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Face aux NTIC puis aux TICE, enjeux identitaires et pratiques professionnelles

Laetitia Pireyre, Synthèse du travail de recherche mené dans le cadre du DEA de sciences de l'éducation

Le chemin parcouru par l'institution scolaire vers la démocratisation de l'éducation et la mise en place d'une égalité des chances pour tous a permis à l'école de se doter d'outils de travail aux potentialités d'apprentissage novatrices.

Parmi ces outils, la création des centres de documentation et d'information s'est imposée dès la fin des années 1950.

L'évolution progressive des fonctions du CDI et des missions du documentaliste a amené la reconnaissance de ses multiples compétences en même temps que le développement de diverses pratiques professionnelles et conceptions du métier au sein d'un même corps.

Plus récemment, les nouvelles technologies se sont imposées comme les outils d'innovation permettant de développer l'autonomie des élèves et ont fait irruption dans les classes et au CDI.

Les NTIC participent, d'une part, des pratiques des usagers des CDI et, d'autre part, des pratiques des documentalistes.

Interroger les technologies de l'information et de la communication dans le cadre particulier du CDI revient, donc, à appréhender les liens d'interaction entre deux éléments moteurs d'innovation pédagogique.

À ce titre, cet article propose une réflexion sur l'intégration des NTIC au CDI du point de vue des professeurs documentalistes et interroge les pratiques des NTIC face aux représentations et identités professionnelles des documentalistes.

Si dès la fin du XIXe siècle, l'enseignement primaire se dote de bibliothèques scolaires, la question du développement de centres de ressources scolaires dans le second degré ne s'est pas posée avant 1945. Des années 1920 à la fin des années 1950, s'esquisse une nouvelle forme éducative.

Définition progressive du rôle et du statut des documentalistes

Cette période, dite de transition par Bernard Charlot (1987), est marquée par des périodes de reconstruction et d'essor économique qui créent un besoin en formation professionnelle et qui voient accroître le nombre d'élèves inscrits en collège et lycée. Parallèlement, la découverte du concept de jeunesse qui correspond à une prise de conscience (la jeunesse d'aujourd'hui formera la société de demain) amène la volonté de démocratiser l'éducation. C'est dans ce cadre que se pose pour la première fois la question de la création d'outils complémentaires à l'enseignement.

Il faudra attendre 1958 pour que soit inauguré le premier centre local de documentation pédagogique, CLDP, au lycée Janson-de-Sailly à Paris. Gérés dès leur origine par des enseignants bénéficiant d'une décharge de service, ces centres adoptent le modèle de fonctionnement et la bibliothéconomie des bibliothèques publiques c'est-à-dire le classement Dewey, l'accès direct et le prêt.

En 1962, le CLDP, aux fonctions principalement patrimoniales, devient SD, service de documentation pédagogique. Comme son nom l'indique, son rôle se limite au service à l'enseignement, c'est-à-dire rationaliser l'usage des ressources documentaires à destination des enseignants. Les établissements du second degré voient donc cohabiter les SD et les bibliothèques centrales d'établissement jusqu'à la fin des années 1960 où s'amorce leur regroupement via la création du SDI, service de documentation et d'information. L'appellation documentaliste-bibliothécaire naît en 1971.

La période de naissance du système scolaire moderne concrétisé, selon Bernard Charlot, durant les années 1960 et 1970, voit, au sein d'une société en mutation, la notion d'égalité des chances apparaître.

Le SDI qui devient CDI - centre de documentation et d'information - en mars 1973, ouvre désormais ses portes aux élèves, ce qui modifie à la fois ses fonctions et son statut. La circulaire du 17 février 1977 confirme qu'aux fonctions techniques du documentaliste s'ajoute la fonction pédagogique : "Le documentaliste, au même titre que ses collègues enseignants, est membre à part entière de la communauté éducative [...] sa fonction est donc essentiellement d'ordre pédagogique."

Toutefois, les années 70 voient cet élan initial diminuer et le rôle des CDI refluer avec la chute du nombre de postes d'adjoints d'enseignants documentalistes. Parallèlement, se construit l'image négative d'un métier ne demandant aucune compétence particulière puisqu'il devient la voie de repli offerte par l'administration à des professeurs ne pouvant plus enseigner dans les classes traditionnelles et, de ce fait, non formés.

