Littératures

Petite cuisine d'éditeurs

Propos recueillis par Anne Dupin.

Quelle est la part de goût personnel de l'éditeur intervenant dans le choix des ouvrages ? La politique éditoriale tient-elle compte des goûts et dégoûts des enfants ? Quatre éditeurs répondent à ces questions : quatre positions très tranchées qui transparaissent dans leur production en littérature de jeunesse.

"Sauce" École des loisirs (entretien avec Arthur Hubschmidt )

J'aime bien manger et parfois il m'arrive de faire la cuisine. Si des spaghettis sont mal cuits, avec une sauce tomate en boîte, ce sont toujours des spaghettis mais ils risquent de ne pas être bons. On peut apprendre à les faire cuire al dente, avec des tomates, des olives, des anchois... On peut donc faire des choses qui enrichissent et soulignent sans détruire ; au contraire. Et c'est ainsi que l'on s'aperçoit que le savoir et le souci du détail apportent du plaisir et que ce n'est jamais fini.

La cuisine, c'est une chose ; encore faut-il savoir la présenter, la faire aimer. C'est là que la séduction entre en jeu et c'est la deuxième partie de notre métier. Un livre ne se prépare pas et ne se présente pas n'importe comment. Il faut faire attention au papier, à la reproduction, à l'impression et, bien avant ça, au scénario, à l'écriture, au dessin et à la mise en couleurs. On a une quantité d'idées sur ce qui va plaire ou déplaire. L'expérience joue. Mais pour qu'un livre soit bien accueilli, il faut qu'on l'ait aimé bien avant sa sortie.

Une bibliothèque est constituée d'apports individuels. Des auteurs qui vous racontent une histoire. Il n'y a rien d'aussi fascinant que la bibliothèque mondiale, nourrie de milliers, de dizaines de milliers, de centaines de milliers d'auteurs. Chacun d'entre eux me parle et je n'ai qu'à choisir.

Je pense que c'est exactement pareil pour les enfants. Ils sont comme moi, ce sont de petits hommes et de petites femmes. Si on leur offre des livres faits par des auteurs qui parlent intelligemment et avec charme, ils seront touchés. Un auteur ne peut pas toucher tout le monde, mais le devoir de l'éditeur, c'est de proposer de bons auteurs. On en vient donc aux goûts de l'éditeur. Pourquoi considère-t-il qu'untel fera ou non un bon auteur ? C'est très subjectif, mais un bon auteur, c'est quelqu'un qui aime raconter des histoires, qui les raconte avec soin, et qui est capable de voir et de sentir plus avant, pour capter dans notre monde contemporain une vision originale et personnelle. Sinon, il obtient de la banalité et du conventionnel. C'est la fraîcheur de la vision qui est importante. Mais l'auteur doit aussi apprendre comment raconter ce qu'il voit et ce qu'il sent, apprendre à maîtriser les mots et les images, et dans le cas des albums, la combinaison des deux. Il y a certaines règles de base qu'en principe je ne transgresse pas. Le dessin doit être réaliste, expressif, et mettre en valeur le héros. Je dois pouvoir lire les sentiments sur le dessin. L'univers doit rester cohérent. Il peut être inventé de toutes pièces, il faut qu'on puisse situer d'emblée où l'on est. C'est pareil pour les mots. Ils ne sont pas là pour faire de l'effet, mais pour dire précisément ce qu'ils sont censés dire. Un bon auteur utilise les mots avec précision, et en même temps avec personnalité.

Le premier projet d'un auteur est rarement au point. Il faut souvent faire des retouches. Quand je me décide pour quelqu'un, c'est que quelque chose me plaît, malgré les défauts de débutant. Nous essayons alors de renforcer le héros, de clarifier l'histoire, de la débarrasser d'excroissances inutiles. Donc de renforcer la ligne et de la simplifier.

Tous les éditeurs que j'ai approchés à travers le monde ont à peu près les mêmes cadres de références historiques et culturelles. Évidemment, je ne propose pas à de très jeunes enfants un ris de veau avec une sauce extrêmement sophistiquée (que je ne mangerais probablement pas moi-même). Je me mets à leur portée avec des livres dont les références culturelles ne leur seront pas étrangères.

