Littératures

Bulles d'histoire(s)

François Righi

Un séminaire national à Angoulême, capitale de la bande dessinée. Compte rendu des pistes explorées et des outils proposés aux enseignants sur ce thème.

Les 2, 3 et 4 juin 2003, dans le cadre accueillant et agréable du château de L'Oisellerie, près d'Angoulême, siège du CDDP de Charente, s'est déroulé un stage national sur "enseigner la bande dessinée", sous la responsabilité du formateur Didier Quella-Guyot. Il ne s'agit pas, ici, de rédiger un compte rendu exhaustif mais de donner des pistes qui ont été explorées à partir des objectifs fixés au début du séminaire.

Une des ambitions de ce stage était de faire découvrir des structures nationales comme le Centre national de la Bande dessinée et de l'Image (CNBDI). Sa visite a été guidée par Jean-Pierre Mercier, conseiller scientifique du CNBDI. Il a d'abord rappelé que le CNBDI s'intègre dans les "grands travaux" du précédent président de la République, François Mitterrand. Édifié sous la direction de l'architecte Roland Castro, entre le rempart nord d'Angoulême et les bords de la Charente, avec sa structure de pierre et de verre, le CNBDI réoccupe une ancienne brasserie. Il abrite le musée de la Bande dessinée inauguré en janvier 1991. Si, à ses débuts, il ne détenait que 500 planches originales, aujourd'hui il en possède plus de 7 000. C'est pourquoi le premier aménagement du musée se révèle obsolète. Afin de pouvoir présenter le plus possible d'oeuvres et de régler le problème de leur conservation face à la lumière dans un bâtiment en verre, l'ouverture d'un nouveau musée de la Bande dessinée est prévue pour 2007, près du CNBDI. En attendant, les collections du musée sont présentées dans une exposition de transition sous le titre, "Les Musées imaginaires de la bande dessinée".

Au nombre de six, ces musées imaginaires veulent parodier les anciens musées qui pouvaient rendre austère la culture. Le musée des Beaux-Arts, dans une reconstitution caractéristique de ce type de musée (vastes perspectives, tapis cramoisis, cadres dorés...) met en évidence l'esthétique et les courants propres à la BD. Le musée d'Histoire, comme il se doit, découpe en cinq grandes périodes l'histoire de la BD française et belge de 1830 à 1960. Le muséum d'Histoire naturelle fait un choix d'animaux les plus célèbres de la BD, réalistes ou imaginaires, avec une problématique propre à ce genre de musée. Le musée d'Ethnologie analyse les héros, protagonistes des récits souvent à épisodes du 9e art. Le musée des Sciences et Techniques s'intéresse aux différentes étapes de l'élaboration d'une BD. Le musée d'Art contemporain veut dévoiler les talents des jeunes créateurs. Dans ces six musées imaginaires, les oeuvres originales sont renouvelées trois fois par an, selon leur thématique, parce qu'elles ne peuvent être exposées plus de trois ou quatre mois et qu'elles doivent restées cachées pendant trois ans pour des raisons de conservation. D'ailleurs, le musée est responsable du dépôt légal national des parutions en BD, maintenues hors de la lumière dans des réserves climatisées. De plus, le CNBDI possède une bibliothèque de 15 000 albums ou ouvrages documentaires et une centaine de titres de périodiques, ainsi qu'une librairie qui fournit un très grand choix d'oeuvres actuellement disponibles.

Lors du séminaire, le but était également de faire découvrir l'intérêt de la lecture de bandes dessinées en classe et d'en souligner sa diversité.

Le récit de vie en bande dessinée a été présenté par Laurent Guyon, professeur de lettres, et Daniel Salles, formateur IUFM. Ils sont partis de l'oeuvre de Marjane Satrapi, Persepolis, éditée chez L'Association. Ses albums sont une autobiographie, de l'enfance à l'adolescence dans une famille occidentalisée d'Iran, mais aussi le rappel de la vie politique de ce pays avec la fin du régime du schah, la montée de la dictature islamiste et la guerre contre l'Irak. C'est donc une émouvante histoire individuelle dans la grande histoire. Ils ont aussi utilisés les albums d'Art Spiegelman, Maus, parus chez Flammarion. En alternant les scènes au présent et au passé, ils racontent la vie depuis les années 1930, en Pologne, de Vladek Spiegelman, survivant juif du génocide perpétré par les nazis et, celle de son fils, Art, créateur de BD, à New York dans les années 1970-1980. Les Juifs ont la physionomie de souris et les nazis de félins. Ce récit, novateur et très autobiographique, met le réalisme à l'épreuve de manière métaphorique.

