Editorial

Editorial du numéro 36 ("La recherche documentaire")

Serge Goffard

Si vous savez ce que vous cherchez, il est inutile de vous mettre en peine d'une recherche, puisque vous savez. Et si vous ne savez pas ce que vous cherchez, la recherche est impossible, puisque vous ne savez pas... Si un malin génie devenait professeur, il pourrait, en tenant ce discours apparemment frappé au coin du bon sens, réduire à néant toutes les velléités de recherche documentaire que pourraient manifester ses élèves. Pour goûter ainsi ce que d'aucuns vilains diables désignent comme le paradis de l'enseignement, une BCD, une classe, un CDI sans élève.

Ce raisonnement vicieux n'est pas neuf, c'était celui que Ménon tenait à Socrate (Ménon, 80 d-e) pour ne pas avoir à s'interroger sur ce qu'est la vertu, et que Socrate traitait d'"aporie", c'est-à-dire, ici, de raisonnement faussement évident, destiné à tromper. Pourtant, Ménon, le noble Thessalien interlocuteur du philosophe athénien, n'avait peut-être pas tout à fait tort. En effet, si l'on regarde comment un grand nombre d'élèves procèdent lorsqu'ils se précipitent sur internet pour se documenter, on est tenté de conclure, comme Ménon, qu'ils se démènent inutilement.

Pour autant, les élèves (seulement les élèves ?) sont-ils coupables ? Ne cèdent-ils pas plutôt aux sirènes du tout numérique qui estiment qu'il suffit de disposer d'une connexion au net pour que toutes les questions que l'on se pose trouvent une réponse. L'écran est là, quelques fractions de seconde et des propositions de sites sont offertes à l'internaute. À condition qu'il ait su écrire quelque chose dans la fenêtre du moteur de recherche...

Sans doute, le moteur Google recensant plus de huit milliards de pages web, sur le tas, il doit bien y avoir une réponse correcte à la question que se pose le chercheur. Où ? En quelle langue ? Comment la trouver ? Mais, au fait, qu'est-ce que je recherche ? Comment formuler la question ? Comment choisir, trier, éliminer ? Comment extraire, de cette masse multiforme, ce qui me concerne, m'intéresse et éliminer ce qui ne convient pas ? Comment ne pas sombrer sous le flux des pages à afficher ? Comment ne pas être la dupe de faux renseignements, de sites trompeurs, vendeurs, politiquement incorrects ? La liste des questions à se poser est si longue que la plupart du temps, l'internaute se fatigue, diverge et finit sur un écran sans intérêt, qui semble apporter une vague réponse à laquelle il faut se résigner, puisqu'on ne sait pas qu'il est possible d'être exigeant. Quand il n'a pas évité de se poser toutes ces questions et, après un bref questionnement, approximatif, s'est contenté d'enregistrer la première réponse qui lui paraît convenir.

Si les jeunes élèves ne sont pas formés à chercher et traiter des informations, ils sont perdus face à la diversité des outils de recherche, noyés sous le flot des informations et des documents, incapables de trancher entre plusieurs interprétations proposées. Ils sont en situation de se résigner à accepter ce qui leur est imposé, le "prêt-à-penser", paralysés par le faux raisonnement que Platon attribuait à Ménon.

L'information est un droit des citoyens, dans une démocratie. Mais un droit n'a de réalité que s'il est exercé. L'apprentissage de la recherche documentaire est un moyen fondamental de formation des citoyens. Évidemment, l'École n'est pas le seul lieu de cet apprentissage, mais, si elle n'y contribue pas, le droit à l'information risque de n'être qu'un droit formel.

Argos, n°36, page 1 (12/2004)
Argos - Editorial du numéro 36 ("La recherche documentaire")