Mon souci principal est que le livre soit identifié comme quelque chose qui apporte du plaisir, pour que les enfants aient envie d'aller vers lui. C'est ce qui les amènera, plus tard, à fréquenter les bibliothèques et les librairies et à entrer dans le monde riche et complexe de la connaissance et de la mémoire des hommes. Mais ma mission n'est pas d'enseigner. À mes yeux, les livres scolaires risquent plutôt de dégoûter de la lecture. Je me souviens très bien de mes premiers livres et ce souvenir m'aide à ne pas m'éloigner des enfants. Mon disque dur est un peu plus chargé que le leur, mais c'est tout. En fait, je crois qu'ils aiment et sont attirés par la même chose que moi.

Quand j'ai commencé à publier des romans, il y a vingt ans, les auteurs de littérature pour enfants ou pour adolescents étaient très peu considérés, ils travaillaient pour un sous-genre. Je le pensais alors, je le pense toujours et Geneviève Brisac, qui m'a succédé aux romans, le pense évidemment aussi : la littérature pour la jeunesse est peut-être un genre, comme le polar, la SF ou la BD, mais certainement pas un sous-genre. J'ai alors pris trois décisions : mettre les noms des auteurs sur le même plan que le titre, dans le même corps et la même typographie pour souligner que nous étions fiers de nos auteurs ; illustrer les couvertures de nos romans avec des reproductions de tableaux contemporains pour souligner qu'il s'agissait de littérature vivante ; et présenter cette image avec beaucoup de blanc tournant pour faire le contraire des autres qui mettaient des images à fond perdu. C'était des décisions politiques, nous voulions être des précurseurs.

Aujourd'hui, nous avons évolué. Nous n'avons plus besoin de nous démarquer mais d'innover. Nos couvertures s'inspirent plutôt de l'esthétique de la rue, de la publicité, des graffitis, des vêtements, des disques, de tout ce qui constitue la culture populaire des jeunes, celle qu'ils inventent eux-mêmes. Chaque génération a son esthétique. Il ne s'agit pas de la récupérer mais de lancer un clin d'oeil et de dire : je vois ce que vous aimez, je le reconnais. Il y a aussi la volonté de montrer que ce dans quoi ils se reconnaissent appartient aussi au monde de la culture et pouvait exister déjà il y a quarante ans. Ce sont les situationnistes, les néoréalistes et les lettristes qui ont créé les goûts d'aujourd'hui. Il faut que les adolescents aient envie de découvrir des choses qu'ils ne soupçonnent pas, de pénétrer ce monde auquel nous désirons qu'ils aient accès.

Depuis que le livre existe, seulement 15 % de la population s'intéresse au livre. Je ne suis pas dans une démarche élitiste, mais il faut être réaliste. Nous n'avons pas la prétention de rallier les 80 % de la population séduite par la culture populaire. Nous ne sommes pas vraiment concurrents de cette culture, nous n'avons pas les moyens de cette séduction-là. Nous ne pouvons pas lutter sur le même plan. Nous devons être plus subtils et exigeants que ceux qui charment les jeunes avec le sport, la mode et les chansons.

Les livres que nous proposons ont pour fonction de remplir les moments où le lecteur est seul. Si ces solitudes peuvent devenir agréables, c'est avec de bon livres qui peuvent initier des choses au-delà de leur lecture.

Il y a toutes sortes de moyens de séduction et le domaine du livre n'y échappe pas. La séduction est nécessaire à tout produit culturel, c'est en fait la seule arme d'accès qu'il possède.

Thierry Magnier bien pimenté (entretien avec Thierry Magnier )

