Actualité des CDI

La pratique du théâtre au lycée

Claudette Lusseau, Professeur documentaliste

L'action pédagogique des professeurs documentalistes n'est pas une fiction commode, elle se prouve, ici, dans la coopération entre enseignants pour donner au théâtre son sens et permettre à des élèves de vivre au lycée.

Étudier le théâtre fait partie des programmes. Cependant, une lecture et une sortie dans l'année ne sont souvent pas suffisantes pour atteindre efficacement les divers objectifs de formation générale visés par l'ensemble des disciplines scolaires et par l'école de façon plus globale : faire des élèves des spectateurs critiques et fidèles, les faire lire, mieux maîtriser la langue, orale et écrite, enrichir leur culture, les confronter à un autre monde, une autre langue pour les aider à développer leurs capacités d'adaptation. Des structures complémentaires sont alors souvent mises en place dans les établissements scolaires par les enseignants : club-théâtre hors temps scolaire et ateliers d'expression artistique, animés par des comédiens, des clowns, des acrobates...

L'atelier d'expression artistique théâtre existe depuis cinq ans dans ce lycée scientifique, technique et professionnel, à dominante industrielle du 93. Dès que le dispositif des ateliers a été mis en place, deux enseignantes de lettres ont senti à quel point il pouvait répondre à la fois à un besoin pédagogique des enseignants et à un besoin personnel des élèves. Besoin pédagogique parce que pour les professeurs de lettres, s'adresser à un public composé en majorité de garçons, adolescents peu, voire pas, lecteurs de fiction (chacun a en tête les résultats de statistiques qui montrent à quel point ces élèves ne lisent pas de romans, nous n'allons pas ici revenir sur les causes) se révèle souvent quelque peu difficile ! L'approche d'un texte par la diction, le travail collectif de son interprétation par le corps et la voix pouvaient permettre d'une part une meilleure réussite au bac, argument qui ne peut que séduire les élèves, et, d'autre part, et surtout, proposer une autre entrée dans les textes littéraires, pas nécessairement faciles.

Documentaliste, j'ai pris la succession cette année de l'une des enseignantes de lettres mutée, dans l'encadrement de cet atelier qui a fonctionné avec deux comédiens du théâtre de la ville dans laquelle se trouvait le lycée : le Centre dramatique national de Montreuil. La politique de ce théâtre, depuis que Gilberte Tsaï en a pris la direction, a toujours été un travail de proximité, pour toucher ce public à portée de main que constituent les habitants de la ville. Choisir de travailler avec le CDNM permettait un jeu d'allers et retours entre ce qui était fait par des professionnels sur scène, puisque nous sommes allés voir plusieurs spectacles présentés au cours de la saison, dans ce théâtre mais aussi dans d'autres, et ce qui était pratiqué dans le cadre de l'atelier et de la classe (choix de mise en scène, de costumes, interprétation des textes, diction, etc.).

Ce travail a été renforcé par la ligne directrice du travail de la troupe cette année qui était l'école, l'apprentissage, la relation maître-élève, la relation des élèves au savoir... Différents dispositifs ont ainsi été mis en place par les comédiens, qui ont vécu une expérience un peu particulière au début de l'année scolaire. Voulant mieux connaître la vie des élèves, et être au plus près de leurs préoccupations et de leur vécu dans un établissement scolaire, ils ont tous suivi, pendant une semaine, la vie d'une classe. Immergés dans la vie même d'un établissement scolaire, soumis au même emploi du temps et à l'obligation de présence au cours, assis au fond de la classe, vivant aussi la vie hors des cours (la cantine, les couloirs, le CDI), ils ont pris des notes ! Dans la continuité de ce projet, les comédiens ont organisé, avec la complicité des enseignants, des interventions-surprises dans les classes. C'est ainsi que des élèves ont vu dans leur salle un drôle d'énergumène arriver, monter sur le bureau pour réciter un texte de Léopardi et repartir, quelques minutes après, sans se retourner, ou d'autres voir surgir un individu enchaîné tiré par un geôlier peu amène dans le CDI et exprimer la douleur de Prométhée. Surprise et frayeur étaient au rendez-vous, et les langues se sont déliées dès la sortie de l'acteur ! L'école peut-elle être un lieu de représentation théâtrale ? L'irruption de la fiction dans un univers très codifié est-elle une situation d'apprentissage ? Le jeu théâtral a-t-il la capacité de rendre une langue difficile, voire archaïque, compréhensible ? Ne met-il pas l'élève en position de questionnement ? Toutes interrogations qui ont fait l'objet de discussions, sans réponse péremptoire !

