Dossier : Les croisements disciplinaires / 3. Le concret de l'interdisciplinarité

A petits pas dans l'interdisciplinarité

Monique Gautheron, professeure de lettres, collège de Luzard de Noisiel (77)

L'interdisciplinarité peut prendre de multiples formes et ne nécessite pas forcément des moyens lourds. Mais elle suppose une véritable volonté de travailler ensemble et une réflexion commune sur les objectifs à atteindre.

À la rentrée 2001, je suis dans un nouveau collège et je reprends un poste de lettres1. Le professeur de technologie de ma classe de 5e (qui est aussi le professeur principal) me prévient que cette classe a une heure supplémentaire de technologie : les élèves ont choisi un parcours "technologie" parce qu'ils aiment bien l'informatique. Je découvre un peu plus tard (il n'y a pas eu de réunion sur les projets lors de la prérentrée) que cette classe a une heure de français de plus que l'horaire officiel et est censée faire un parcours français-technologie : c'est en tout cas ce qui est écrit dans le projet d'établissement. Sauf que rien n'est prévu dans l'emploi du temps pour que les professeurs puissent intervenir conjointement : pas d'heure commune, ni même d'heure où l'une des deux collègues serait libre pendant que l'autre aurait les élèves. Pas de salle informatique en dehors des salles de technologie, toujours occupées quand j'ai les élèves en français. Des emplois du temps qui rendent difficile toute concertation et pas de véritable projet commun (peut-être aussi pas de véritable désir de travailler ensemble). À la fin du premier trimestre, il y a bien une production commune (des abécédaires sur les fabliaux) mais le traitement de texte n'a servi que pour la mise en page et la mise en forme typographique du texte, une fois les abécédaires terminés : il a été utilisé comme outil de présentation mais pas comme aide à l'écriture et aux réécritures. Les recherches sur internet pendant le cours de techno n'ont concerné que les polices de caractères et les illustrations. Les élèves dans l'ensemble ont pris plaisir à taper leurs textes2 mais j'ai l'impression de beaucoup de temps perdu en va-et-vient trop nombreux entre les deux disciplines et le sentiment qu'il n'y a pas eu assez d'interactivité : chacun est reste cantonné dans sa discipline. C'est un peu comme si le texte était un prétexte pour s'entraîner au traitement de texte et le traitement de texte un moyen de mieux le présenter. Il y a eu, me semble-t-il, "échange de services", mais pas de véritable rencontre entre les deux disciplines.

Au second trimestre, ma collègue de technologie exprime son désir d'utiliser l'heure supplémentaire de technologie "pour avancer dans le programme". Plutôt que de me replier sur ma discipline à partir du second trimestre, j'ai envie de tirer les leçons de ce semi-échec et d'utiliser cette heure de français supplémentaire pour un projet vraiment interdisciplinaire, qui apporte un "plus" à chaque discipline concernée et où chaque discipline participe à la construction du sens.

Plusieurs regards

Cela intéresse le collègue d'histoire (également nouveau dans l'établissement). Nous nous mettons rapidement d'accord sur l'objet d'étude : la chevalerie et le monde des chevaliers. Ce thème nous permet à la fois d'avancer dans le programme, d'accrocher les élèves (beaucoup sont férus d' heroic fantasy, lisent des BD ou jouent à des jeux vidéo dérivés des récits de la Table Ronde3) et de travailler autrement, dans le cadre d'un projet modeste, nécessitant peu de moyens. Notre propos est de confronter plusieurs regards sur la chevalerie à travers l'étude d'extraits des romans de la Table Ronde,du Roman de Renart et de textes documentaires (tirés des manuels d'histoire ou d'ouvrages documentaires). Il s'agit autant d'utiliser l'histoire pour éclairer un texte de fiction que d'utiliser la fiction pour donner vie à l'histoire, tout en faisant apparaître le décalage entre l'histoire et la fiction. Nous constituons donc ensemble un corpus de textes, dont nous nous répartissons l'étude, chacun abordant avec les élèves des textes de fiction et des textes documentaires4. Le choix se fait en fonction des points sur lesquels chaque enseignant souhaite insister mais aussi de ses préférences et compétences : j'abandonne volontiers les scènes de combat (motif important des récits de chevalerie) à mon collègue, qui a l'art et la manière de les rendre vivants et intéressants. Mon collègue replace les textes dans un contexte historique tandis que je les situe dans un contexte littéraire. Nous intervenons parfois conjointement (en particulier lors de la première séance) car, cette fois, nos emplois du temps le permettent. Nous choisissons deux types de productions finales que nous évaluerons ensemble : la rédaction par chaque élève d'un épisode qui pourrait être inséré dans les romans de la Table Ronde5,la réalisation par groupes de trois ou quatre élèves de panneaux sur des thèmes documentaires (le château, lieu de pouvoir ; le château, lieu de défense ; l'éducation du chevalier ; la dame : son rôle, ses occupations...).

