Dossier : Goûts et dégoûts des lecteurs / 1. Dégoûter, faire goûter, goûter

Ecrire pour dégoûter le lecteur

Claire Boniface

La recette de sorcière est devenue un classique pédagogique. On y utilise, en respectant les invariants de la recette, force bave de crapaud, ongles sales et pipi d'araignée.

Avec des plus grands et même des bien plus grands dans les ateliers d'écriture1, on peut se repaître d'évocations plus dégoûtantes les unes des autres, dans un plaisir suspect auquel on ne s'arrêtera pas, surtout s'il s'agit de littérature...

Texte de mise en condition

Le réfrigérateur et le buffet sont vides. Laura finit par dénicher, oubliés au fond d'un meuble, un pot de confiture et deux tranches de jambon collées l'une sur l'autre, enveloppées dans un papier d'aluminium.

"Elle versa la confiture sur le jambon, l'étala avec la lame d'un couteau. Le rose fade du porc se nappa de l'orange grumeleux, translucide de la confiture. Elle mordit dedans. Le sucré masquait la sécheresse de la charcuterie avariée : les premières bouchées lui parurent délicieuses, cependant... oui... c'était curieux... que sentait-elle craquer sous ses dents ? Elle avait l'impression que des consistances étrangères éclataient sous ses molaires, s'écrasaient dans sa bouche à la manière d'un grain de groseille. Elle sépara l'une de l'autre les deux tranches de jambon avec la pointe d'un couteau... Horreur ! Une couche grouillante d'asticots blancs constituait son singulier repas. Ils creusaient des trous, s'insinuaient dans l'épaisseur de la viande, strate de nourriture vivante et gigotante. Sa première réaction fut tout d'abord de cracher et de cracher encore des jets de salive bénéfiques, mais finalement, elle avala le tout, croqua indifféremment les trois substances et y trouva un certain plaisir."2

Nadine Diamant s'est fait connaître dans les années 1990 par des romans à l'univers original, notamment Désordres. Elle avoue : "Je suis assez attirée par le sordide, la décomposition, la monstruosité. C'est tellement éloigné de mon propre univers. C'est comme une espèce d'interdit."3

"Le soir, dans leur lit, avant de s'endormir, les Benett s'amusaient à expulser de leur corps leurs ventosités méphitiques. Ils lâchaient des vèces sous l'épaisseur des couvertures, puis plongeaient leur tête dessous, afin d'en savourer la puanteur."

Puis ils les commentent :

- Je viens d'en éjecter un - la punaisie se répandit en nappe chaude dans la caverne des draps - qui embaume l'oeuf pourri.

- Benett mit ses mains en porte-voix :

- Attention, tous aux abris ! Alerte aux gaz ! Verrouillez les écoutilles des narines, fermez la soupape de la bouche pour ne pas que la mofette pénètre dans les poumons et vous empoisonne !

- Elle est plus lourde qu'un cataplasme, elle vous asphyxie les bronches.
[...] Il propulsa un filet d'air sibilant qui le réjouit beaucoup.

- Il y en a de toutes sortes : il y a le pet bullé qui colle au fond de la culotte et qui n'explose pas ; il y a celui qui gonfle dans le ventre et éclate à l'air libre comme un ballon.

- Il y a ceux qui partent en rafale dans un bruit de mitraillette.

- D'autres encore qui ne font pas de bruit du tout. Ils sont brûlants et empestent.

- Il y a le pet soufflé : c'est le derrière qui pousse un soupir rempli de lassitude.

- Il y a le pet foireux et gras qui abandonne avec lui une traînée de merde noire.

- Il y en a qui font chanter le trou de balle comme une scie musicale."4

Vous n'êtes pas dégoûté ?

Si l'on regarde de plus près le deuxième extrait, on constate qu'à une description détaillée, à une analyse minutieuse du... phénomène traité, l'auteur juxtapose l'emploi de mots rares tels que ventosités méphitiques, vèces, mofette, sibilant. C'est cet effet de contraste qu'il peut être pédagogiquement excitant d'explorer.

Consigne d'écriture

Choisissez un objet, un être vivant, une situation, etc., susceptible de dégoûter votre lecteur (c'est votre lecteur qui doit être dégoûté, peu importe si vous l'êtes...). Procédez à une description minutieuse, comme d'un fait d'un grand intérêt, technique, scientifique ou littéraire. Recourez à un registre de langue recherché en utilisant des mots raffinés pour aboutir à un certain contraste entre le contenu et la forme.

L'enjeu ? Susciter le dégoût avec raffinement.

On mettra à disposition des participants des dictionnaires : dictionnaires de synonymes, le Dictionnaire des mots rares et précieux5, L'Obsolète : dictionnaire des mots perdus6 et La Surprise : dictionnaire des sens perdus7.

On exclura des extraits cités les thèmes scatalogie et grande bouffe. Désolée !

On renverra à d'autres lectures, notamment celle d0Une charogne, de Baudelaire8, peut-être préférable pour des travaux scolaires à Nadine Diamant...

On utilisera plutôt la lecture silencieuse (photocopies, rétroprojecteur) que la lecture orale pour communiquer les textes produits.

On hésitera à plonger dans une mise en abyme, en faisant écrire sur le dégoût ressenti en lisant les textes dégoûtants écrits par le groupe...

(1) Ce texte est adapté d'un chapitre d'Atelier d'écriture mode d'emploi : guide pratique de l'animateur, d'Odile Pimet et Claire Boniface, ESF éditeur, "Didactique du français", 1999.

(2) Désordres, Flammarion, 1988, p. 72.

(3) Le Monde, 9 septembre 1988.

(4) p.105-106.

(5) De Jean-Claude Zylberstein, Édition 10/18, 1996.

(6) D'Alain Duchesne et Thierry Leguay, Larousse, 1988.

(7) D'Alain Duchesne et Thierry Leguay, Larousse, 1990.

(8) Les Fleurs du mal.

Argos, n°34, page 46 (03/2004)
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