Dossier : Goûts et dégoûts des lecteurs / 2. Les voies de la lecture

Le corps oublié de la lecture

Michèle Petit, Anthropologue, Laboratoire LADYSS (Dynamiques sociales et Recomposition des espaces), CNRS-Université Paris-I
petitmic@univ-paris1.fr

La lecture est un art qui se transmet plus qu'il ne s'enseigne, différentes études l'ont montré1. Elles révèlent aussi qu'en France comme dans d'autres pays d'Europe occidentale, la transmission au sein de la famille reste la plus fréquente : avant l'enseignant, avant la bibliothécaire, le premier médiateur c'est la mère - quelquefois le père, lorsqu'il est lui-même un grand lecteur ou qu'il valorise beaucoup la lecture.

Mais plus précisément, comment le goût de lire vient-il à un garçon ou une fille dans sa famille ? Les enquêtes insistent sur l'importance de la présence de livres à la maison, en particulier dans la chambre de l'enfant - cette présence n'ayant une influence positive que si le livre vit avec la famille et fait notamment l'objet de conversations. Le rôle des lectures oralisées est également souligné : le poids des grands lecteurs est deux fois plus important parmi ceux à qui leur mère a conté une histoire chaque jour2. La capacité à établir avec les livres un rapport affectif, émotif, et pas seulement cognitif, semble décisive. Tout comme le fait de voir ses parents lire : les chercheurs parlent à ce propos d'"exemple parental", de "mimétisme" ou de transmission par "imitation". Toutefois, de telles expressions n'élucident pas grand-chose : les enfants voient tous les jours leur mère s'adonner à mille activités sans avoir pour autant envie de l'imiter.

Que se passe-t-il quand un garçon, une fille, voit sa mère ou son père en train de lire ? Peu de gens en ont gardé un souvenir précis ; dans des entretiens, la plupart ne vont pas au-delà de phrases comme celle-ci : "Ils ne m'ont jamais poussé, mais à force de les voir...". Erich Schön, qui a étudié un corpus d'autobiographies de lecteurs rédigées par des étudiants en langue et littérature, note : "Quand ils regardaient leurs parents ou d'autres personnages importants pour eux absorbés dans un livre, ils les enviaient, nous disent-ils"3. Mais qu'enviaient-ils au juste ?

Dérober l'objet qui ravissait l'autre

Des écrivains nous permettent parfois de nous en approcher. Gustavo Martín Garzo, dans un texte intitulé Le Chevalier des bruyères4, relate ainsi un souvenir qui est comme la scène inaugurale de sa vie de lecteur. À six ans, au retour de l'école, il entre dans la maison, en remarque l'obscurité, la fraîcheur, le silence "profond, mystérieux, comme animé par une respiration imperceptible", qui contrastent avec la rue. Il cherche sa mère, la trouve dans la cuisine, seule, en train de lire, "au milieu d'un cercle enchanté". Il la contemple, elle qui ne le voit pas jusqu'à ce qu'il touche la table pour la ramener à lui. Elle lui dit qu'elle lit un livre d'amours malheureuses, Le Chevalier des bruyères, mais son visage rayonne comme si elle lui cachait quelque chose, ayant à voir avec les secrets les plus profonds de sa vie. Et elle lit à haute voix un passage qui décrit le corps et le visage d'une jeune fille. Plusieurs fois, le jeune garçon dérobera Le Chevalier des bruyères ou d'autres romans pour les lire en cachette, dans un réduit sous l'escalier, sans réussir à s'ouvrir à leur mystère, à rencontrer en lui-même ce ravissement, ce trouble qu'il a vus sur le visage de sa mère.

C'est seulement une dizaine d'années plus tard, lisant Le Capitaine Orage tombé dans ses mains, que surgit autour de lui ce "cercle de craie de la divination et de la pensée" où il a vu si souvent sa mère prise. C'est que le livre contient une surprise : le capitaine valeureux est une jeune fille, qui, dans l'intimité de sa tente, se défait de la lourde armure cachant aux regards la réalité proscrite de son sexe.

