Dossier : Goûts et dégoûts des lecteurs / 2. Les voies de la lecture

Du CP au LP

Béatrice Paulus

Voilà 20 ans que j'ai la chance d'essayer de transmettre ma passion de la lecture auprès de jeunes étiquetés en difficulté.

16 ans en école primaire en Seine-Saint-Denis, dont 5 au CP, l'année où la lecture est star et 4 ans en LP (1 an dans le 93 et 3 dans le 94 en ZEP).
Mon enthousiasme m'a sans doute portée car cela se résume en 20 ans de bonheur.

Le défi du CP

C'est l'année où l'apprentissage de la lecture doit être doublé de l'entretien du plaisir de lire. En effet, l'école maternelle nourrit de lectures l'appétence du jeune enfant ; le défi est bien de la préserver alors que l'apprentissage change la donne, greffe un exercice mental difficile. Alors, toutes les stratégies sont les bienvenues :

- La ronde des livres. Toutes les six semaines, j'empruntais des albums à la BM, un par enfant, de genres les plus divers possibles ; tout d'abord, je les présentais (2 heures) à la classe : résumé, lecture du début et mes sentiments. Puis, livre brandi, "Qui veut... ?" ; ceci, sans obligation d'emprunt ; le premier prêt engendre de la frustration, souvent les enfants veulent emprunter le même album mais ce n'est que générateur de désir différé puisque la semaine suivante, ça tourne ! À la deuxième série de prêts, commence alors véritablement la ronde : en rendant les livres, les enfants donnent spontanément leur avis ; même succinct "C'était trop bien !" il déclenche l'envie chez d'autres enfants. Et ainsi de suite chaque semaine (attention, il n'était pas question de "sauter" une séance) et la présentation d'un nouveau stock était un moment fort du trimestre.

Les jeunes enfants apprécient les rituels qui les sécurisent affectivement.

- Autre rituel : chaque vendredi, avec trois collègues, nous mettions en scène et jouions des contes traditionnels : quatre classes (dont la classe de non-francophones) étaient rassemblées dans une seule classe et malgré l'inconfort de leur installation, les décors et costumes de bric et de broc, c'était un moment magique où quatre-vingts enfants et quatre adultes vibraient d'une même émotion ; l'objet livre était absent (même s'il était à disposition, la longueur des textes ne permettait pas leurs lectures par des enfants de CP) mais dans le cas des contes de Perrault ou de Grimm, il était confronté par les enfants aux versions édulcorées qu'en a fait Walt Disney et je vous assure que la version originale de La Belle au bois dormant par exemple remportait tous les suffrages.

- Encore un rituel : la lecture orale quotidienne de L'Histoire du Prince Pipo, de Pierre Gripari qui s'y prête merveilleusement ; chaque après-midi, je lisais un chapitre et les enfants en montant en classe discutaient de ce qui allait arriver et pas de problème pour obtenir le sacro-saint silence complet...

- Pour l'apprentissage de la lecture, après le débroussaillage syllabique nécessaire, le travail sur le sens s'appuyait sur de petits albums (Calinours va faire les courses, de Frédéric Stehr, Pic et Plume, d'Irène Schwartz, Lola, d'Yvan Pommaux) qui ont l'avantage, comme tout album, de créer du sens à l'aide des illustrations et de proposer des "refrains" que les enfants identifient et ont plaisir à lire.

- Et puis, toutes les occasions sont bonnes : venue d'un auteur à la BM, d'un conteur des rues à l'école, fête du livre, mise en place d'une BCD... et surtout, lorsque ce sont les enfants qui en sont les initiateurs : don d'un livre à la classe (toujours accepter même s'il s'agit d'un ouvrage que notre jugement normatif aurait écarté).

Stratégies

Ces exemples concourent à ce bain de lecture que l'école doit proposer surtout quand son public ne peut en bénéficier à la maison.

