Dossier : Goûts et dégoûts des lecteurs / 1. Dégoûter, faire goûter, goûter

Question de goût

Pierre Bruno, Maître de conférences, Président de l'Institut Charles-Perrault

L'étude des liens entre l'offre des littératures et cultures juvéniles et leur réception se heurte à la difficile explicitation des goûts des jeunes publics. À la difficulté matérielle même de la tâche s'ajoutent de nombreux biais sociaux comme la perception même de la dimension scientifique des sciences humaines, la fonction des discours sur le goût, voire le caractère parcellaire des études donc des savoirs.

La question du goût pose la question de la reconnaissance du caractère scientifique, c'est-à-dire partiel, temporaire et limité, des acquis des sciences dites humaines. Cette reconnaissance se heurte certes à la valorisation des grandes théories explicatives par certaines parties du champ universitaire, mais elle conduit aussi le chercheur à se mettre en porte à faux par rapport à la demande sociale des médias, familles, médiateurs, voire pouvoirs politiques...

Les biais

Car si l'on n'attend pas d'un médecin invité lors d'un congrès ou sur un plateau télévisé, qu'il nous apporte une réponse définitive sur la question du sida ou du cancer (et si l'on ose imaginer ce qu'il adviendrait d'un charlatan ayant de telles prétentions), on ne compte plus les prises de position définitives ou péremptoires de "spécialistes" sur l'influence des médias sur les comportements dits déviants de la jeunesse ou sur les "vraies" raisons du succès de tel ou tel personnage littéraire. Sans doute est-il bon de rappeler ici les mots de Jean Copans, professeur de sociologie à l'université René-Descartes, qui, dans Le Monde du 2 mai 2001, lors de la très polémique attribution du titre de docteur à l'astrologue Élisabeth Tessier, déclarait que "l'astrologie n'est pas là où on la croit. C'est la sociologie (et de plus en plus l'ethnologie) qui a "astrologisé" ses compétences pour un plat de lentilles ! Depuis vingt ans, ces deux sciences sociales se sont vendues aux pouvoirs, aux administrations et aux médias qui nous gouvernent pour expliquer (et, sous-entendu, prévoir) le présent et le futur proche. Les sciences sociales courent maintenant après l'actualité, lorsqu'elles ne cherchent pas à la devancer."

Parler du goût, on le sait depuis les travaux de Pierre Bourdieu, revient à parler des différences et hiérarchies sociales. Et parler du goût des enfants revient en outre à évoquer des préoccupations professionnelles. Sans doute serait-il facile d'ironiser sur la question du goût naturel des enfants défendu encore récemment par des sommités aussi reconnues que René Diatkine pour qui "l'enfant va spontanément vers le beau"1 ou Daniel Pennac dans son best-seller, Comme un roman(Gallimard, 1992) pour qui : "Les bons et les mauvais, pendant un certain temps, nous lisons tous ensemble [...] On passe de la collection "Harlequin" (des histoires de beaux toubibs et d'infirmières méritantes) à Boris Pasternak et à son Docteur Jivago - un beau toubib, lui aussi, et Lara une infirmière ô combien méritante ! Et puis un jour, c'est Pasternak qui l'emporte. Insensiblement, nos désirs nous poussent à la fréquentation des "bons"." Sans doute peut-on trouver l'expression de ces goûts universels trop marquée par leur époque et leur milieu (pour certains auteurs, "les filles exigent des livres qui mettent en action des sentiments maternels [...] Les garçons exigent des livres de bravoure où les lâches fassent triste figure [...] Garçons et filles veulent des livres où triomphent à la fois la vérité et la justice."2) Mais il faut voir que l'affirmation d'un goût spécifique aux enfants est historiquement un élément premier de l'affirmation de la spécificité d'un corps, mais aussi de son autonomie - nous pensons là plus particulièrement aux médiateurs du livre, longtemps soumis, dans la conception antérieure de leur métier, aux autorités politiques ou religieuses.