Au coeur de toute histoire, suggère l'écrivain, il y a peut-être la révélation d'un corps imprévisible, libre, sans attaches, emporté par le désir ; et au coeur de toute lecture la quête d'un secret, ayant trait au désir, à l'amour, et aussi, quelquefois, au premier être aimé. Les lectures de Martín Garzo ne seraient en effet qu'une tentative d'élucider le mystère de la scène première : "Dès lors, ces livres sont celui qu'elle lisait. Tous les livres sont Le Chevalier des bruyères. Je l'ai pris en secret (et durant un temps, rien ne me plut autant que de dérober les livres que j'allais lire) et me voici à nouveau caché dans le réduit sous l'escalier. Pour moi, lire, c'est cela : être caché. Tous les livres sont ce livre unique, et je me penche sur leurs pages en essayant de deviner les pensées de ma mère jeune et belle."

Ce que dit Martín Garzo, ce que l'on retrouve dans d'autres souvenirs de lecture transcrits dans des oeuvres littéraires ou relatés par des lecteurs "ordinaires", c'est que le goût pour la lecture naît fréquemment du désir de voler l'objet qui ravissait l'autre, pour le rejoindre, connaître son secret, s'emparer de la puissance, du charme qu'on lui supposait quand il - ou elle, car c'est souvent de la mère qu'il s'agit - était là, inaccessible, lointain(e), perdu(e) dans ses rêveries. C'est que cette appétence a aussi à voir avec la recherche d'un autre en soi, inconnu, tout à coup révélé, qui réclame une place, un lieu dans le monde.

Le rôle décisif des femmes

La plupart du temps, c'est une femme qui rend ainsi désirable l'appropriation des livres, qu'elle lise à voix haute ou silencieusement, dans le cercle enchanté de sa solitude rêveuse. À l'époque contemporaine, dans les sociétés d'Europe occidentale, les femmes entretiennent dans tous les milieux un rapport plus étroit à l'écrit et en particulier à la lecture de fiction : en France, les deux tiers des lecteurs lisant au moins un livre par mois sont en réalité des lectrices5 ; et elles sont près de trois fois plus nombreuses à lire des romans6.

Dans certains contextes, une telle proximité des femmes et des livres rend ceux-ci désirables aux filles comme aux garçons, qui sont tout autant questionnés par la rêverie maternelle - mais aussi par les secrets de famille, les mystères de la vie et de la mort, ceux de la différence sexuelle ou de l'amour, toutes questions dont les uns comme les autres pensent qu'elles trouvent peut-être leur résolution dans ces livres avec lesquels leur mère, ou quelquefois leur grand-mère, entretient un étrange commerce. Dans d'autres contextes, en revanche, cette affinité, et le fait que l'intériorité soit associée aux femmes, poussent une partie des garçons à rejeter les livres à la puberté ou à son approche, comme s'ils s'arrachaient aux jupes de leur mère - tel Sébastien, treize ans, disant à la bibliothécaire qui lui demande s'il aime toujours autant lire : "Oh, non ! Maintenant je suis grand, je lis plus !" Ou bien ils continuent à lire, mais en se cachant de leurs proches.

Lire suppose sans doute, aujourd'hui, pour un garçon, d'accepter sa part féminine. Cela se fait sans trop de difficultés dans des familles prisant la culture livresque, où l'identité masculine supporte d'intégrer une partie des valeurs associées aux femmes et en sort même renforcée, et dans des familles populaires où les pères sont autodidactes. Dans d'autres milieux, au contraire, nombre de garçons font actuellement retour à une "oralité exclusive ou à une écriture violemment extériorisée et publiquement transgressive"7, sous la forme de tags.