Plusieurs raisons ont motivé notre choix du panneau comme forme de production : la première est que les élèves l'apprécient car elle comporte images et textes. J'ai constaté au premier trimestre que les élèves de cette classe de 5e sont sensibles à la présentation des documents et aiment la travailler. Nous comptons donc jouer sur ce goût du document bien présenté mais aller au-delà du soin et de l'ornement : la présentation doit faciliter la lecture du panneau (les points essentiels doivent ressortir, les éléments qui vont ensemble doivent être regroupés...). La seconde raison est que le panneau oblige à un vrai travail de sélection6 sur les documents trouvés (il ne doit pas y avoir trop de texte sinon le panneau devient illisible ; le panneau doit donner des informations importantes pour le sujet traité ; le texte doit compléter l'image et non faire double emploi avec elle...). La troisième est que le panneau est une forme qui se prête bien à l'exposition : les élèves aiment regarder les productions des autres et sont fiers que leurs travaux soient exposés au CDI quand ils les jugent réussis. Pour bien faire comprendre aux élèves ce que nous attendons d'eux, je les emmène au CDI pour observer des panneaux réalisés sur le thème du loup7 : qu'est-ce qui est réussi ? Qu'est-ce qui l'est moins ? Pourquoi ? À partir de là, les élèves dégagent quelques principes directeurs et un certain nombre de critères de réussite. Le tout est repris sur une fiche destinée à servir à la fois de fiche d'aide méthodologique et de grille d'auto-évaluation8.

Des compétences transdisciplinaires

Les panneaux sont l'occasion de recherches et de travaux de groupe : ils supposent des compétences particulières, en termes de savoir-faire (compétences nécessaires à la recherche de l'information, à sa restitution, à l'organisation du panneau) et de savoir-être (autonomie, travail en équipe...). Ces compétences ne sont pas innées et sont loin d'être acquises par tous les élèves de cinquième. Le nombre d'heures que nous pouvons consacrer à ce projet est limité et nous devons donc faire des choix (concernant les étapes de la recherche à privilégier mais aussi le mode de composition et de fonctionnement des groupes), ce qui suppose d'avoir réfléchi à nos objectifs méthodologiques. En même temps, nous sommes conscients que le temps consacré à acquérir des clés pour la recherche d'un document ou sa lecture est du temps de gagné pour les travaux futurs, et surtout le gage d'une meilleure qualité. Les compétences acquises pourront donc être réinvesties dans un autre travail, dans nos disciplines ou dans d'autres disciplines. De plus, la documentaliste et moi-même avons eu plusieurs fois l'occasion de constater que les compétences méthodologiques s'acquièrent bien mieux dans des "vrais" projets qui motivent les élèves que dans des séances décrochées.

La documentaliste nous apporte une aide précieuse : elle connaît bien la plupart des élèves (qui aiment fréquenter le CDI), elle nous aide à ajuster nos objectifs, elle vérifie avec nous le fonds dont dispose le CDI et nous aide à le compléter. Elle intervient en co-animation avec nous ou elle accueille les élèves pendant leurs heures de permanence (le projet n'aurait pas pu être réalisé sur nos seules heures de cours et certains groupes n'étaient pas assez autonomes pour travailler seuls). Elle aide particulièrement les groupes qui rencontrent le plus de difficultés et nous signale les problèmes rencontrés. Elle évalue les panneaux avec nous. Pour finir, elle expose les panneaux sur les grilles du CDI, ce qui valorise le travail des élèves et le fait connaître.

Certes ce projet n'a rien d'original, mais c'est ce type d'action qui permet de se lancer dans l'interdisciplinarité. Il repose pour l'essentiel sur un travail d'équipe et de mise en commun des compétences. Mon collègue connaît bien le Moyen Âge et les textes de cette époque ; il m'a aidée à rafraîchir mes connaissances et à étendre les textes et les sujets proposés aux élèves. En revanche, il ne s'était jamais lancé dans le travail de groupes et la réalisation de panneaux (pratiques que j'avais déjà expérimentées) mais il a saisi ma proposition au vol. Quant à la documentaliste, sans elle, nous aurions parfois été un peu débordés !

Objectifs communs

Prendre confiance en soi, dépasser ses appréhensions

Objectifs propres au cycle natation :

  • vaincre l'appréhension de l'eau
  • mettre volontairement la tête sous l'eau
  • sauter dans l'eau
  • évoluer où l'on n'a pas pied
  • flotter sans ceinture
  • réaliser une certaine distance sans ceinture.