Pour être provocateur, je pourrais dire que les goûts des enfants, je m'en moque. Mais c'est un raccourci un peu trop rapide. Je dirais plutôt que je n'en tiens pas vraiment compte. D'une façon générale, je pense que les enfants n'ont pas forcément bon goût. Si on leur demande ce qu'ils aimeraient trouver dans un livre, ils seront influencés par la publicité, la communication et tout ce qui existe autour d'eux. Ils évoluent dans un monde qui n'a rien à voir avec ce qu'était le nôtre. Certains pensent que c'est lorsqu'on naissait dans des draps blancs, plutôt que dans des couettes à motifs, qu'on pouvait avoir de l'imagination. Or c'est faux, même entouré d'images on peut développer son imaginaire. À condition de donner accès à ces images, de fournir les clés pour décrypter sans être influencé. C'est lorsqu'on ne donne rien pour nourrir l'imagination qu'on appauvrit. Il ne faut pas perdre de vue que l'enfant n'est pas éditeur et que ça doit rester notre travail. Le premier rôle d'un éditeur est de prendre des risques, le deuxième est d'être un découvreur et une force de proposition. Un éditeur sait qu'il existe des différences de réception des livres : différence d'âge, de sexe, de milieu social, de vécu, de psychologie, de niveau culturel, d'éducation, de religion. Ce qui peut provoquer le rejet chez l'un ne le provoque pas forcément chez l'autre. C'est le présupposé de base de notre travail de publication et c'est valable aussi bien pour le texte que pour l'image. Notre but est donc d'offrir le maximum de possibilités d'ouverture et de lecture.

Aujourd'hui, on aseptise la littérature de jeunesse en faisant des produits qui entrent dans un créneau à une date précise pour une cible précise, qui répondent à des idées préconçues. C'est dangereux parce que ce sont des projections adultes. En plus, ça marche, parce que ce n'est pas complètement faux. Mais considérer le livre seulement comme un produit, est-ce le métier d'éditeur ? Certains ont peur de prendre des risques et préfèrent tester leurs livres avant parution. Je pense que c'est peine perdue, d'une part parce qu'un petit groupe d'enfants n'est pas représentatif, et d'autre part comment seraient-ils capables de juger notre travail sans être influencés ? Certaines grandes maisons d'édition vont jusqu'à faire appel à des psychologues pour étudier l'impact de leurs livres auprès des jeunes. Je suis absolument contre ces pratiques. Faire des livres, c'est faire vivre des auteurs, des illustrateurs, des éditeurs et ce sont rarement les grands groupes qui font vivre les créateurs aujourd'hui. Si ces artistes disparaissent, c'est tout un pan de la culture qui disparaît avec eux. Vendre des livres, c'est aussi partager ce à quoi on croit et qu'on aime. Quand certaines maisons d'édition prennent des risques au point d'être de petits laboratoires de recherche qui lancent sur le marché des livres plus hermétiques, ça permet une réflexion, ne serait-ce que celle des adultes médiateurs, et c'est moins dangereux que de faire du Pokémon. C'est aussi une exigence : ne pas partir forcément de ce que les enfants connaissent et apporter quelque chose de radicalement différent. Même si le sens n'est pas évident, ça permet d'avoir un rapport intéressant à l'objet qui pose question et qui résiste.

Entre ces deux positions, je pense qu'un livre ne doit pas être un produit à calibrer, bien au contraire. Avoir trop de tamis, c'est réducteur. C'est à l'éditeur et à l'auteur de faire leur propre autocensure avant de décider d'une parution. S'ils repèrent quelque chose qui peut heurter, ils modifient ou accompagnent d'un avertissement. Ils savent jusqu'où ils peuvent aller. On n'a pas le droit de dire à un auteur d'écrire comme on en a envie, c'est un artiste qu'on doit respecter en tant que tel. Si le texte nous a plu, ne nous a pas choqués, c'est qu'il est partageable. On a parfois des faiblesses en tant qu'auteur ou éditeur, il faut les accepter. Certains titres de mon catalogue disparaissent quand je ne suis plus capable de les défendre, parce que j'ai grandi et mûri. Les rencontres, la technologie sont pour beaucoup dans l'évolution de la création. Mais faire un livre, qu'il soit pour enfant ou adulte, nécessite d'être très vigilant. Quelquefois, malgré toute notre attention, il y a des choses difficilement recevables qu'on ne voit pas. Moins on a de tabous, plus on a une facilité de transgression et plus on risque de laisser passer des choses. On n'est pas là non plus pour faire du politiquement correct, mais pour faire de la création intellectuelle. C'est une prise de risque car on porte à critique et les retours ne sont pas toujours ceux qu'on attendait. Pourtant, ce n'est pas parce que c'est intellectuel qu'on s'ennuie et que ce n'est pas ludique. Ce n'est pas non plus une maladie grave qui ne se soigne pas. Il faut avoir une éthique exigeante pour pouvoir résister à cette dévalorisation. Il ne faut pas aller vers cette facilité qui pousse à cerner et séduire le consommateur enfant. Il est de bonne guerre d'utiliser de temps en temps une petite ficelle, à condition que ce soit pour faire un clin d'oeil qui aide à faire passer un message qui nous paraît important, ou pour faire accéder à autre chose. Pas uniquement parce que ça fait vendre. Il faut être commerçant pour la bonne cause, comme dans la promotion. Un de nos best-seller, L'Amour en chaussettes, traite de la première expérience sexuelle : je voulais glisser dans ces romans une capote en marque page. C'était certainement médiatique et commercial, mais surtout ça n'aurait pas été anodin de faire tomber ça entre les mains des gamins, car combien de parents et d'adolescents sont capables de parler des préservatifs ? Et puis surprendre un enfant, ce n'est pas lui donner ce qu'il attend. Proposer des choses qui provoquent parfois même du dégoût, le "beurk" de l'enfant tiraillé entre attirance et répulsion face au morbide ou à l'épouvantable, je trouve ça utile : pour se former, pour savoir ce qu'on aime et pour apprendre à être critique... Mais les parents ont un rejet complet de ce genre de livres. Commercialement parlant, on ne peut pas éditer que ce qui provoque du dégoût, ce serait suicidaire. On est donc obligé de tenir compte des goûts des acheteurs potentiels : les parents, les instituteurs, les bibliothécaires... Un livre riche présente de nombreux niveaux de lecture, de façon à plaire au plus grand nombre. C'est très difficile à faire et rare à trouver, mais en général un livre trouve son public. S'il est plus orienté vers les adultes, un enfant peut quand même y trouver des choses, et inversement. Alors à nous d'offrir les niveaux de lecture qui permettent ça. Par exemple, Le Livre de fesses, proche des préoccupations des enfants mais que les adultes se sont offert, s'est vendu énormément.