Mais il ne s'agit pas là d'un partage tranquillement assumé. En effet, s'ils rejettent les livres et au-delà l'écrit, quelquefois avec rage, une partie des garçons pensent, eux aussi, qu'il y a dans les livres un secret vital dont ils sont privés - et c'est une souffrance pour eux, même s'ils donnent le change. Tel ce jeune chauffeur de taxi qui se souvient : "À l'école, on cognait sur ceux qui aimaient lire. Je crois qu'au fond, c'était de l'envie : on se demandait ce qu'il pouvait bien y avoir dans les livres."

La lecture est donc affaire de sexe, mais aussi de milieu social : il n'est pas donné à tout le monde de tomber sur sa mère lisant dans la cuisine, de pouvoir dérober des livres chez soi, de les manipuler dès le plus jeune âge. Quand on grandit dans un milieu pauvre, tout peut même se conjuguer pour dissuader de lire : peu ou pas de livres à la maison ou dans le quartier, l'idée que ce n'est pas pour soi, une préférence donnée aux activités collectives plutôt qu'à des plaisirs considérés comme "égoïstes", un doute sur "l'utilité" de cette pratique, etc.

Toutefois, même dans des environnements très contraignants, il est des familles où le goût avide pour les livres se transmet d'une génération à l'autre - par la mère, souvent, par le père, quelquefois, quand il est autodidacte, ou par les deux parents. Plus largement, plus que la présence ou l'absence physique des livres à la maison, plus que le niveau scolaire atteint par les parents, c'est l'intérêt profond que ceux-ci portent aux livres - même s'ils n'y ont pas eu accès, même s'ils sont analphabètes -, leur rapport, de désir ou de rejet, pour ces objets, qui facilite l'ouverture d'un chemin vers la lecture ou en rend l'accès difficile. Un peu à la façon dont l'attention que sa mère accordait aux livres intrigua Patrick Chamoiseau enfant : "On m'avait effrayé avec des contes, bercé avec des comptines, consolé avec des chants secrets mais, en ce temps-là, les livres ne concernaient pas les enfants. Donc, je fus seul avec ces livres endormis, inutiles, mais faisant l'objet des attentions de Man Ninotte. C'est ce qui m'avait alerté : Man Ninotte leur accordait de l'intérêt alors qu'ils n'avaient aucune utilité. Je voyais son usage des fils de fer, des clous, des boîtes, des bouteilles ou des bombes conservées, pourtant je ne la vis jamais utiliser ces livres qu'elle mignonnait. C'est ce que j'essayais de comprendre en les maniant sans fin. Je m'émerveillais de leur complexité achevée dont les raisons profondes m'échappaient. Je les chargeais de vertus latentes. Je les soupçonnais de puissance."8

Avant les livres, les chants secrets

Là encore, c'est parce qu'ils représentent un passage vers un domaine mystérieux, vers les arcanes de la puissance, que les livres sont désirables. Mais c'est aussi parce qu'avant cela, des "chants secrets" portés par des voix aimantes, des comptines mêlées à des gestes de tendresse, ont entouré l'enfant et l'ont pris au charme d'un usage, aussi essentiel qu'inutile, de la langue. Avant la rencontre avec le livre, il y a la voix, la voix de la mère qui est là dès avant la naissance, puis qui ponctue l'éveil psychique du bébé, l'énoncé des premières syllabes. Cette voix dont les modulations changent selon que la mère parle de la réalité quotidienne ou qu'elle s'abandonne à sa fantaisie - et très tôt, l'enfant est sensible à ces modulations.

Le goût pour la lecture dépend non seulement, dans une large mesure, de l'intérêt que les parents ont eux-mêmes exprimé pour les livres, mais encore, antérieurement à cela, des échanges précoces que la mère (ou la personne la représentant) a eu avec son enfant, où le registre affectif, la sollicitation sensible et tonique du corps et le jeu du langage, porté par les scansions et les intonations de la voix, sont étroitement intriqués. Les grands spécialistes de la petite enfance ont tous souligné l'importance, pour l'éveil sensible, intellectuel, esthétique, des enfants, de la capacité qu'ont les mères de s'accorder à ce qu'ils ressentent et de leur renvoyer des échos gestuels et langagiers, mais aussi de filtrer, grâce à leur "capacité de rêverie", les terreurs des enfants, et encore de se livrer en leur compagnie à cet usage fictionnel, gratuit, de la langue - où alternent chansons, comptines, confidences, etc.9.