Justement les parents, parlons-en. Certains discours les rendent responsables de tous les maux : carence éducative, de plus forcément culturelle dans un milieu ZEP. Quelles que soient nos représentations, force est de constater que l'enfant séduit par un livre devient parfois lui-même passeur : "Je prends ce livre pour le lire à mes parents, à ma petite soeur". De plus, il est important de réunir les parents en début d'année pour leur expliquer ces stratégies dont le but est de donner le goût des livres et prévenir ce qui peut arriver (surtout lorsque les parents ont connu une scolarité difficile), le dégoût des livres : pas de punition si l'enfant a du mal à lire, ne pas se servir de la lecture comme d'une punition, encourager toute lecture (il n'y a pas de mauvaises lectures), etc. Dans la grande majorité des familles, ce discours a une résonance surtout s'il est porté par une conviction et un enthousiasme qu'ils seront heureux de partager car l'enjeu de la lecture est pour eux une chose sérieuse.

Et après le CP ?

Tableau idyllique à pondérer car se dessine petit à petit pour certains enfants (surtout des garçons) une désaffection de la lecture. Le danger étant de les culpabiliser (ex. : "tu n'empruntes plus de livres, tu devrais, c'est bon pour l'orthographe"). La solution est de varier les entrées pour la lecture et d'en faire au maximum de façon gratuite.

La ronde des livres prend une autre forme : les enfants maîtrisent mieux la lecture, les livres sont plus longs ; mais le rituel a toujours la même saveur surtout que lorsque des volontaires se proposent de présenter des livres, ils goûtent alors le bonheur d'un auditoire attentif, surtout en maternelle et n'en reviennent pas d'avoir été écoutés bouche bée. Dans chaque niveau de classe, Le Prince Pipo, de Pierre Gripari, a rencontré le même succès.

Une institutrice de cours moyen doit préparer les enfants au collège, donc commencer des prescriptions en douceur ; une possibilité est de monter un projet thématique. Exemple : le récit à la première personne incluant au final la lecture d'un livre de leur choix avec présentation orale à la classe (comme la maîtresse) et la rédaction d'un journal intime (sans obligation) : enquêter sur le péritexte pour détecter les récits authentiques des fictions, présenter des extraits de différents types de récits (journal intime, correspondance, autobiographie, fiction autobiographique), tri de textes, écriture à la manière de Perec "Je me souviens", de Sei Shonagon "Notes de chevet" ; achat pour chaque élève d'un beau cahier relié pour leur journal intime.

Documentaliste en LP

Stagiaire documentaliste, j'ai été nommée dans un LP difficile du 93 à dominante industrielle (public essentiellement masculin) et donc investie d'une des missions pédagogiques, l'incitation à la lecture. Mon changement de métier m'enlevait des ingrédients pour atteindre mon objectif : la connaissance approfondie d'une classe et la relation de confiance qui en découle, l'observation dans la durée des effets d'un projet et la possibilité de lier, de rebondir dans d'autres disciplines que le français, de sortir du carcan horaire. De plus, les enseignants étaient pessimistes quant au succès possible de ce type de projet auprès de leurs élèves. Il s'agissait bien d'un défi. Mais, lorsqu'on est soi-même un lecteur "accroc", spontanément, le prosélytisme pratiqué dans les relations personnelles prend corps en permanence quand on a le bonheur d'exercer un métier qui élargit encore la rencontre avec des lecteurs potentiels. Auparavant, en lisant un livre, je me disais, il pourrait plaire à une telle ou un tel de ma connaissance... maintenant, je me demande si les jeunes pourraient l'aimer.