En réalité, je ne tiens compte des différences de réception qu'après parution. Si je dois faire une sélection de livres au Maroc, je ne mettrais pas Le Livre de fesses entre les mains de jeunes Arabes, ce serait de la provocation. Il faut faire une différence entre la provocation pure et simple, facile et irrespectueuse, qui ne fait pas avancer les choses, et le coup médiatique. On peut provoquer le débat face à des penseurs mais pas face à des croyances. Lors d'interventions dans des collèges, je fais attention également, la population peut être fragile et risque de ne pas comprendre. Si on fait des livres sur l'anorexie ou le divorce, ça peut toucher profondément. C'est pour ça que je défends mes livres en tant que romans de fiction, ce ne sont pas des livres médicaments. Mais se procurer un livre reste une démarche active. J'essaye d'expliciter les contenus sur mes couvertures, donc si un gamin choisit tel livre, c'est qu'il l'intéresse, pour mille raisons qui lui appartiennent. Il faut arrêter d'être hypocrite. Mes livres ne sont pas dangereux et je les jette volontiers en pâture. S'ils font réagir parfois trop fort, c'est que le lecteur a un véritable problème et qu'il serait préférable de le faire émerger. Je respecte profondément le fait qu'un adulte ne puisse pas assumer un texte, ne se sente pas bien face à un livre pour des raisons personnelles. Il faut alors avoir l'honnêteté intellectuelle de le dire, sans conseiller ni défendre. On n'a pas le droit de censurer. Il faut avoir cette honnêteté aussi en tant qu'éditeur ; défendre un livre sur le pardon de l'inceste, je ne peux pas. On a nos raisons psychologiques et nos valeurs morales. Heureusement, j'ai bien d'autres sujets à aborder, donc tout va bien !

À la mode Mango (entretien avec Laurence Kiefé)

Dans le catalogue Mango, on trouve beaucoup d'ouvrages qui ont une forte identité, tant visuelle que textuelle. Mon territoire, c'est la fiction jeunesse. A priori, une collection de fiction se doit d'ouvrir le plus large champ littéraire possible, avec les auteurs et les illustrateurs les plus variés possibles, parce que les enfants sont loin d'être tous identiques. Faire des produits clônés qui ne sont plus des oeuvres à découvrir, c'est dommage. La littérature pour la jeunesse n'est pas destinée uniquement à faire passer des messages pédagogiques. En revanche, on a un rôle éducatif à jouer. Nos livres sont avant tout objets de littérature et doivent garder ce statut. Il faut proposer ce qui est recevable intellectuellement et sur le plan des valeurs. Un certain nombre de choses ne seront jamais éditées chez nous. Je refuse, par conviction idéologique, de publier des propos racistes ou antiféministes, des apologies de la violence ou de la vengeance. En tant qu'individu et citoyenne, j'ai envie de transmettre à mes propres enfants et à ceux des autres une certaine vision du monde, qui transparaît à travers mes choix d'auteurs et de traitements des sujets abordés.