Il est vrai aussi que les savoirs sont rares et que l'une des principales sources d'erreur concernant l'explicitation des goûts des jeunes tient à l'approche trop monographique et événementielle des études qui sont consacrées aux phénomènes les plus voyants (livres interactifs, jeux de rôles, jeux vidéo, Pokémons, Harry Potter...). Il est ainsi rare que ces mouvements soient étudiés après leur disparition de la scène médiatique ou du moins après la fin des interrogations des familles ou des médiateurs. Et si l'on ne manque pas de thèses expliquant, sous des formes diverses, les "vraies" raisons du succès des livres interactifs ou des Pokémons, rares sont les études tentant d'expliquer le déclin, voire la disparition, du phénomène. Dans une perspective assez proche, il est rare que l'on tente d'éclairer le succès des uns par la mise en parallèle de l'échec de produits directement concurrents. Il serait ainsi intéressant de voir en quoi les Digimons - pourtant apparemment étroitement inspirés du modèle des Pokémons - n'ont pas rencontré le même succès, de même que l'étude de la réception des diverses variations, adaptations ou copies d'Harry Potter pourraient permettre de dégager la véritable spécificité de l'oeuvre. En effet, les deux thèmes les plus fréquemment mobilisés en France dans l'explication du succès de l'oeuvre de Rowling (le recours aux archétypes du conte populaire et la dénonciation du fascisme) sont assurément les thèmes les plus fréquents dans la production contemporaine de littérature pour la jeunesse, ce qui implique que, comme l'on disait dans un autre de ces phénomènes de "mode", la vérité est ailleurs.

Les faits

Sans doute peut-on aller assez loin dans la compréhension des phénomènes de réception littéraire, sans doute comme dans notre étude sur la vie et la mort des livres interactifs peut-on arriver à lier assez précisément les pratiques de lecture et les formes littéraires. Il n'en reste pas moins vrai que si la mesure d'un "goût" est possible, l'on se heurte toujours à une difficulté d'explication. Ainsi l'étude des publics juvéniles ne doit pas amener à confondre des concepts inégalement difficiles à définir : les pratiques, les usages, les préférences et les goûts. Pour être plus précis, notre enquête sur la réception des livres interactifs montrait que s'il est relativement facile de mesurer les pratiques ou de comprendre les usages, il est plus difficile, voire impossible, de mesurer les préférences et de comprendre l'expression du goût, c'est-à-dire l'objectivation des raisons premières de ces préférences.

Les pratiques

Les enquêtes réalisées par le département des Études et de la Prospective du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français ou plus spécifiquement sur celles des "jeunes" (plus précisément sur les 8-19 ans) ne sont certes pas dépourvues de biais. Il n'en reste pas moins vrai que les travaux sur les pratiques sont des préalables indispensables à toute enquête portant sur des points plus précis, ne serait-ce que parce qu'ils permettent de mettre à mal nombre d'idées reçues sur les groupes sociaux concernés. Si l'on excepte ces problématiques, l'étude des pratiques ne pose guère de difficultés. Dans le cas du lectorat des livres interactifs, il est ainsi possible de dégager des données générales sur l'âge ou le sexe des lecteurs : par-delà les différences de date de réalisation de l'enquête ou les différences géographiques, dans les années où le genre a connu sa phase maximale d'expansion, le public du livre interactif se composait de ce que l'on baptise faute de mieux, les préadolescents, avec une forte prédominance des garçons (les filles sont sous-représentées dans des proportions toutefois variables - entre 11,1 et 38,5 %). Il est même possible de déterminer la position des lecteurs au sein de la classe : contrairement à l'idée alors courante chez les médiateurs, les lecteurs de ce type d'ouvrages sont sous-représentés dans le groupe des élèves ayant du retard scolaire (ils ne sont que 37,5 %) par rapport au groupe des élèves ayant suivi une scolarité normale ou plus (ils en représentent 50 %). De plus, il est possible de placer une pratique de lecture au sein de dispositions plus larges face au livre ou à la culture : la lecture de livres interactifs est liée à des dispositions pour les sciences (lecture de documentaires), les lecteurs étant aussi le plus souvent ceux qui disent préférer les documentaires scientifiques (et plus particulièrement ceux sur les sciences et techniques) et qui envisagent une poursuite d'études dans les filières scientifiques.

