Littératures

"Enfances croisées"

Entretien avec Jean-Paul Gourévitch

Entretien avec Jean-Paul Gourévitch (enseignant à l'université de Paris-XII et écrivain) .

La nostalgie est une affaire d'édition depuis longtemps et les livres abondent. Celui-ci échappe aux stéréotypes.

Jean-Paul Gourévitch et son collègue iconographe, Jacques Gimard, ont voulu éviter le piège de ces retours roses ou gris sur le passé de chacun. Ils ont voulu produire un livre1 qui puisse tenir au-delà de sa période de parution, qui ne soit pas seulement un "beau livre" à offrir pour les fêtes de fin d'année, pour être oublié ensuite.

C'est pourquoi les auteurs et leur éditeur ont choisi de consacrer beaucoup de temps à la mise en page et au choix des images. Il fallait alors tenir deux défis, celui de faire un livre qui plaise - qui donne du plaisir aux yeux - et celui de créer un ouvrage qui serait utile aux lecteurs parce qu'il leur ouvrirait des pistes de réflexion.

==> Jean-Paul Gourévitch :

L'éditeur avait déjà une collection, appelée "Mémoire de...", mais elle semblait trop proche de rassemblements d'éléments d'information concernant une époque, avec des illustrations intéressantes, mais il lui manquait une dimension, celle de la confrontation de ces souvenirs avec la vie réelle des gens de cette période. Les collections sont nécessaires, mais elles risquent aussi de remplacer les auteurs parce qu'elles leur imposent un format de production. Avec ce livre, nous avons pris les risques de créer une collection nouvelle...

Nous voulions donc faire autre chose, autrement. Ce qui n'allait pas de soi pour l'éditeur, puisqu'il allait devoir engager des frais importants, sans avoir pour autant la certitude que ce nouveau produit serait bien vendu. En effet, nous avons rapidement découvert, après préparation du manuscrit, que les textes que j'avais choisi de citer et de mettre en relief ne pouvaient être considérés comme de simples citations (donc gratuites) mais relevaient du droit d'auteur. Par exemple, pour inscrire sept lignes d'un texte d'un auteur contemporain, on demandait 180 euros. Sans compter que, pour certains auteurs, les ayant droits posaient des conditions parfaitement irréalistes pour un ouvrage de ce genre - comme de vouloir consulter l'intégralité de l'ouvrage avant de prendre en considération la demande d'intégration d'un extrait de l'oeuvre d'un poète. Pour que le livre ne coûte pas trop cher, nous avons choisi de le produire broché et non relié. Et puis, une fois les conditions matérielles réunies, nous avons mis deux ans à réaliser cet ouvrage.

==> Un projet original ?

Jean-Paul Gourévitch :

J'ai préparé ce livre comme un parcours à proposer aux lecteurs. Il s'agit, en effet, d'explorer les univers quotidiens des enfants tant sur le plan des besoins physiques - s'alimenter par exemple, qu'intellectuel - l'École, avec les jeux et les copains, ou social - les familles, les amis, les voisins. C'est pourquoi j'ai procédé en segmentant les activités quotidiennes, en suivant une sorte de plan chronologique, appuyé sur l'emploi du temps de la journée d'un enfant et sur les différents environnements. Cela m'a également conduit à établir une confrontation entre diverses formes d'enfance : paysanne, ouvrière, immigrée, colonisée, malheureuse. Ce projet était au coeur même de la conception du livre en tant qu'objet, puisque j'ai tout de suite travaillé en divisant un chapitre en doubles pages dédiées à des points spécifiques (voir l'encadré chapitres, en page 26). Cette décision a tenu jusqu'à la sortie du livre... Ce qui n'a pas, pour autant, évacué les problèmes classiques d'édition. Quand on édite un roman, il est, encore aujourd'hui, possible qu'un secrétaire d'édition vérifie le texte, aille au-delà des questions d'orthographe et, par exemple, contrôle les sources des informations et des images. Mais dans un ouvrage comme un album ou un essai, le secrétariat d'édition est une tâche presque impossible, elle exigerait un niveau de spécialisation trop élevé. C'est pourquoi vous trouverez, dans une des deux mentions de son nom, Philippe Lejeune, spécialiste bien connu de l'autobiographie, sous le déguisement de "Jérôme" Lejeune ! Autant pour moi. Je m'en veux encore !

==> Pour quels lecteurs ?

Jean-Paul Gourévitch :

Nous voulions fabriquer un beau livre, et, en même temps, un livre "intelligent". Nous avions envie de trouver un public de découvreurs. C'est-à-dire trois sortes de lecteurs. Des professionnels, bien sûr, ceux qui travaillent avec leurs élèves ou avec des étudiants sur le thème de l'autobiographie, des enseignants de troisième, par exemple, qui ont ce thème à leur programme. Ensuite, des lecteurs qui aiment faire profiter leur entourage de leurs découvertes, pour apprécier, pour partager, pour échanger, discuter, des lecteurs qui puissent considérer qu'offrir ce livre c'est faire un vrai et beau cadeau. Et enfin un autre public de professionnels, ceux qui sont dans la recherche, ceux qui travaillent dans les bibliothèques, ceux qui ont en charge la transmission des expériences menées par les êtres humains dans leur passé. Cela se révélait possible si je menais à bien mon projet qui fait se croiser des textes d'auteurs qui sont autant de témoignages et d'éclairages, des reproductions d'images d'époque et des textes rédigés dans la perspective d'une anthropologie sociale.

