.

Quant aux libraires spécialisés, ils continuent leur patient travail de sélection et de promotion des meilleurs productions du moment. Enfin, maintenant que la littérature de jeunesse est devenue une référence commune à tous les médiateurs du livre et de la lecture, les spécialistes du livre de jeunesse que sont les bibliothécaires et les libraires se voient reconnaître un rôle d'expert dans ce domaine, à même d'offrir des conseils et des prescriptions fondés sur leur bonne connaissance de la production éditoriale actuelle.

Ces quelques échos d'un colloque extraordinairement dense suggèrent, je l'espère, toute la richesse de celui-ci mais ils ne peuvent rendre compte de la qualité de la tonalité humaine et intellectuelle qui a marqué les débats, sans doute inspirée par le charme un peu désuet du château de Cerisy et de sa mémorable petite clochette qui rythmait chacune des journées.

Argos, n°36, page 29 (12/2004)
Argos - La littérature de jeunesse, un champ aux frontières bien incertaines