De la qualité de la présence maternelle dépend également l'élaboration de la capacité d'être seul en présence de l'adulte. La constitution de ce que l'on nomme, depuis Winnicott, l'aire transitionnelle10, est là essentielle, tant pour l'émancipation progressive du petit humain que pour le devenir de ses "expériences culturelles". En effet, s'il se sent en confiance, c'est dans une aire de jeu s'inaugurant entre sa mère et lui que l'enfant commence à se construire comme sujet. Dans cette région calme, sans conflits, il s'approprie quelque chose qu'elle lui propose - un objet, une chanson, une comptine. Fort des syllabes ou de la mélodie incorporées, il se lance, quelque chose le pousse, depuis son corps - la subjectivité est aussi une modalité du corps, si l'on suit Winnicott. Il construit l'espace du secret, d'une pensée indépendante : quelque chose échappe désormais aux adultes avec ces premiers jalons d'une intériorité, d'une subjectivité ; d'une capacité à symboliser et à entrer en relation avec les autres, au-delà de l'union première, au-delà des bras maternants.

Tout au long de la vie, les expériences culturelles ne sont rien d'autre qu'une extension de ces premières expériences de vie créatrice, de jeux, d'émancipation : ce sont des biais privilégiés pour retrouver cet espace paisible et l'expérience de l'enfant qui, à partir de cette aire calme, protectrice, esthétique, entre sa mère et lui, se ressource et s'autonomise. Espace psychique plus que matériel, l'aire transitionnelle est paradoxale, entre attachement et dégagement, union et séparation : l'objet, l'histoire du soir, la petite mélodie, symbolisent l'union des êtres qui sont désormais séparés et rétablissent une continuité, permettant que soit surmontée l'angoisse de séparation, puis supportée l'absence. Lire, s'approprier des livres, c'est donc retrouver l'écho lointain de la voix de sa mère, l'appui de sa présence charnelle - tout comme Martín Garzo se penche sur les pages des livres pour retrouver sa mère jeune et belle. C'est aussi s'en dégager par la symbolisation à l'oeuvre.

Car si le livre est l'écho lointain de la voix de la mère, il est aussi fait de signes, de langage, de ce registre symbolique que les psychanalystes situent plutôt du côté du père, d'une instance tierce séparatrice. Et la venue à la lecture est parfois décrite comme l'incorporation de quelque chose qui est propre à la mère, mais dont le père, ou l'être aimé par la mère, celui à qui elle rêve, n'est sans doute pas absent. C'est dire combien, pour le psychisme, ce qui est approprié, incorporé, a un statut complexe, composite.

Si un tel espace transitionnel n'a pas pu être bien établi, parce que la mère était endeuillée ou trop déprimée, parce qu'elle ne "chantait" pas et qu'aucun tiers n'a joué ce rôle auprès de l'enfant, il est probable - mais pas certain, car le devenir humain n'est jamais tracé - qu'il aura plus de difficultés à s'approprier plus tard des biens culturels, à les faire vraiment siens. Mais le contexte social vient évidemment se conjuguer à l'histoire inconsciente : ainsi, la pratique de la lecture suppose, à notre époque, une capacité d'être seul qui n'est pas seulement fonction des relations précoces avec la mère, mais encore de la façon dont est perçu le fait de se tenir à l'écart du groupe : valorisé dans certains milieux, ce comportement sera considéré comme grossier dans d'autres. Il va sans dire que les conditions de vie - l'habitat, au premier chef - favorisent ou non l'établissement de telles habitudes. Des déterminations économiques, sociales, psychiques, se combinent donc en un jeu complexe pour rendre difficile la lecture ou au contraire en faciliter l'exercice.