Dans le même registre mais avec une vision différente, la bande dessinée de Pascal Croci, Auschwitz, aux Éditions du Masque, a été commentée par Sylvie Lesné, professeur de lettres au lycée, selon une approche pluridisciplinaire avec les TPE. L'album soulève des questions : la BD fait-elle de façon acceptable la transposition, la représentation de l'Histoire ? Il faut donc l'interroger du point de vue scientifique mais également sous l'angle narratif et esthétique. L'album ne laisse planer aucune ambiguïté : il condamne la Shoah. Pascal Croci veut sensibiliser les nouvelles générations au devoir de mémoire. Cette BD amène à se demander si on peut l'accomplir en alliant Histoire avec un grand h et histoire.

Ce qui peut paraître une hérésie pour les inconditionnels de Proust, Nicole Dauxin, professeur de lettres, a présenté avec conviction une exploitation pédagogique d'une bande dessinée adaptant À la recherche du temps perdu. Deux tomes dessinés par Stéphane Heuet sont parus chez Delcourt, Combray et À l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'objectif est d'encourager les lycéens de seconde et de première à pénétrer dans l'univers proustien qui peut leur sembler inaccessible. Les qualités de ces deux albums justifient la démarche. Par exemple, Stéphane Heuet apparaît fidèle à l'esprit de l'oeuvre, ce qui peut toujours se discuter, ne serait-ce qu'avec les élèves, mais garde aussi de longs extraits du texte original de Proust, insérés dans des encadrés sur un fond coquille d'oeuf, afin de lier les cases entre elles. Dans un fascicule de quinze pages publié par Delcourt, Nicole Dauxin propose aux enseignants des pistes et des parcours pédagogiques pour utiliser les deux albums de Stéphane Heuet. En seconde, la bande dessinée permet l'acquisition de notions telles que la focalisation et la narration subjective ainsi qu'un travail concernant la mise en couleur sur le réel et l'imaginaire ou le souvenir. En première, peuvent être étudiées une case, une planche ou une double page qui mettent en évidence et en valeur l'écriture de Proust.

Dominique Renard, formateur IUFM, au cours de son intervention, s'appuie sur l'album d'Alain Dodier intitulé Le Coeur à droite, tome 11 de la série "Jérôme K. Jérôme Bloche", éditée chez Dupuis. Il précise qu'il l'a choisi "en raison de son ancrage réaliste, de son humour, de ses qualités graphiques et narratives, de ses références explicites à un sous-genre, aussi bien littéraire que cinématographique, le roman noir et le film noir, qu'il parodie tout en lui rendant hommage". À partir de ce tome, il propose donc une séquence didactique en dix séances organisées autour de quatre grands thèmes : le genre noir, un héros et une série, l'étude d'un récit complexe et des propositions d'écriture. L'enseignant qui veut plus d'informations sur cette séquence les trouvera dans l'article de Dominique Renard, "Étude d'une bande dessinée policière", paru dans L'École des lettres (Collèges) n° 12 et 13 de 2001-2002.

Des pratiques pédagogiques diversifiées

Un autre objectif du stage était de témoigner des expériences pédagogiques. Deux enseignants ont exposé leurs activités dans le cadre des classes à Projet artistique et culturel (PAC). Avec des lycéens, Gil Batini, professeur d'histoire de l'art, avait choisi comme sujet : l'artiste dans la ville. Après un cours théorique sur la BD et sur la ville dans la BD, les élèves ont lu la totalité de la série des "Cités obscures", de François Schuiten et Benoît Peeters, aux éditions Casterman. Mais le tome le plus important était celui intitulé Brüsel afin d'établir un lien avec la ville de Bruxelles. En effet, les lycéens ont eu la chance de rencontrer le dessinateur François Schuiten dans son atelier, à Bruxelles. Présents dans cette ville, ils en ont profité pour visiter les lieux mis en scène par F. Schuiten et le Centre belge de la Bande dessinée. Ainsi outillés, dans le cadre de leur production, les lycéens, pendant quatre jours, en janvier 2003 au festival d'Angoulême, ont présenté l'exposition sur F. Schuiten qui avait reçu le Grand Prix de la ville d'Angoulême en 2002. À l'ensemble des connaissances acquises, les élèves peuvent ajouter la découverte de l'univers professionnel de la BD.