Forte de ma passion et de ma conviction que ces jeunes ne pouvaient être imperméables à certains livres, j'ai convaincu trois enseignants de tenter l'expérience avec deux classes de 1re bac pro commerce à majorité masculine et une terminale BEP tertiaire à majorité féminine. Je n'oublierai jamais la première séance de présentation de romans policiers à une des classes de bac pro. Le peu de réactions, des petits sourires lors de la présentation du projet laissaient entendre "On attend de voir...". Et puis, j'ai "attaqué" la vie de Chester Himes, vie de galère et de délinquance, qui a fait naître une étincelle d'intérêt et la lecture d'une nouvelle forte "Il ne lui manque que les pieds" où le racisme atteint un summum d'absurdité. Les bavardages ont cessé et j'ai pu ensuite présenter d'autres romans noirs. Deux livres seulement ont été empruntés à l'issue de la séance, mais la réaction de l'enseignant m'a sidérée : c'était un succès puisque pendant les 2/3 de l'heure, le silence avait régné, et qu'en plus, ils avaient posé des questions... Pendant un trimestre et demi, j'ai donc présenté des romans policiers, puis de la science-fiction. Certaine que le plaisir que j'avais à la lecture des livres présentés était nécessaire pour la transmission d'un désir potentiel, j'ai fait appel pour deux genres particuliers de la science-fiction que je n'arrive pas à lire (à dire absolument aux jeunes : exprimer ses goûts mais aussi ses dégoûts), l'heroic fantasy et le cyberpunk, à un bibliothécaire féru de ces genres. Les enseignants ont soutenu ce projet en acceptant sa totale gratuité et ma souplesse quant à leurs attitudes pendant les séances : voir des élèves avachis, voire la tête dans les bras (à une enseignante qui lui disait qu'il y avait des limites, que cette position était un manque de respect, un jeune a répondu que cela lui permettait de mieux voir le film !). Moi qui aime lire allongée, je suis convaincue que la posture physique participe au plaisir. Tous les enseignants ont apprécié le calme de ces séances et ont noté une présence effective plus nombreuse qu'à leurs autres cours, que les élèves souhaitaient des séances plus longues ; eux-mêmes étaient étonnés de voir certains de leurs élèves emprunter un livre...

Bref, de quoi envisager d'étendre le projet à d'autres classes. Jusqu'au jour où une élève de BEP a émis son "ras le bol des histoires de psychopathes", avis relayé par d'autres jeunes filles : "Nous, ce qu'on aime, c'est les histoires vraies". Je leur ai demandé un temps de réflexion car c'est un genre qu'a priori je n'apprécie pas, donc difficile pour moi d'en être une bonne médiatrice. Et voilà, me retrouvant devant leur posture de rejet, l'honnêteté me dictait la nécessité d'un effort ; d'autant que cette classe, malgré sa réputation d'agressivité, avait eu un comportement exemplaire. En y réfléchissant, j'ai réalisé que sous le terme "histoires vraies", on trouvait les récits qu'elles affectionnent (des témoignages écrits par des "nègres") mais aussi journaux intimes, correspondances, autobiographies, récits d'ethnologues et de sociologues. De quoi nourrir une séquence sur tous les genres de récits de vie. Reconnaissante de la prise en compte de leur demande, cette classe a adhéré avec enthousiasme à ce projet : quasiment aucun absentéisme, fréquentation accrue du CDI, convivialité qui a permis d'adoucir certains conflits de la classe, et la cerise sur le gâteau, l'élève qui posait le plus de problèmes a emprunté La Misère du monde, de Bourdieu...

C'est ainsi que depuis trois ans, je reconduis ce projet d'incitation à la lecture de fiction dans un LP du 94 à 90 % féminin en excluant la science-fiction, peu prisée des jeunes filles.

Conclusions

Il est évident que, pour les deux bouts de la chaîne scolaire que sont l'école primaire et le LP, l'enjeu de la lecture n'est pas le même, ne suscite pas les mêmes représentations. Les goûts comme les dégoûts ne sont pas encore formés chez les jeunes enfants. Le passeur est alors dans la position la plus confortable qui soit : la relation avec les enfants est chargée de confiance et d'affectivité, les échanges sont spontanés et la gratification immédiate. C'est un vrai bonheur de se laisser aller à la gourmandise des histoires et des illustrations devant un auditoire conquis d'avance.

Après, bien des questions peuvent se poser autour des adolescents et leur dégoût des livres. Que se passe-t-il au collège qui expliquerait cette stigmatisation de la lecture comme réservée aux "intellos", aux "bouffons"? La faute au système scolaire et à ses prescriptions, la faute à l'adolescence et à ses rejets, la faute à la culture jeune, à la société multimédia, au zapping, la faute à la lecture qui implique solitude et concentration ? Je n'ai pas les réponses, d'autant que je n'ai jamais travaillé en collège.