Toutefois, un certain redéploiement reste toujours possible et c'est là où le rôle des autres passeurs s'avère essentiel. En effet, à ceux qui, du fait de leur histoire, ne disposent pas d'un espace psychique libre, d'une aire intermédiaire, un tiers peut, dans certaines conditions non intrusives, proposer des objets culturels à même d'ouvrir une marge de manoeuvre. Des récits, des poèmes, des mythes, transmis par un médiateur, portés par sa voix qui protège, sont parfois à même de construire l'équivalent d'un lien rassurant quand celui-ci a fait défaut : car la sécurité psychique et la narrativité s'avèrent dans un lien réciproque11. Travail subtil, appelant souvent une attention singulière, tel celui réalisé par Serge Boimare dans un cadre psychopédagogique12 ; ou celui mis en oeuvre dans des contextes difficiles, voire violents, par des bibliothécaires, des enseignants, des travailleurs sociaux, des bénévoles.

Plus largement, à ceux qui n'ont pas pu trouver des livres chez eux, voir leurs parents tout à leur plaisir de lire ou les entendre raconter des histoires, une rencontre peut donner l'idée qu'un rapport aux livres est possible. Quelqu'un qui aime les livres, à un moment, donne l'occasion de les manipuler, de s'en saisir physiquement. Il arrive à faire retrouver dans toute sa vie la voix d'un homme ou d'une femme ayant écrit il y a quelques siècles ou avant-hier aussi bien. Ce faisant, il déconstruit ce qui apparaissait comme un monument lointain, pompeux, rend possible un dialogue, une appropriation. Là encore, c'est l'intérêt profond porté aux livres que l'enfant, l'adolescent entend.

Chamoiseau en fournit un exemple dans Chemin d'école où le narrateur évoque un enseignant rigide, austère, qui, parfois, oublie un peu sa maîtrise : "Le Maître lisait pour nous mais, très vite emporté, il oubliait le monde et vivait son texte dans un abandon mêlé à de la vigilance. Abandon car il se livrait à l'auteur ; vigilance, car un vieux contrôleur demeurait à l'affût en lui-même, guettant l'euphonie désolée, l'idée amollie par une faiblesse du verbe. [...] Le négrillon suivait bouche bée, non pas le texte, mais les goulées de plaisir que le Maître s'envoyait par les mots."13

Et c'est là où il est à son abandon, son plaisir, là où son corps est atteint par les mots lus, que le maître transmet le goût de lire.

Entre apaisement et vitalité

Que le corps soit touché par la lecture, dès le plus jeune âge, il est aisé de le constater : soit qu'elle apaise, procurant ce suspens si particulier que l'on observe sur le visage d'un enfant à qui on lit une histoire ; soit qu'elle procure de la vitalité, pousse au mouvement : les jeunes enfants qui écoutent un conte l'intériorisent souvent en bougeant14. Et après avoir lu ou entendu une histoire, certains se l'approprient séance tenante par des jeux, des mises en scène où ils la reconstruisent à leur façon en créant, à leur rythme propre, un mixte entre les phrases écoutées et leurs préoccupations.

Ce n'est pas surprenant : c'est de développement psychomoteur, psychosensoriel, psychoaffectif, qu'il est question, mouvement du corps et mouvement psychique vont là s'étayant. La fonction symbolisante est même enracinée dans le corps : toute pensée serait d'abord corporelle et la constitution des images psychiques passerait par des gestes physiques15. Perceptions, affects, actions, langage, pensée composent une même expérience du monde, participent à son appropriation, son élaboration. Mais dès que les enfants parviennent à utiliser les mots, l'usage de leur corps est métamorphosé, note Cyrulnik, qui ajoute que quand on manque de mots, l'émotion est maltraitée : on constate une augmentation des gestes auto-agressifs, des mimiques et postures extériorisant une crispation intérieure16. C'est dire combien il est important, dès le plus jeune âge, de disposer de supports, d'oeuvres à même d'enrichir le répertoire de chacun et de relancer son activité de symbolisation.