Objectifs propres au module d'écriture :

  • développer l'imagination, la créativité
  • écrire un récit cohérent
  • faire des phrases correctes
  • savoir utiliser un dictionnaire pour supprimer une répétition ou corriger une faute d'orthographe
  • enrichir son vocabulaire
  • améliorer l'orthographe, en particulier la conjugaison des verbes
  • développer l'écoute et l'attention
  • développer le regard critique sur une production
  • savoir s'appuyer sur une critique, une observation pour améliorer une production.

Un double pari

La même année, je suis professeur principal d'une classe de 6e et, à ce titre, j'ai une heure de vie de classe9 par semaine. Des élèves me font part de leurs appréhensions concernant les séances de piscine prévues au second semestre : peur du regard de l'autre, peur des moqueries (déjà latentes ou existantes) par rapport au physique (maigreur, grosseur, cicatrices...). Avec mon collègue d'EPS, nous réfléchissons aux activités que nous pourrions mettre en place pour remédier à ces appréhensions avant le cycle piscine. Il ne s'agit pas d'activités communes mais d'activités répondant aux mêmes objectifs en termes de savoir-être : accepter le regard des autres / avoir un regard différent sur les autres. À ces objectifs communs s'ajoutent des objectifs disciplinaires spécifiques. En EPS, l'enseignant commence un cycle danse, avec pour but la création, par chaque groupe de quatre élèves, d'un mini-spectacle (quelques minutes) présenté au reste de la classe. Dans le même temps, je cherche à faire réfléchir les élèves sur l'apparence et les qualités réelles à travers l'étude de contes. En lecture cursive, je propose (sans donner à l'avance la thématique commune) des livres de littérature de jeunesse évoquant des discriminations liées au physique (disgrâce physique, maladie, handicap...). Chaque présentation est faite par un ou deux élèves et est suivie d'un temps de discussion collective. Cela permet de parler d'une manière distanciée des problèmes vécus par certains élèves et des réactions des autres. À la suite de cela, certains élèves acceptent de parler ouvertement de leur propre situation en vie de classe. Il y a discussion et des propositions concrètes sont faites : il m'est notamment demandé (en tant que professeur principal) d'accompagner la classe aux premières séances de piscine. Les élèves sont rassurés par les réactions de leurs camarades de classe mais ils craignent celles de l'autre classe qui ira à la piscine sur le même créneau horaire. Personnellement, cela ne me dérange pas de déplacer l'heure et le lieu de l'heure de vie de classe et de finir ma semaine à la piscine, j'en discute donc avec les deux professeurs d'EPS qui n'y voient pas d'inconvénient.

Nous constatons que rapidement la peur du regard de l'autre et des réflexions disparaît, les activités précédentes ont porté leurs fruits mais d'autres appréhensions surgissent dans le groupe des non-nageurs : peur de couler, de ne pas remonter à la surface, de ne pas y arriver. Je remarque aussi que sur les sept élèves non-nageurs, cinq se retrouvent dans le module de français le plus faible (soit la moitié du groupe)10. Dans l'eau, comme en module de français, il s'agit d'aider les élèves à dépasser leurs appréhensions et à prendre confiance en eux. Cela suppose à la fois de les rassurer et les aider, de les motiver et les stimuler. Là encore, nous réfléchissons à une démarche commune. Elle prend la forme d'un double pari que nous faisons avec les élèves concernés. En EPS, nous parions que les non-nageurs seront capables d'ici la fin du cycle (d'une durée d'un semestre) d'aller chercher un objet au fond de l'eau dans la zone où ils ont pied, de sauter là où ils n'ont pas pied et de regagner le bord par leurs propres moyens, de faire 25 mètres sans ceinture (planche autorisée). En module de français, nous parions que les élèves du groupe seront capables d'écrire collectivement un récit long. Ce projet est spécifique à ce groupe11 et destiné à valoriser des élèves qui vivent parfois mal d'être dans un groupe qu'ils ressentent comme faible même si les professeurs ne l'étiquettent pas ainsi. Si l'on observe les objectifs propres à chaque discipline (voir encadré ci-dessous), on remarque que le premier et les trois derniers objectifs de français correspondent... à des objectifs du cycle danse. Il y a continuité dans les actions et les démarches.

Gagné !

