Editorial

Editorial du numéro 35 ("Les croisements disciplinaires")

Serge Goffard

En ces temps-là, tout était simple, évident. Les élèves consacraient l'essentiel de leur temps à l'étude du latin et couvraient ainsi - presque - tous leurs besoins. Ils apprenaient l'histoire dans Salluste et Tite-Live, s'initiaient aux arcanes de la morale personnelle et sociale dans Suétone, rêvaient et aimaient avec Ovide, découvraient les théâtres chez Plaute et Sénèque, apprenaient à penser, parler et écrire chez Cicéron, s'initiaient à l'écriture littéraire en traduisant Virgile, pouvaient, même, méditer avec Plotin ou Augustin d'Hippone, s'encanailler en suivant Catulle et Juvénal dans leurs frasques. Et se délassaient utilement dans les traductions d'Homère et de Plutarque, parce que, quand même, le grec n'est pas à la portée de tous.

On puisait dans la bibliothèque gréco-romaine, les auteurs se pressaient pour former les esprits dans une tradition solide qui fournissait, dans tous les domaines, les points de comparaison entre une civilisation antique insurpassée et les événements contemporains des jeunes élèves, comparaison, ô combien, instructive. Ce monde antique était une merveille, un idéal où bruit, fureur, succès, échec, héroïsme, ruse, lâcheté, bref toutes les facettes de l'essence humaine se trouvaient magnifiées. Garder présente à l'esprit cette leçon : il y avait eu les invasions barbares et ce monde avait sombré dans la décadence...

Il arrivait qu'on pensât en latin avant de le faire en français et, de toute façon, on quittait les bancs des écoles nanti d'un capital de citations grecques et latines, d'histoires édifiantes et coquines de dieux et de déesses, qui permettaient de briller dans les meilleures sociétés (voir les conversations dans le salon de madame Verdurin chez Proust) et d'être aussitôt reconnu par ses pairs. Tout ce monde se retrouvait autour des mêmes valeurs et des mêmes héros, épousaient les mêmes admirations et les mêmes haines, l'étude du latin et de ses antécédents grecs ouvrait les portes d'un univers culturel homogène, valeureux et prestigieux.

Quant aux autres, ceux qui n'étaient pas passés par les écoles, leur avis n'importait pas. Aujourd'hui, l'École est dans l'embarras, puisqu'elle ne peut plus diffuser une culture acceptée comme référence unique par tous les enfants - et, par voie de conséquence, par leurs parents - qui viennent y apprendre à être français. On devine qu'existent des espaces de pensée, des univers culturels, des façons d'être différents, souvent divergents et parfois contradictoires. Les bons esprits se penchent sur ce trouble de l'enseignement, sur ce paradoxe d'une Éducation nationale qui peine à se donner une cohérence. Les diagnostics fleurissent, les remèdes aussi, des plus sophistiqués aux plus énergiquement simples. Sans parvenir à surmonter le malaise.

Dans cette situation évidemment complexe, l'École ne peut pallier ce manque d'un univers de référence, d'un modèle pour la pensée et l'action. Pourtant, les enseignants reçoivent chaque jour des élèves, ces élèves si divers, si surprenants, si déroutants, voire dérangeants. Ils doivent les préparer à entrer dans un monde confus, mêlé, contradictoire et convulsif. À ne pas s'y comporter comme des moutons, ni comme des barbares...

C'est pourquoi ce numéro d'Argos est consacré à la mise en perspective d'une notion difficile à saisir, l'interdisciplinarité. Parce qu'elle suppose que soient croisés les points de vue, que les disciplines se complètent et s'accordent, sans masquer leurs différences de perspectives, d'objectifs et de méthodes, cette notion peut aider à travailler. Personne ne peut adopter de position dominante, aucune discipline ne peut prétendre apporter toutes les réponses. Chacun doit contribuer à construire des parcours d'apprentissage, au risque de se perdre momentanément, mais avec l'assurance que, par le travail en commun, on parviendra à une issue favorable à tous, élèves et enseignants. L'interdisciplinarité n'est ni une mode, ni un truc, c'est une façon d'accueillir la diversité humaine, les contributions à ce numéro en portent témoignage.

Argos, n°35, page 1 (09/2004)
Argos - Editorial du numéro 35 ("Les croisements disciplinaires")