À l'adolescence, la question du corps est centrale - du corps sexué bouleversé, du sujet désirant, amoureux. En ce temps de montée pulsionnelle, certains abandonnent la lecture parce qu'elle leur apparaît comme une entrave aux exigences de la pulsion, une contrainte à l'immobilité. Pour d'autres, qu'ils lisent de façon assidue ou occasionnelle, elle contribue à une quête des secrets de la sexualité17, à une exploration des territoires de la sensibilité et du sentiment amoureux, à une mise en forme de l'indicible. Le hasard de la rencontre avec un texte ou un fragment de texte donne lieu à une prise de conscience soudaine, libérant des régions de soi que le lecteur portait en lui, silencieusement, réveillant ce que le corps ignorait de lui-même18. Car là encore, le corps est présent, avec force, parfois, comme pour cette jeune femme, Pilar : "C'est peut-être parce que l'autre le dit mieux que moi. Il y a une espèce de force, de vitalité qui sort de moi parce que ce qu'il dit, pour x raisons, je le ressens fortement." Ou pour Nicole, se souvenant : "Les livres faisaient monter en moi des désirs terrifiants." Ou pour Georges-Arthur Goldschmidt, évoquant la découverte d'extraits des Confessions, de Rousseau dans un manuel : "Ce fut comme un coup de foudre, comme si l'écrit s'était fait corps, comme si ces lignes avaient été devinées à travers moi, comme si elles me reconnaissaient, il y avait donc eu quelqu'un d'autre qui, au secret de lui-même, avait ressenti de la même façon, dont on pouvait, à travers son propre corps, deviner comment il avait été lui-même, au milieu de lui-même.

Un enthousiasme me prit, un sentiment triomphant encore jamais connu de légitimité. D'autres avant moi, et quels autres, avaient donc connu les mêmes émois. Désormais, tout autour de moi était dans l'ordre naturel."19

On l'entend, quelque chose de vivant est libéré, éveillé, en deçà du langage, par les mots transportés en soi. Processus dont participent le soulagement de certaines tensions, la libération d'une énergie entravée jusque-là par le refoulement, et aussi la transmission d'une force qui est comme déposée dans le livre : nul "mana" magique ici, mais la trace, dans le texte, du travail littéraire et psychique réalisé par un écrivain se tenant au plus près des pulsions, des expériences sensibles, corporelles, qu'il a retrouvées et de son plaisir à avoir pu les symboliser. En écho - mais en écho diffracté - il suscitera, chez certains lecteurs, non seulement des pensées mais encore des émotions, des potentialités d'action, une communication plus libre entre corps et esprit. Et l'énergie libérée, retrouvée, appropriée, donnera parfois la force de sortir d'un contexte dans lequel un lecteur se sentait immobilisé : tel le jeune narrateur évoqué par Thomas Bernhard, dans Le Froid, pour qui la lecture de Dostoïevski vient étayer un processus de guérison, soutenir une volonté de se reprendre en main et de sortir de la maison où il a contracté la tuberculose : "La monstruosité des Démons m'avait donné de la force, montré un chemin, dit que j'étais sur le bon chemin, pour sortir. J'avais été touché par une oeuvre littéraire furieuse et grande afin que j'en surgisse moi-même transfiguré en héros."20

Transfiguration complexe, bien au-delà de "l'identification" à laquelle on la réduit habituellement et où les pouvoirs de la métaphore sont particulièrement à l'oeuvre. Car si l'on s'attache à l'expérience des lecteurs, il s'avère fréquemment que les textes qui les "travaillent" le plus ne sont pas ceux qui leur renvoient un reflet de leur situation mais ceux qui leur en fournissent une version transposée et appellent un mouvement d'appropriation21.