Irruptions

Riches de l'observation initiale de la vie des élèves, des réactions suscitées par l'irruption des "petites formes" dans les classes, les comédiens ont décidé de restituer aux élèves les fruits de leur travail à travers un spectacle, Sur le vif : le gai savoir,auquel ils étaient conviés. Que vit un élève durant sa journée, que fait-il réellement en classe, est-il toujours attentif à ce que dit l'enseignant, quelles relations interpersonnelles entre élèves, entre élèves et professeurs se nouent-elles, comment s'opère la transmission du savoir ? Toutes ces questions étaient abordées, et les élèves retrouvaient une attitude qui leur était personnelle, une remarque dite à voix basse à un copain, une théâtralisation de leur quotidien. Quotidien mis en scène, distancié parce qu'il se donnait à voir, passé au tamis du regard d'adultes comédiens qui en avait fait un matériau de travail qu'ils soumettaient au regard des élèves, placés ainsi en situation d'observation de leurs propres comportements. Voilà de quoi nourrir un débat et une réflexion sur la place du théâtre dans la société, et analyser ses propres relations avec l'institution...

Comme il a été dit plus haut, faire entrer le théâtre dans un lycée répond à des motivations d'ordre pédagogique. Quels bénéfices réels les élèves qui ont participé à l'atelier (un faible pourcentage des élèves) et l'ensemble des élèves du lycée ont-ils récolté de ce travail ?

Les retombées directes sur la réussite purement scolaire ont été notées par un enseignant de lettres qui a souligné à quel point deux de ses élèves de première participant à l'atelier avaient acquis une "culture théâtrale" perceptible dans les devoirs (références à des pièces vues, analyse de la construction, recoupement de thèmes entre les textes, parallèles entre des oeuvres diverses...). L'esprit critique des élèves s'est développé : critique de textes, du jeu des acteurs, et compréhension d'un processus de construction d'une mise en scène. Le regard porté sur les costumes, les décors, les jeux des acteurs étaient un regard acéré : une mise en scène émane d'une volonté de transmettre un message, n'est pas le fruit du hasard. Pourquoi tel et tel choix avaient-ils été effectués ? Qu'est-ce qui pouvait être réutilisé, transposé dans la mise en scène à réaliser par l'atelier ? Quel message voulait-on communiquer et quels moyens et stratégies mettre en oeuvre pour y parvenir ? C'est ainsi qu'à la sortie de la représentation de On purge Bébé,de Feydeau, des élèves ont marqué leur surprise de voir un spectacle en noir et blanc (costumes et décors) et que l'idée leur est venue d'intégrer dans la mise en scène de la pièce qu'ils allaient présenter des volumes qui leur permettraient de jouer à des hauteurs différentes.

Le seul élève de terminale, qui préparait un baccalauréat STI systèmes motorisés, a été amené à préparer un dossier, donc à présenter l'option théâtre au bac, à rédiger, verbaliser ses émotions et ses remarques, acquérir un vocabulaire précis, prendre du recul sur sa pratique. Tout ce travail réflexif n'est-il pas un des éléments constitutifs de la formation intellectuelle des élèves visée par l'école ?

Certaine image de soi

Par ailleurs, il est important de souligner que cet atelier a permis de favoriser la socialisation des élèves : aller dans un théâtre parisien et se soumettre aux règles de conduite inhérentes à ce lieu fait partie des actions de socialisation dont sont chargés les enseignants, et offre la possibilité d'intégrer des comportements autres que ceux du groupe dont on fait partie, groupe dont l'image est quelquefois largement malmenée et stigmatisée (lycée industriel du 93 !). Monter un spectacle et le présenter dans un vrai théâtre à un large public, permet de se construire de façon positive, et de redorer le blason d'un lycée dont on ne sait pas toujours si on peut être fier d'y être scolarisé : appartenir à un lieu valorisé est un moyen de revaloriser l'image de soi. Et cette image grandie rejaillit sur l'ensemble du lycée.