==> Choisir des textes et des images

Jean-Paul Gourévitch :

Pour ce qui concerne les textes, les dates que j'ai choisies - de 1880 à 1950, 1960 (je remplacerais par "des enfances qui se déroulent entre 1870-80 à 1950-60") - éliminaient d'emblée les jeunes écrivains d'aujourd'hui. J'ai cherché à rassembler des auteurs qui avaient écrit dans des perspectives différentes. J'ai fait des choix parmi ceux qui ont écrit des autobiographies donnant une large place à leur enfance, parmi ceux qui mettaient en scène un personnage de fiction auquel ils attribuaient des expériences liées à leur propre enfance et enfin parmi des auteurs plus rarement sollicités dans ce genre de projet, notamment des auteurs venus de pays francophones.

Jacques Gimard est un contributeur merveilleux parce qu'il dispose d'une extraordinaire banque de données iconographiques, ce qui m'a permis de limiter au minimum le temps de recherche. Dès que je demandais une image, Jacques Gimard me sortait des propositions. Dans ce cas, je peux dire que la collaboration a été fructueuse, parce que ce collectionneur est un chineur impénitent, doublé d'un passionné de classement.

À partir de là, je souhaitais que les lecteurs fassent l'expérience de l'écart entre les représentations que la société a voulu se donner d'elle-même et la réalité historique. Les images, elles, adoucissent, elles tendent à embellir cette réalité qu'elles prétendent refléter. Les sociétés n'aiment pas donner d'elles-mêmes une image conflictuelle. Elles se mettent en scène pour qu'on garde d'elles un souvenir plutôt heureux, positif. De cette façon, elles procèdent comme un auteur de fiction qui construit une enfance qu'il présente pour être la sienne. Sur une même double page, je recrée le triangle texte d'auteur, imagerie, vie réelle.

==> Tresser les approches

Jean-Paul Gourévitch :

Je ne voulais pas fabriquer une nouvelle anthologie de textes, ni d'images. Il fallait aller au-delà de la contemplation de belles images, au-delà du feuilletage des textes, même soutenus par un propos d'analyse sociale. En effet, il n'existait pas un grand nombre d'ouvrages sur cette question, ou sinon des anciens, comme celui de l'abbé Jean Calvet, sur l'enfant dans la littérature ( L'Enfant dans la littérature française de 1870 à nos jours,Paris, F. Lanore, 1930), ou alors des albums d'images sur l'enfant à travers l'histoire, ou des ouvrages de sociologie consacrés à l'évolution de la représentation de l'enfant dans telle ou telle société, à travers les siècles.

Pour que ces trois aspects, jusqu'ici séparés, en viennent à se recouper, à se croiser, une confrontation était à organiser. Les documents fournis par ce livre permettent aux lecteurs de se livrer à ce travail comparatif.

C'était aussi un défi d'auteur. Faire tenir cela dans des doubles pages qui donnent aussitôt une impression d'unité, avec de l'anthropologie sociale en vingt-cinq lignes, un commentaire littéraire et des textes d'auteur, sans oublier les images... La contrainte imposée par le respect de cet espace attribué m'a conduit à rechercher en profondeur pour trouver les éléments pertinents pour lancer la réflexion du lecteur dans une confrontation fructueuse.

==> Stratégies de séduction

Jean-Paul Gourévitch :

En travaillant à la sélection des textes, j'ai pu vérifier que les écrivains sont en quelque sorte des privilégiés, qui peuvent se permettre de concentrer leur attention sur des éléments singuliers dont ils disent qu'ils sont ceux qui leur ont permis de se construire. L'écrivain choisit certains moments, qu'il met en images, sur quoi il s'arrête et travaille. Son approche est toujours particulière, elle entraîne le lecteur sur des voies imprévues. Il est alors impossible de prétendre donner la totalité des approches. L'exhaustivité, dans ce domaine, est impossible. Je ne pouvais qu'ouvrir des pistes vers des mémoires plurielles et des enfances plurielles, afin de stimuler la pensée.

Cela revient un peu à choisir des stratégies de séduction, en offrant du plaisir pour les yeux et pour la pensée, en sachant qu'il fallait absolument que le plaisir des lecteurs soit un objectif principal.

Le choix des images a été difficile, parce qu'on oscille toujours entre le trop et le pas assez. Il faut trouver un équilibre entre iconographie et textes, par le biais de la mise en page, de façon à faciliter la transaction avec le lecteur, pour lui présenter des outils qui lui permettent de décoder, à la fois, les textes d'auteurs et les images. Le lecteur doit pouvoir acquérir une maîtrise de l'ouvrage, en le décortiquant et, outre cela, construire, lui aussi, ses mémoires d'enfance.

La fabrique de soi

Les auteurs sont amenés à écrire sur leur enfance, sur l'enfance pour des raisons très diverses. L'important, c'est de voir que l'enfance est au coeur de la vie et que travailler avec l'écriture sur l'enfance est une façon de chercher une filiation entre l'enfant que l'on a été et l'adulte que l'on est devenu. Mais, de toute façon, l'on aboutit toujours à une enfance "fabriquée" par une écriture d'écrivain, dans une démarche de mise en scène, voire de mise en abyme. Avec ce livre, le lecteur est aussi accompagné vers une interrogation sur lui-même.

Chapitres

Chapitre 2

Un monde familier

À l'intérieur

À l'extérieur

Les copains

Amours et jeux dangereux

Animaux domestiques

Animaux sauvages

Chapitre 7

Enfance morale et religieuse

Enfance paysanne

Enfance populaire et malheureuse

Enfance ouvrière

Enfance coloniale

Enfance immigrée

(1) Jean-Paul Gourévitch et Jacques Gimard, Mémoires d'enfances,Le Pré aux Clercs, 2004.
24 euros.

Argos, n°36, page 25 (12/2004)
Argos - "Enfances croisées"