Cette "transfiguration" que permet, quelquefois, l'appropriation d'oeuvres littéraires ou artistiques - soit qu'elle apaise, soit qu'elle procure de la vitalité -, des professionnels intervenant auprès d'adolescents qui présentent des comportements destructeurs l'utilisent délibérément, de façon intuitive ou en toute connaissance des processus à l'oeuvre : c'est bien parce qu'ils sentent que le corps est touché par la lecture, parce qu'ils ont notamment une connaissance, personnelle ou savante, du processus de sublimation, par lequel une quantité d'énergie est dérivée à des fins créatives, constructives, qu'ils tentent d'y engager des jeunes aux prises avec une activité pulsionnelle qui semble irrépressible. À la différence de l'idéalisation, du culte de telle ou telle figure narcissique conduisant parfois aux pires déchaînements de destructivité, la sublimation, cet autre destin des pulsions que la pure décharge des tensions ou le refoulement, ouvre l'accès à des satisfactions socialement valorisées. Inciter aux activités artistiques ou intellectuelles22 suppose une médiation subtile pour qu'elle ne soit pas vécue comme une mise au pas, voire une émasculation : des garçons redoutent en effet d'y "perdre leur force", de "se faire avoir".

Haro sur le sensible

Ce que l'enfant tente de saisir au début de la vie en interrogeant le visage de sa mère qui est là tel un miroir, ce qu'il explore ou redoute ensuite dans les livres, c'est dans une large mesure cet être étrange, inquiétant, fascinant, au coeur de lui, dont il ignore des pans entiers et qui quelquefois se découvre, se construit, au hasard de la rencontre d'une page ; ce lointain intérieur, ce lieu le plus intime, le plus caché, qui est celui où nous nous ouvrons aux autres. Là se trouve une grande part du secret que cherchent les lecteurs, parfois avec tant de frénésie - et que d'autres, en revanche, s'emploient à éviter. Car l'art, la littérature, nous replongent précisément dans le monde enfoui de l'affectivité, source de notre force de vie.

La littérature, toutefois, est pour partie à distance du charnel, du côté d'une spéculation, pour partie proche de la vivacité des sens - et ce n'est pas lié au thème traité, mais à l'écriture... ou à la "lecture", l'angle d'approche. Certaines approches s'emploient à maximiser la distance d'avec le corps, à répudier toute émotion, vue comme un égarement dangereux. À l'école, on a longtemps étudié la littérature comme quelque chose d'extérieur à soi, qui n'est pas vécu, éprouvé, ressenti. Plus largement, dans notre pays plus encore que dans d'autres, la cassure semble consommée de haute date entre le monde de l'intelligence, de la raison, de la science, et celui de la sensibilité. Du moins dans les discours : car il n'est que d'écouter des savants raconter comment ils travaillent pour constater que beaucoup d'entre eux, pour se mettre en jambes, lisent de la poésie, ou dessinent, ou sont musiciens : ce n'est pas la science contre l'art, la pensée contre l'émotion, la tête contre le corps. Mais l'une et l'autre, l'une avec l'autre.

Le corps a peut-être été, pendant un temps, l'oublié, l'impensé, des recherches sur la lecture23, réduite à une activité mentale alors que c'est une activité psychique qui est à l'oeuvre, engageant de façon indissolublement liée corps et tête. C'est donc une bonne nouvelle qu'Argos ait choisi ce thème, "Goûts, dégoûts", appelant à l'évocation des sens, du sensible, du sensuel, de la saveur ; et aussi du singulier, du surprenant. Tout comme il est réjouissant que le Salon du livre de jeunesse de Montreuil de 2003 ait eu pour thème l'amour, le sentiment amoureux. Que cela plaise ou non, c'est par l'amour, le désir, la curiosité pour le corps, que le goût de lire vient aux humains. Et c'est quelquefois par la lecture que l'amour se révèle, ou du moins que le sentiment amoureux trouve à se former, à s'enrichir, à se chanter.

(1) Voir notamment Hélène Michaudon, La Lecture, une affaire de familles, INSEE, 777, mai 2001 ; François de Singly, "Les Jeunes et la lecture", ministère de l'Éducation nationale et de la Culture, Dossiers Éducations et Formations 24, janvier 1993 ; Erich Schön, "La Fabrication du lecteur", in Martine Chaudron et François de Singly, Identité, lecture, écriture, BPI-Centre Georges-Pompidou, 1993.