"Biblio Mango" est structurée en trois catégories différentes. Les débutants en lecture (6-7 ans), les enfants qui savent déjà lire (7-10 ans) et enfin, les lecteurs de romans, dès 9-10 ans. C'est entre 7 et 10 ans que l'appétit des enfants évolue le plus vite et de façon souvent imprévue ! Nous faisons donc des livres plus ou moins denses pour une même tranche d'âge. Quant aux genres littéraires, certains jeunes lecteurs ont envie que la littérature les emmène vers d'autres univers. Ils sont attirés par les romans d'aventures, les policiers, le fantastique ou la science-fiction. D'autres préfèrent retrouver leur quotidien ; voir quelqu'un d'autre raconter leurs difficultés leur permet peut-être de se sentir moins seuls. Certains lecteurs se passionnent pour le passé à travers les romans historiques. Mais un même enfant passe entre 6 et 13 ans par des périodes très différentes et doit pouvoir trouver son bonheur dans une même collection. Notre rôle d'éditeur jeunesse est d'ouvrir le monde de l'imaginaire et surtout pas de fermer quoi que ce soit. Nous proposons des livres qui ne nécessitent pas de médiateur adulte, parce que la littérature sert aussi à devenir grand tout seul.

Bien que je tienne compte des capacités de lecture et des goûts des enfants, certains livres provoquent mon propre rejet, même s'ils s'avèrent utiles ou efficaces pour faire lire. En général, j'ai horreur de ce qui donne une vision du monde très calibrée, avec de gros mensonges qui veulent faire croire que les choses se réduisent à ce qui est présenté comme une réalité. Mais je conçois que ce soit rassurant puisque cela donne des repères. Je n'aime pas non plus les romans qui fonctionnent en rajoutant du misérabilisme, alors que cela parle certainement à de jeunes lecteurs. Je déplore que certains livres soient des exploitations de thèmes et deviennent ainsi des manuels de savoir-vivre pour enfants. Les romans sociétaux me hérissent parce qu'on pense toujours que le livre va aider. Je ne suis pas sûre que ce soit la meilleure chose à faire de raconter une histoire qui ressemble à ce que l'enfant est en train de vivre. Faire une version enfantine d'un article de Détective ou un roman lacrymal dont on sait d'avance qu'ils vont faire scandale ou que les prescripteurs vont polémiquer, c'est une stratégie commerciale rentable mais que je ne cautionne pas. Tout cela reste très subjectif, mais en tant que professionnelle du livre, je préfère proposer une vision du monde plus distante qui ne ressasse pas les problèmes sociaux. La façon dont Jonquet, l'auteur de L'Homme en noir, traite le problème de la prise d'otages, n'est pas du tout univoque. Il raconte cette histoire tirée d'un fait divers authentique sous forme de polar, traité à la première personne par un des jeunes otages. La vision sociale est tout sauf manichéenne.

La littérature jeunesse est une littérature de contraintes, très positives pour les auteurs qui acceptent de jouer le jeu : contraintes de lisibilité et de structure. Les personnages ne sont pas des "portemanteaux à thèmes" mais des personnalités complexes et imprévisibles, susceptibles de faire basculer une intrigue, comme dans Un chat comme moi, de Pascal Garnier. En ce qui concerne le vocabulaire, lorsque des mots sont difficiles, il faut que le contexte permette de les faire passer sans que les enfants aient besoin d'une note. Pour les plus jeunes, en ce qui concerne la maquette, il faut tenir compte du sens des phrases dans le découpage des lignes, ne pas séparer un auxiliaire de son verbe ou un article de son substantif. Chaque ligne doit être en elle-même une petite conquête, comme on peut le voir dans la série des "Dubulot".