Il faudra attendre 1986 pour que l'Éducation nationale amène le documentaliste sur la voie de la professionnalisation en définissant concrètement son rôle pédagogique avec l'élaboration d'un corpus de missions spécifiques et 1989, pour que soit créé le CAPES de sciences et techniques documentaires et que soit mise en place une formation dans les IUFM.

La circulaire du 13 mars 1986 représente une étape décisive dans le processus de définition du mandat des documentalistes avec la mise en place d'un corpus de missions. L'institution fixe ainsi les quatre missions principales du documentaliste-bibliothécaire de l'établissement scolaire :

  • l'initiation et la formation des élèves à la recherche documentaire ;
  • la participation à l'activité pédagogique de l'établissement ;
  • la participation à l'ouverture de l'établissement ;
  • la mise à disposition et l'enrichissement du fonds documentaire.

En définissant ce mandat, l'institution fixe les champs de savoir et de compétences du documentaliste nécessaires à sa professionnalisation. L'institution du CAPES lui donne son statut et son autonomie.

Construction progressive d'une identité ?

L'élaboration d'un processus de professionnalisation des documentalistes est-elle garante d'une identité commune au sein du corps enseignant et au sein du corps des documentalistes ?

La mise en place du CAPES de documentation en 1989 a assigné au documentaliste un statut de professeur, ébauché par la circulaire de 1986 et, à ce titre, il s'inscrit dans le processus éducatif de l'enseignement en France. Toutefois, la spécificité de ses missions le différencie de l'enseignant disciplinaire.

Si le professeur applique un programme spécifique à sa discipline et standardisé, la nature de l'enseignement du documentaliste est pluridisciplinaire et multiplie les situations d'apprentissage. Le documentaliste est un enseignant "sans programme, sans classe et sans heures de cours" qui amène les professeurs à avoir "encore trop souvent tendance à nous assimiler à des responsables de bibliothèque" (Roger Chartier, 1997).

Se pose alors le problème d'un statut officiellement reconnu par l'institution du CAPES et non reconnu par la totalité du corps enseignant et qui interfère dans le bon exercice des missions du documentaliste. Le rapport de l'inspection générale rendu publique en 2000 met en évidence le fait que "les enseignants [...] ont tendance à penser que le document est transparent et que son usage ne requiert aucun apprentissage spécifique".

La volonté de reconnaissance est à la base de mouvements militants de documentalistes qui s'organisent autour de revues spécialisées (Inter-CDI...) ou d'associations (FADBEN...) et qui revendiquent une réactualisation des missions, l'élaboration d'un référentiel métier clair, voire un aboutissement concret au processus de professionnalisation marqué par la création d'une agrégation de documentation.

La diversité des missions du documentaliste suggérée par la circulaire de 1986 et l'évolution du métier, de la bibliothéconomie à la pédagogie, amène, en outre, un décalage entre les pratiques individuelles des documentalistes aux conceptions différentes de leur métier (Marie-Annick Le Gouellec-Decrop, 1997).

Un premier décalage issu de l'évolution historique du métier oppose le documentaliste gestionnaire au documentaliste pédagogue. M.-A. Le Gouellec-Decrop met en évidence la disparité des pratiques du documentaliste selon son ancienneté dans la fonction, selon sa formation et son mode de recrutement. Ainsi, la gestion du fonds documentaire et sa mise en accès représentent pour les documentalistes recrutés avant la mise en place de la circulaire de 1986 la fonction principale du métier au détriment de la dimension pédagogique. Parallèlement, les documentalistes en exercice depuis les années 1980 ou certifiés par le CAPES donnent une place prépondérante à la formation documentaire de l'élève avec des méthodes pédagogiques adaptées et inscrites dans un projet d'établissement. D'autre part, l'évolution du métier voit s'ajouter à la "professionnalité bibliothécaire" et à la "professionnalité pédagogue" une troisième "professionnalité professeur de documentation" créant un clivage supplémentaire entre une conception de la documentation polyvalente et transversale et une conception de la documentation en tant que discipline scolaire.

À ce fractionnement occasionné par la circulaire de 1986 s'ajoute aujourd'hui celui lié à la diversité des missions définies par ce même texte et lié aux contraintes matérielles de temps ou de moyen auxquelles est assujetti le documentaliste. Ainsi, au documentaliste gestionnaire, coexistent le documentaliste "animateur" qui répond à la mission d'incitation à la lecture, le documentaliste "professeur de documentation" qui répond à la mission de formation des élèves aux outils documentaires et le documentaliste "TIC" accompagnateur des enseignements disciplinaires. Cette diversité des conceptions du métier de documentaliste et donc de ses missions met en évidence, d'une part, une dualité entre gestion et pédagogie accentuée dans la pratique par les contraintes matérielles, et qui pourtant sont indispensables l'une à l'autre, la gestion du fonds n'étant pas indépendante du projet pédagogique et l'activité pédagogique nécessitant une bonne gestion du fonds.