(2) François de Singly, op. cit., p. 102.

(3) Art. cit., p. 24.

(4) "El caballero de los brezos", in El hilo azul, Madrid, Aguilar, 2001, p. 21-31.

(5) Hélène Michaudon, art. cit.

(6) Olivier Donnat, "Les Pratiques culturelles de Français, Enquête 1997", La Documentation française, 1998, p. 173.

(7) Daniel Fabre, "Lire au féminin", in Clio n° 11, 2000, Toulouse-Le Mirail, p. 197. Les écarts entre les sexes tendent actuellement à se creuser dans le domaine de la lecture. Par ailleurs, les femmes accomplissent maintenant l'essentiel des actes quotidiens d'écriture au sein de l'espace domestique et pour les hommes des classes populaires, les occasions d'écrire peuvent être devenues extrêmement rares, voire quasi inexistantes (cf. Bernard Lahire, "Masculin-féminin : l'écriture domestique", in Daniel Fabre (dir.), Par écrit : ethnologie des écritures quotidiennes, Éd. de la MSH, 1997, p. 145-164).

(8) Écrire en pays dominé, Gallimard, 1997, p. 31.

(9) Voir notamment les ouvrages de Donald Winnicott, Wilfred R. Bion, Donald Meltzer, Daniel Stern, René Diatkine et Marie Bonnafé, Les Livres, c'est bon pour les bébés, Calmann-Lévy, 2001.

(10) Donald W. Winnicott, Jeu et réalité. L'espace potentiel, Gallimard, 1975.

(11) Voir par ex. Bernard Golse : "... le Soi verbal ou narratif s'enracine en partie dans la sécurité des procédures d'attachement mais aussi, réciproquement, [...] la sécurité psychique ultérieure dépend de la qualité de la narrativité et de la verbalisation." (in Serge Lebovici, Le Bébé, le psychanalyste et la métaphore, Odile Jacob, 2002, p. 45.)

(12) Cf. L'Enfant et la peur d'apprendre, Dunod, 1999.

(13) Chemin d'école, Gallimard, "Folio", p. 161.

(14) C'est dire combien il est absurde, dans la petite enfance, de les contraindre à l'immobilité. Sur ce thème, voir Marie Bonnafé, op. cit. et les publications de l'association ACCES.

(15) Voir notamment Serge Tisseron, Psychanalyse de l'image, Dunod, 1997, p. 14 et 24.

(16) Cf. Un merveilleux malheur, Poches Odile Jacob, 2002, p. 149.

(17) Là où le visuel déçoit, quelque chose échappant à ce qui est donné à voir - plus encore sous la forme crue, violente, des films pornographiques.

(18) Cf. Michèle Petit, Éloge de la lecture. La construction de soi, Belin, 2002, p. 47-58.

(19) La Traversée des fleuves, Seuil, 1999, p. 204.

(20) Cité in Éloge de la lecture, op. cit. p. 103-105.

(21) Cf. Éloge de la lecture, op. cit. p. 59-69. Si l'on suit Serge Tisseron, toute métaphore est porteuse de l'image du corps en mouvement marqué par le verbe. D'où qu'elle soit opérationnelle sur l'inconscient.

(22) Dans le droit fil du processus de civilisation qu'analysait Norbert Elias. Selon lui, "l'accroissement des besoins littéraires d'une société est déjà en soi l'indice d'une forte poussée civilisatrice. Car pour écrire des livres et pour les lire, il faut que la transformation et la régulation des pulsions aient atteint un certain niveau." (La Dynamique de l'Occident, Calmann-Lévy-Agora, p. 241.)

(23) Sauf dans le domaine des postures du corps, largement prises en compte par les historiens du livre ou évoquées par Georges Perec dans "Lire : esquisse socio-physiologique", in Esprit n° 453, 1976, pp. 46-58.

Argos, n°34, page 55 (03/2004)
Argos - Le corps oublié de la lecture