Le double pari a été gagné : les élèves ont atteint l'autre bord et ont inventé une belle histoire qu'ils ont intitulée À la recherche du Grand Maître :c'est l'histoire d'un "garçon de douze ans, petit mais très courageux pour son âge". Une histoire à leur image ? Au fur et à mesure que l'histoire avançait, je saisissais leur texte à l'ordinateur (sans le changer mais en corrigeant parfois les fautes quand l'exactitude orthographique n'était pas mon objectif de séance) afin qu'ils puissent plus facilement le retravailler. À la fin, chacun a eu son exemplaire de l'histoire (ils ont été très sensibles à la présentation sous forme d'un petit livre). J'ai lu l'histoire à la classe entière sans en préciser les auteurs. Les élèves l'ont trouvée "géniale" et ont applaudi quand je leur ai dit qui l'avait écrite...

Si j'ai choisi de parler de ce projet, c'est pour donner un exemple d'une autre forme d'interdisciplinarité (pas de production commune mais une même démarche) et aussi pour témoigner que l'interdisciplinarité peut s'inscrire dans des dispositifs très différents. La taille des groupes a certainement joué aussi un rôle dans la réussite des deux paris : d'un commun accord, les enseignants de français comme d'EPS ont limité la taille du groupe d'élèves le plus en difficulté ou le plus débutant dans l'activité, pour favoriser une meilleure observation et un suivi plus personnalisé de ces élèves. En même temps, ces groupes étaient suffisamment nombreux (sept élèves à la piscine, dix en module de français) pour que le groupe puisse jouer son rôle de facteur de stimulation, d'entraide, de complémentarité et pour que des mini-équipes puissent être constituées. Le fait que le professeur de français se mette à l'eau (au sens propre !) avec les débutants a eu des répercussions sur le module de français : certains élèves, en même temps qu'ils acquéraient de l'assurance dans l'eau, se sont mis à participer davantage en module, signe à la fois d'une plus grande confiance en soi et d'un autre rapport entre l'élève et l'enseignant.

La fin de l'année scolaire 2001-2002 approche. Des dossiers arrivent dans nos casiers, sous la rubrique "IDD", "classe à PAC"12. C'est le moment, avant de profiter des vacances, de regarder de plus près ces dispositifs institutionnels, pour voir quel parti en tirer (sans que cela soit un carcan) pour concevoir de nouveaux projets. C'est aussi le moment de remplir les fiches de voeux. L'expérience de cette année m'a servi : c'est le moment d'indiquer avec quels collègues je souhaite travailler, sans oublier d'indiquer nos souhaits d'heures alignées, successives, libres... pour pouvoir mener des actions ensemble. Certes, on nous prévient que nos souhaits ne seront pas forcément satisfaits mais qui ne demande rien n'a rien...

À suivre, dans le prochain numéro.

(1) Après un détour volontaire par la documentation.

(2) Le reste de l'année, je leur laisserai donc souvent le choix entre devoir manuscrit et devoir tapuscrit.

(3) Des extraits de ces romans et BD peuvent servir d'accroche ou être intégrés au corpus étudié dans la séquence.

(4) On a tendance à oublier que la lecture documentaire fait partie des programmes de français.

(5) Il s'agit d'un travail d'écriture longue, qui se fait dans le cadre du cours de français, en plusieurs étapes et avec des objectifs précis en termes de connaissances et de compétences. Les critères de réussite sont élaborés collectivement et les élèves disposent de la grille d'évaluation.

(6) Les documentalistes vous diront combien elles doivent lutter contre la tendance des élèves au "copier-coller" de tout ce qui leur semble correspondre à leur sujet.

(7) Avec la documentaliste, nous avions choisi ce thème pour l'initiation à la recherche documentaire en sixième, en liaison avec le travail fait en séquence de français sur L'OEil du loup,de Daniel Pennac. Chaque sixième bénéficiait encore dans son emploi du temps hebdomadaire d'une heure de vie de classe, consacrée en partie à l'acquisition de méthodes de travail. Ce fut l'occasion d'un travail commun avec les enfants sourds de l'UPI, qui étaient intégrés en "vie de classe" mais pas en français (où ils avaient un enseignant spécialisé).

(8) Le livre Travailler au CDI en histoire-géographie,d'Annie Estella-Garcia et Nicole Rivallain (Hachette Pédagogie) propose des fiches méthodologiques et des grilles d'auto-évaluation pour les panneaux, les dossiers, les exposés... Ce livre peut intéresser tous les enseignants.

(9) Heure alors rétribuée en HSE.

(10) Cette année-là, les élèves de sixième ont une sixième heure de français, sur la base de trois professeurs pour deux classes. Les groupes sont des groupes de besoin.

(11) Les trois groupes ont travaillé sur l'écriture mais nous avions convenu, avec mes collègues de français, que seul ce groupe produirait un récit long afin de les valoriser.

(12) Classe à projet artistique et culturel.

Argos, n°35, page 73 (09/2004)
Argos - A petits pas dans l'interdisciplinarité