Une deuxième classe à PAC, avec des élèves de sixième, a été présentée par Valérie Bardy-Guillemant. Le sujet, bande dessinée et histoire(s), s'articulait autour d'un album, Sur les terres d'Horus, d'Isabelle Dethan aux éditions Delcourt. Ce projet avait plusieurs objectifs : former des lecteurs avertis d'albums BD (éduquer à l'image fixe, savoir la lire et l'analyser, comprendre le rapport complexe entre texte et image au service d'une narration), développer le plaisir d'écrire, aboutir à la satisfaction de réaliser une planche personnelle, pratiquer des recherches documentaires et favoriser le travail interdisciplinaire. Ce projet qui a mobilisé quatre disciplines (français, histoire-géographie, arts plastiques et documentation) s'est étalé sur trois mois. Les temps les plus forts ont été les deux jours d'intervention de l'auteur, Isabelle Dethan, qui, grâce à son expérience, a aidé à la réalisation d'une planche BD à partir d'un récit (adaptation du chapitre 2 de L'OEil d'Horus, d'Alain Surget, pages 19-24, "Castor poche", éditions Flammarion).

La BD : texte, prétexte ou contexte

Le séminaire s'est terminé par le questionnement : enseigner "la" BD ou "avec" la BD. Ce sont alors les outils produits par le CNDP qui ont été présentés. La collection "La BD de case en classe" souhaite répondre aux besoins des enseignants en matière de bande dessinée. Les auteurs ont exposé les deux derniers titres. Frank Pouzargues s'est intéressé à l'adaptation par Battaglia des Contes et nouvelles, de Maupassant : "Deux Amis", "Boule de suif", "Un coup d'État", "Saint-Antoine", "La Mère sauvage", "Le Père Milon", "L'Aventure de Walter Schnaffs" et "Mademoiselle Fifi". Il propose des fiches pour les élèves de collège ou de lycée accompagnées d'éléments de réponse et des pistes pédagogiques engageant une lecture partielle ou complète de l'album. Elles sont autant l'occasion d'appréhender l'oeuvre réaliste du romancier que de découvrir le travail expressionniste du dessinateur, sans jamais négliger l'approche des modes de narration propres à la bande dessinée.

François Righi a invité à l'étude de la guerre d'Algérie et de la guerre d'Indochine en exploitant les albums de Lax et Giroud : Azrayen' et Les Oubliés d'Annam. Ces deux oeuvres de fiction en bande dessinée se révèlent un moyen efficace pour introduire ces deux conflits auprès des élèves, d'autant plus que leurs récits reposent sur un contexte rigoureusement reconstitué. Des personnages complexes permettent d'accomplir une démarche profondément historique, de ne pas avoir des appréciations réductrices, bref, de s'éloigner de toutes formes de manichéisme. L'ouvrage propose une lecture, une analyse des planches directement concernées par les programmes de collège en classe de troisième et de lycée en classes de terminale. Le commentaire précise le rapport entre la fiction et la réalité historique ; il est aussi l'occasion d'une mise au point des connaissances en s'appuyant de manière classique sur des documents fournis. Afin d'aider l'enseignant, des activités destinées aux élèves sont proposées pour chaque chapitre.

Le second outil produit par le CNDP est le site internet L@BD dont l'adresse est www.labd.cndp.fr. Il est présenté par son rédacteur en chef, Didier Quella-Guyot, qui montre que le site réunit tout ce qui concerne la bande dessinée (albums, revues, articles, ouvrages spécialisés, vidéos, sites internet) et permet la recherche par auteur, sujet, titre, éditeur, âge, genre, ISBN... Il indique les coups de coeur par tranche d'âge. Le site se veut au service des élèves - du primaire au lycée -, des enseignants, des bibliothécaires, des étudiants et de tous les bédéphiles. Créé en 2000, il comprend aujourd'hui plus de dix mille données documentaires.

Un autre stage de cette envergure est prévu en 2004, toujours dans la capitale de la BD.

Argos, n°34, page 25 (03/2004)
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