Dossier : Goûts et dégoûts des lecteurs / 1. Dégoûter, faire goûter, goûter

Etudier à l'école un texte que l'on a aimé : un risque

Claire Boniface

Que se passe-t-il quand au programme apparaît un livre que l'on a lu auparavant seul, dans son intimité d'adolescent... et qu'on a adoré ? Comment la lecture scolaire va-t-elle se confronter à la lecture intime ?

Mazarine Pingeot présente les lectures qui dessinent son autoportrait dans Ils m'ont dit qui j'étais. De la comtesse de Ségur à Romain Gary, c'est toute la formation de l'enfant, puis de l'adolescente qu'elle déroule.

Elle a déjà découvert Stendhal, lorsqu'elle lit L'Idiot, de Dostoïevski. C'est une révélation. "Ce roman a bouleversé mon existence en posant ce filtre insidieux qui empêche de revoir le monde comme on l'a quitté, ce qui est l'apanage de tous les livres dont la découverte s'apparente à une révélation". Elle lit tout Dostoïevski qui l'a fait accéder le premier au sentiment du sublime. Quand tout à coup...

"J'eus au programme de je ne sais plus quelle classe L'Idiot, de Dostoïevski. Terrible épreuve que de se confronter de manière technicienne à ce qui avait touché les pudeurs et les intimités d'un coeur que le détachement ne protégeait pas encore. L'épreuve fut surmontée. Je relus avec avidité, plus encore que la première fois, puisque j'y recherchais mes émotions anciennes, les quelque huit cents pages : trois jours entre les cours et la vie quotidienne, trois jours ardents, où le livre pesait dans mon sac à dos bleu, provoquant la scoliose des écoliers - autre souvenir de mes lectures abondantes. Je m'arrangeais ensuite pour analyser le texte sans le mettre en danger, pour déconstruire les phrases et la structure en l'épargnant, pour mettre de côté l'amour de ce livre en l'utilisant sans le corrompre. J'écrivais mes commentaires avec des envolées nées du bonheur des phrases mais sans les toucher, m'inspirant à la source de l'inspiration de Dostoïevski pour ne pas l'affronter. Bref, je commençais à apprendre les ruses du coeur sans rien en laisser voir. Et mes notes n'étaient pas si mauvaises, même si je jugeais absurde que l'on pût noter ma maîtrise d'un texte qui m'avait toujours maîtrisée. Au bout du compte, je m'aperçus que sa connaissance n'entamait en rien ma passion, au contraire, qu'elle l'enrichissait. Je découvrais aussi que L'Idiot avait résisté au temps, qu'il n'était pas la rencontre d'une jeune fille et d'un chef-d'oeuvre, mais de celle que j'étais et resterai avec une oeuvre qui chaque fois me bouleverserait. Différemment, peut-être. Le choc le cède à la familiarité, et la familiarité n'amoindrit pas l'intensité du livre. C'est alors qu'il résiste au temps et aux humeurs et que je pus effectivement le classer dans les livres qui me formèrent, mais dans cette catégorie encore inconnue de moi, ce qu'on nomme le chef-d'oeuvre. Noyée au fond de mon intériorité, je fus confrontée à cette étrange objectivité des oeuvres d'art. Première séparation entre mon sentiment et son pendant concret, réel, qui fut aussi une rencontre de mon être profond et du monde extérieur. Ce que j'éprouvais n'était donc pas si intime, même si la manière dont je l'éprouvais n'appartenait qu'à moi. D'autres avaient pu vivre les mêmes émotions, d'autres avaient pensé, imaginé, rêvé, dans les mêmes troubles, et ce non parce qu'ils me ressemblaient - mais parce que ces troubles étaient inhérents au texte même."

Argos, n°34, page 42 (03/2004)
Argos - Etudier à l'école un texte que l'on a aimé : un risque