Les usages

De nombreux travaux relevant de la sociologie des médias, et plus récemment de la sociologie de la lecture, insistent sur les fonctions de la pratique pour le sujet, surtout en terme d'intégration sociale. Cette approche tend à prendre aujourd'hui une importance nouvelle avec la multiplication de travaux qui s'intéressent aux parcours particuliers et aux modes individuels de socialisation qui peuvent, plus que le déterminisme de classe, déterminer le passage à la lecture. Dans cette perspective, l'étude de Dominique Pasquier sur la série "Hélène et les garçons" est l'une des plus intéressante. "Parler de Dallas [...] c'est un moyen de faire passer des messages personnels à partir d'un sujet extérieur à soi. Hélène semble remplir les mêmes fonctions dans la sociabilité adolescente, y compris chez ceux qui évoquent la série pour la dénigrer. En parlant d'Hélène en famille ou entre amis, en échangeant des objets liés à la série, les adolescents affirment un certain nombre de positions personnelles [...] Les personnages de la série, et plus particulièrement Hélène qui est très souvent prise pour confidente (dans le courrier adressé à la maison de production), jouent une fonction de relais pour des expériences qui ne sont pas prises en charge dans leur entourage direct." (Dominique Pasquier, Hélène et les garçons, une éducation sentimentale, Esprit, 1994, pp. 125-144.) En terme d'évaluation des motivations des publics, cette approche peut susciter deux remarques. D'une part, basés sur des entretiens ou des documents écrits, en tout cas sur l'expression volontaire des personnes concernées par le phénomène étudié, ces travaux permettent mal de mesurer le travail de mise en scène de soi qui peut conduire à des effets paradoxaux (lors de certaines de nos enquêtes les discours les plus violemment critiques envers l'institution scolaire étaient le fait des meilleurs élèves, c'est-à-dire de ceux qui maîtrisaient le mieux l'orthographe et les concepts littéraires comme celui d'auteur). On peut se demander par ailleurs si, dans un mouvement contraire, certaines séductions inavouables ne restent pas, justement, inavouées. C'est le cas par exemple du décalage entre les nombreux éléments racistes, sexistes ou homophobes contenus par les séries et le faible nombre de références observées par Dominique Pasquier sur ce point.

Les préférences

Si la capacité à porter un discours sur une oeuvre semble communément partagée, l'expression de préférences semble beaucoup plus difficile. Lors de notre enquête sur les livres interactifs, l'expression des choix s'avérait beaucoup moins sélective que les pratiques de lecture (bien plus contrastées) des mêmes jeunes, puisque moins de 10 % des questionnaires portaient des indications de goût et que ce dernier s'exprimait essentiellement par des jugements positifs, titres et séries confondus, témoignant de ce que, contrairement à l'idée reçue, la critique est un art difficile (pour les jeunes du moins).

Mêmes rares, ces jugements critiques établissent une hiérarchie confirmée par des études complémentaires basées sur trois types de sources quantifiables qui permettent de supprimer le biais que représente le regard de l'adulte sur le comportement de l'enfant : les chiffres de ventes des éditeurs, les prêts dans une bibliothèque et les vols dans tout un ensemble de bibliothèques parisiennes. Ces sources se caractérisent par la diversité de taille de l'échantillon de population concerné (les ventes concernent un plus public nombreux que celui d'une bibliothèque, limité à certains milieux et à une zone géographique bien déterminée alors que les vols ne concernent, eux, qu'une petite frange du public des bibliothèques) mais leurs résultats se sont tous avérés concordants recoupant en cela les maigres affirmations de préférences.