De même, on peut considérer que leur identité scolaire s'est construite en partie grâce au groupe qui s'est progressivement constitué sur un désir commun, "faire du théâtre", pas avec son copain et sa copine, mais avec des nouvelles têtes. Rencontrer l'autre et former avec lui un projet, avec ses plaisirs et ses contraintes, contraintes d'heure, d'apprentissage par coeur d'un texte, et l'obligation implicite de respect de ce groupe, donnait à chacun la conscience qu'il était un élément indispensable de réussite pour tous par le rôle qu'il avait à jouer. Se soumettre à des contraintes fortes, dans un projet à long terme (une année scolaire), permet d'accepter d'autres contraintes, plus scolaires : même si les retombées immédiates n'en sont pas immédiatement perceptibles, les élèves apprennent qu'elles sont possibles, et qu'ils sont capables d'un engagement.

Un autre aspect positif de ce travail a été la rencontre avec la langue comme véritable outil de communication : confronter son point de vue avec les partenaires est un élément déterminant de la relation au langage, moyen d'exister par d'autres voies que la violence. Et les discussions ont été nombreuses sur le choix des rôles, des déplacements, et l'implication de chacun. Les diverses situations vécues ont été l'occasion de soulever des problèmes difficiles à résoudre dans le quotidien d'une classe, parce qu'ils n'apparaissent pas de façon aussi claire. À titre d'exemple, une réaction violente s'est manifestée lorsque, lors d'improvisations, les élèves ont été invités à jouer, quel que soit leur sexe, le rôle de femmes et d'hommes. Situation tout à fait inenvisageable de la part d'un garçon de seconde : sa propre identité masculine semblait être mise en péril par cette éventualité. L'intervention des comédiens, des enseignants et des élèves a permis de replacer la situation dans le contexte de la fiction, de la transposition du réel, du travestissement qui est un aspect propre au théâtre et d'apaiser, en partie, les craintes de cet élève. La parole a permis à l'élève d'évoluer et d'entrevoir d'autres façons d'aborder le monde réel et sa propre identité.

Toujours mieux

Il n'est pas possible de terminer sans aller faire un petit tour du côté des élèves. Nous leur avons demandé leurs impressions après cette année de travail. Leurs réactions sont enthousiastes. L'une d'elles nous a dit : "Maintenant, dans mon histoire, il y a le théâtre !" Les premiers aspects bénéfiques de cet atelier mis en évidence par les élèves ont été leur intégration dans le lycée, soulignée surtout par les élèves de seconde ("J'ai apprécié de connaître de nouvelles personnes : ça permet de connaître une autre face du lycée, au-delà des cours."). Le deuxième aspect est la découverte et la maîtrise de soi par le jeu, que les élèves expriment de diverses façons ("J'ai découvert qu'on peut surpasser ses limites" ; "L'atelier m'a appris à me calmer, à canaliser mon énergie...") et, remarque particulièrement forte : "J'ai découvert qu'on valait mieux que ce qu'on est". Enfin, ils ont découvert le théâtre, qu'ils n'avaient "vu qu'à la télévision" (bien que je doute que ce soit là les émissions qu'ils regardent le plus volontiers !) et entamé une réflexion sur cet art : "Le théâtre, c'est une porte qu'on peut ouvrir ou fermer sur différents univers" ; "Après tout, le théâtre n'est-il pas le reflet de notre monde ? Le monde n'est-il pas lui-même inspiré du théâtre ?".

Une centaine de personnes sont venues voir le spectacle présenté par les élèves au CDN de Montreuil : quelques parents, beaucoup d'élèves et d'enseignants, les "anciens" de l'atelier, dont certains sont désormais à l'université pour y faire des études de théâtre. La fierté de tous était au rendez-vous. Et les idées fusaient pour le prochain spectacle, des élèves suggérant même d'écrire la prochaine pièce qui serait montée. Les demandes d'inscription sont nombreuses. Les enseignantes, les comédiens et les élèves, portés par un même projet commun, ont vécu une expérience de connivence et de communion rarement vécue dans le cadre de la scolarité (le trac, l'envie de réussir !). N'est-ce pas l'illustration, pour les élèves, qu'un projet de réussite peut se vivre, avec les adultes, non dans une attitude d'opposition mais dans une démarche d'échange et d'accompagnement ? Belles perspectives...

Argos, n°35, page 19 (09/2004)
Argos - La pratique du théâtre au lycée