Dans la collection "Biblio Mango", le texte est premier et c'est après seulement qu'on cherche les illustrateurs et le bon rapport texte/image. C'est pourquoi d'ailleurs le nom de l'illustrateur n'apparaît qu'en quatrième de couverture. La séduction de l'objet-livre compte aussi beaucoup, tant au niveau de la maquette que du choix des illustrations. On essaye donc d'avoir la palette d'illustrateurs la plus large possible, pour habituer les enfants à des styles très variés. Il y a aussi des effets de mode dont il faut tenir compte. La littérature de jeunesse n'est pas éloignée de ce qui fait notre univers visuel. Personne n'échappe aux placards publicitaires dans la rue ni aux gravures de mode. L'illustration des livres reflète aussi cela. Pour conclure sur une note optimiste, je dirais que plus la littérature de jeunesse sera foisonnante et riche, mieux nous nous porterons tous !

Nouvelle cuisine chez Sarbacane (entretien avec Frédéric Lavabre)

Le 10 mars 2003, les éditions Sarbacane ont proposé leurs premiers livres pour les jeunes en librairie. Un nouvel éditeur jeunesse, certes, mais pas nouveau dans le métier. Quinze ans déjà d'expérience sous la marque Sarbacane Design, dans le domaine de la coordination éditoriale, de la conception graphique et de la réalisation d'ouvrages complets. Les plus grands ont profité de ses compétences : Gallimard, Albin Michel, Nathan, Le Seuil, Milan, Magnard, Hachette, Mango, Flammarion, Hatier, Retz, Fleurus..., la liste est longue et non exhaustive. Ce concepteur intervient aussi bien dans le secteur adultes (beaux livres, livres pratiques ou littérature), qu'en jeunesse (documentaire, scolaire, parascolaire ou catalogues).

L'éclectisme créatif des éditions Sarbacane se traduit par une exigence permanente dans le choix des textes, des illustrations, de la typographie et de la recherche graphique. Frédéric Lavabre, éditeur passionné, se conçoit avant tout comme un artisan du livre qui espère toucher son jeune public. Mais pas à n'importe quel prix.

F. L. : L'important n'est pas de tenter d'entrer dans la "bonne niche", mais de proposer des livres que les enfants auront plaisir à découvrir, qui donnent envie d'être lus et relus. Je veux pouvoir revendiquer et assumer nos choix, être fier de ce qu'on a réalisé. Prendre certains risques reste un avantage des petites maisons d'édition. Il faut se faire confiance. Mais il faut se faire plaisir aussi. Nous sommes derrière tous nos ouvrages, donc pas question d'éditer un livre dont on n'est pas sûr à 100 %. Éditer, c'est prendre parti. Bien sûr, il faut être vigilant, les petites maisons sont fragiles, le risque doit être pesé. Par exemple, après un échange avec un groupe d'enfants, nous pouvons modifier légèrement un projet en cours afin de le rendre plus accessible, plus "lisible", de façon à trouver une meilleure adéquation entre le fond et la forme. À l'inverse, je dois admettre que certaines illustrations sur lesquelles je pouvais avoir des doutes s'avèrent très appréciées par les jeunes enfants. Inutile alors d'aller contre les horizons d'attente des tout-petits au nom de nos seuls goûts personnels et esthétiques.

Les éditions Sarbacane tentent d'apporter un plus par rapport à l'existant dans le domaine de la jeunesse. Bien que tenant compte des goûts des lecteurs, cet éditeur n'hésite cependant pas à innover en se démarquant de l'aspect généralement attendu de certains livres, quitte à bousculer les habitudes de lecture.

La collection "Déplimini", série de documentaires pour les tout-petits qui décrit au recto les grandes évolutions de la nature et leur contexte au verso, propose des dessins très doux, des textes simples qui font appel aux sens, une présentation en accordéon qui favorise une manipulation ludique à la portée des plus jeunes.

F. L. : Le parti pris était ici de ne pas utiliser des dessins réalistes, comme c'est souvent le cas concernant les documentaires. Nous voulions un rapport à la nature plus affectif et plus tendre.

Les albums de la collection "Les Grands Voyages d'Éliott et Louna" incitent à percevoir l'environnement quotidien de l'enfant comme un univers à explorer en plongeant dans l'imaginaire, pour revenir ensuite à la réalité. Les illustrations ont un fort pouvoir évocateur et affectif.