Le goût

Si la répartition de ces indications n'est pas aléatoire et s'il est possible, à travers ces différences de jugement, de distinguer l'expression d'un goût, cette dernière reste maladroite et limitée. Trois types principaux de jugements sont à distinguer, chacun témoignant d'un niveau croissant de conceptualisation. Les premiers, les plus nombreux, sont de simples affirmations de choix ("Parce que s'est passionnans" garçon, 10 ans, CM13 ; "Parce que c'est les séries les plus originales, les plus intéressantes" fille, 14 ans, 3e ; "Je lis car ça me passionne" garçon, 15 ans, 3e). D'autres se réfèrent au thème de l'aventure, de l'héroïsme ("Défi phantastic parce qu'il y a beaucoup de baston" garçon, 11 ans, 6e ; "Ça nous permet de vraiment vivre l'aventure" fille, 14 ans, 3e). Seuls les plus âgés, ou les élèves en avance dans leur parcours scolaire, portent des jugements qui intègrent la dimension littéraire des livres interactifs même si la notion de parodie, genre littérairement et juridiquement défini (par rapport, dans le second cas, à la notion de plagiat) leur échappe ("Pip parce qu'il y a de l'humour" garçon, 16 ans, 3e ; "[Je n'aime pas la] Quête du Graal : ça ne respecte pas l'histoire" fille, 14 ans, 3e).

Nous ne citerons qu'un exemple significatif de la difficulté à obtenir des informations solides. Lors de la collecte par l'enquêteur des questionnaires remplis, une conversation informelle s'établit entre ce dernier et les élèves d'une classe de 4e. Un des collégiens qui (et cela est significatif) n'avait pas, dans son questionnaire, exprimé de préférence au sein des livres interactifs, explique alors en substance son moindre intérêt pour le genre à cause du manque d'action des nouvelles parutions. Ce qui était, depuis le début de ces travaux, le seul témoignage recueilli, toutes sources confondues (lecteurs, éditeurs, médiateurs, critiques spécialisés en littérature de jeunesse...), se rapportant à l'évolution, dans le temps, du genre littéraire. Et il est d'autant plus intéressant de noter qu'il s'agit là d'un collégien scolarisé dans un établissement dit "difficile". Lorsqu'à la demande de l'enquêteur, l'élève rédige ce qu'il vient d'exprimer, il écrit : "J'aime moins les livres dont on est le héros parce qu'il y a moins d'action." Ce qui n'est pas aussi précis que la remarque faite à vive voix et devient même incompréhensible pour toute personne n'ayant pas pris connaissance de la déclaration orale antérieure.

Travailler sur la réception culturelle revient à opérer des distinctions de plus en plus subtiles et de moins en moins fiables, puisqu'elle conduit à passer de l'analyse globale d'un genre à celle des différences entre les séries (voire même entre les titres) et ce à partir d'un nombre sans cesse réduit d'informations. Sans doute est-il toujours risqué d'extrapoler des lois générales à partir d'une étude de cas, mais il n'en reste pas moins vrai que, au vu de l'exemple des livres interactifs, les médiateurs culturels doivent se garder des interprétations les plus communes sur l'explication des "goûts" des jeunes, satanisations convenues ou apologies béates.

De plus, ces mêmes médiateurs ainsi que les "chercheurs" et "spécialistes" autoproclamés ou légitimés par l'appareil d'État, doivent s'interroger sur le sens (fonction mais aussi direction) de leurs études et veiller par là à ce que l'explicitation (astrologique ?) du goût des jeunes auprès des médias, des marchands ou des politiques n'occulte pas le souci de diffusion des compétences critiques de lecture des textes auprès des jeunes générations pour leur permettre de saisir (pour mieux s'en détacher) les implications marchandes et politiques des textes imprimés.

(1) In Autrement, L'École maternelle.

(2) Paul Hazard, Les Livres, les enfants et les hommes, Hatier, 1967.

(3) L'orthographe originale a été respectée, moins par goût (frelaté) du pittoresque que parce qu'elle est un indicateur significatif d'intégration des normes scolaires.

Argos, n°34, page 43 (03/2004)
Argos - Question de goût