Quand les élèves arrivent en LP, l'héritage est lourd : orientation par défaut, et souvent un échec scolaire stigmatisé, doublé de difficultés de lecture fluide donc une image négative d'eux-mêmes. Leur défense est souvent l'attaque : revendiquer leur désintérêt pour les matières non professionnelles, affirmer leur dégoût de la lecture. La position de documentaliste permet une liberté dans laquelle je me suis engouffrée en utilisant comme déclencheur la lecture orale. Le choix des genres présentés, n'appartenant pas à la culture patrimoniale, peut être taxé de démagogue. Mais ce jugement culturel est bien celui dont souffrent ces jeunes qui sont encore dans un système scolaire tout en ayant souvent déjà décroché de ses valeurs. Alors, faut-il camper sur des positions culturelles et nourrir encore leurs rejets ? S'il y a bien quelqu'un qui peut déplacer les enjeux, c'est la documentaliste qui, par des projets d'incitation à la lecture et une dynamisation du fonds du CDI peut réconcilier, en toute modestie, les jeunes avec des bonnes histoires (c'est souvent le style qui fait écran dans des lectures dites classiques).

Des ingrédients pour dynamiser le fonds d'un CDI : une politique d'achat prenant en compte les goûts des élèves (acheter les livres demandés par des élèves), leurs difficultés de lecture (livres courts, livres en édition originale à la typographie plus lisible), expositions sur des thèmes les intéressant, une bonne connaissance du fonds (j'essaie de lire le plus de livres possibles) car le classement par auteurs n'est souvent d'aucune utilité (manque de références dues au manque d'habitus, "C'est en lisant qu'on devient liseron", Raymond Queneau), une relation de confiance (les élèves s'adressent plutôt à moi qu'au logiciel pour leur choix), une déculpabilisation (je leur dis de ne pas insister après une vingtaine de pages et je leur propose un livre supplémentaire au cas où) ; une ambiance chaleureuse au CDI (une des fidèles qui n'empruntait jamais de livre, à force de voir des élèves demander des conseils de lecture, m'a dit "Finalement j'essaierai bien, ça me donne envie de voir les autres, mais il faudrait un livre petit et facile à lire") ; profiter de cette confiance pour instaurer une forme de ronde des livres (quand une élève rend un livre, s'il lui a plu, je lui demande, si elle le veut bien, d'écrire une ou deux phrases sur un post-it en forme de coeur ; livres exposés avec les nouveautés à l'entrée du CDI).

Et ça marche  ! Depuis trois ans, les emprunts de fictions sont en augmentation constante. De quoi se réjouir et continuer en tentant de nouveaux titres (mes lectures personnelles et ma meilleure connaissance du public améliorent mes sélections que je suis toujours impatiente de tester). Bien sûr, il s'agit de filles, "meilleures" lectrices que les garçons, je ne peux pas vérifier que les livres empruntés sont effectivement lus, toutes les élèves n'empruntent pas de livre après leur présentation, etc. Mais pour se consoler, il y a le bilan des élèves qui, même lorsque l'objectif n'est pas atteint, réchauffe le coeur car on aura malgré tout passé un sacré bon moment ensemble. Voici trois phrases d'élèves de terminale CAP esthétique qui montrent que même si elles n'ont pas lu, leur image des livres a un peu changé.

"Ça ne m'a pas vraiment donné envie de lire mais je m'intéresse beaucoup à certains livres que vous avez présentés. Vous racontez très bien, ça donne envie d'écouter."

"Je n'aime pas vraiment la lecture, je ne le supporte pas mais grâce à votre façon de présenter les livres et de parler de la lecture, vous me poussez à changer d'avis."

"J'ai beaucoup aimé la façon que vous avez exprimé les livres car vous les rendez vivants."

Argos, n°34, page 47 (03/2004)
Argos - Du CP au LP