F. L. : Les formes rondes sont privilégiées dans ces albums. Je pense en effet que c'est plus plaisant pour les petits. Éliott est un personnage tout en rondeur, les décors comportent beaucoup de courbes, la typographie elle-même est en script et très ronde, les coins des albums sont eux aussi arrondis. Les couleurs sont rendues plus vives par le vernis des pages. Nous avons hésité car les très belles illustrations originales auraient pu convenir particulièrement bien en mat. Mais le brillant, important pour attirer l'oeil et déclencher l'envie de toucher des tout-petits, a finalement été privilégié.

Encore un tout-carton "brillant", pour l'album Ernest : un mouton du berger disparaît à chaque page, englouti par un élément du paysage. Au jeu de la soustraction, se superpose l'émotion due aux disparitions. L'univers pictural fort et poétique n'est pas celui auquel les enfants sont habitués dans les livres pour apprendre à compter, mais il est bel et bien attractif.

F. L. : Malgré sa fin rassurante, j'ai souvent entendu dire que ce livre était dur. Mais peut-être est-ce pour cela qu'il fonctionne bien auprès du jeune public.

L'impact de La mariée était trop belle est important auprès du jeune public, malgré le clin d'oeil du titre et le thème du récit qui donnent l'impression de s'adresser plus aux adultes qu'aux enfants. L'originalité des matières incorporées aux illustrations, l'allure hilarante, le verbe caustique de cette mariée à la chevelure envahissante ainsi que la créativité de la mise en page sont forcément pour quelque chose dans le succès de cet album "pétillant".

Le journal de Prune est quant à lui un album très ciblé. Entre journal intime et bande dessinée moderne, il s'adresse aux adolescentes à partir de douze ans. La couverture est dynamique, dans des couleurs vives et très actuelles. Le point fort de cet ouvrage est d'avoir osé porter un regard à la fois critique et complice sur les jeunes filles d'aujourd'hui. Les illustrations et le texte sont plutôt satyriques et moqueurs, mais la drôlerie du graphisme aide à faire passer la dérision. Quant au thème, il correspond bien aux rêves de plus d'une toute jeune fille.

F. L. : Certains n'étaient pas d'accord avec le choix d'une couverture souple, étroite et très allongée. Mais j'ai tenu à respecter le format d'origine donné par l'illustratrice parce que j'ai trouvé qu'il était parfaitement adapté au contenu et au public.

Madassa invite à s'interroger sur les destinataires de ce genre d'album. Composé essentiellement d'images en très gros plan pour renforcer la violence des émotions, il raconte le parcours d'un enfant de la guerre, depuis l'enfermement mental jusqu'à l'expression des sentiments. L'importance des histoires racontées qui aident à trouver des mots pour se dire, le rôle du livre et de l'écriture, peuvent faire écho auprès des enfants en difficulté de lecture. La gageure réside dans le fait que ce ne sont pas ces enfants qui peuvent lire facilement ce type de livres. Le rôle de l'adulte médiateur prend donc ici toute sa valeur.

F. L. : Le traitement pictural, brut, convenait très bien au sujet.

Les éditions Sarbacane déploient donc tout leur pouvoir de séduction pour élargir la cible de leurs ouvrages, en essayant de concilier qualité et originalité.

F. L. : Bien que très diversifiée, nous espérons que notre production présente une unité et une cohérence. Nous n'hésitons pas à faire un travail éditorial en profondeur. De nombreux textes sont lus, de nombreux auteurs contactés. Le choix de l'illustrateur est lui aussi très important. Nous mettons beaucoup de temps à le choisir. Pour cela, on n'hésite pas à aller chercher de jeunes artistes hors de nos frontières, en Italie, au Portugal... afin de proposer des points de vue visuels nouveaux. Nous travaillons également longuement la maquette de nos livres, les typographies sont choisies en fonction des thèmes, la taille des corps est étudiée en fonction de l'âge... Certaines couvertures sont conçues avec une calligraphe afin de donner aux jaquettes une originalité, une "texture" qui leur sont propres et uniques.

Si l'habillage se veut attractif et résolument en phase avec l'univers et l'actualité jeunesse, on ne peut nier une recherche graphique aboutie et un ton qui reste à la fraîcheur dans le catalogue des éditions Sarbacane.

Argos, n°34, page 29 (03/2004)
Argos - Petite cuisine d'éditeurs