La professionnalisation du documentaliste est un processus en émergence et voit coexister des conceptions différentes de la profession au sein d'un corps "en quête d'identité".

L'intégration des NTIC au CDI : une évolution du métier ?

L'intégration des technologies de l'information et de la communication dans le système éducatif français s'élabore progressivement à partir des années 1970 et en corrélation avec l'évolution des politiques éducatives visant à la rénovation de l'enseignement traditionnel. Elle est donc issue de ce même contexte à l'origine de la création des CDI au sein des établissements scolaires. La maîtrise des NTIC est un enjeu essentiel du système éducatif qui voit se succéder durant les années 1980 de nombreux plans d'informatisation des établissements scolaires.

Les années 1990 banalisent les usages de l'informatique et intègrent le multimédia et internet aux outils pédagogiques (Georges-Louis Baron et Éric Bruillard, 1996).

Afin d'anticiper les éventuelles évolutions orchestrées par l'intégration des NTIC au CDI, l'Éducation nationale fait un état des lieux des pratiques des NTIC en information et documentation dans le rapport de l'inspection générale de 2001.

Les évolutions mises en évidence touchent à la fois la forme et le fond du métier. L'accès direct par internet aux documents primaires représente, selon ce rapport, le bouleversement principal qui doit conduire à un renouvellement d'ensemble.

Ce renouvellement touche, d'une part, le rôle de gestionnaire du documentaliste qui devra conjuguer les "ressources présentes sur l'étagère" et les "ressources distantes" de type littérature grise et dont la localisation, le repérage et l'authentification sont difficiles. Il s'agit d'une modification du type et du support de l'information qui conduit le documentaliste à modifier ses pratiques bibliothéconomiques.

D'autre part, le rôle pédagogique du documentaliste est appelé à se renouveler. Si jusqu'à présent, celui-ci avait une fonction de médiateur entre l'élève et l'information, l'accès direct aux ressources via internet par les élèves modifie cette équation. C'est pourquoi, cette étude conclut que "l'axe d'intervention du documentaliste est appelé à se décentrer. La formation aux techniques de recherche qui garde [...] sa légitimité au stade de l'initiation s'effacera progressivement au profit d'un rôle croissant de conseil et d'analyse de la qualité et de la pertinence des sources. De manipulateur de la recherche, le documentaliste est appelé à devenir un consultant, un "infodaticien"".

Dès lors se pose la question de la réactualisation des missions du professeur documentaliste. Cette nécessité conduit la direction de l'Enseignement scolaire à élaborer un projet de circulaire "Missions du professeur documentaliste" (DESCO, avril 2002) et soumis aux réactions des documentalistes membres de la FADBEN.

L'évolution progressive du métier n'a pas, jusqu'à présent, permis au corps des documentalistes de trouver une unité autour de laquelle ils puissent se construire une identité commune. Le problème de la professionnalité prend, en outre, une acuité particulière du fait de l'intégration des NTIC au CDI. En effet, celles-ci relancent les problématiques liées au métier et amènent une évolution de sa forme et de son fond.

Facteurs de clivage identitaire ou outils de construction d'une communauté ?

Les usages des NTIC dans les pratiques professionnelles des documentalistes sont de deux types :

  • D'une part, l'informatique et le multimédia s'insèrent comme de nouveaux outils de travail dans l'exercice quotidien des documentalistes, qu'il s'agisse de la gestion du fonds documentaire ou de la formation des élèves à la recherche documentaire.
  • D'autre part, internet représente un moyen de communication qui peut amener l'exercice du métier vers le travail en réseau.
  • Ces deux types de pratique des NTIC me semblent jouer, chacun, un rôle différent sur les professionnalités des documentalistes.
  • Deux hypothèses ont été avancées dans le cadre de mon travail de recherche :
  • L'usage des NTIC en tant qu'outil de travail (informatique et multimédia) renforce la pluralité identitaire.
  • L'usage des NTIC en tant que moyen de communication (internet) est vecteur de regroupement identitaire.

L'étude empirique menée, par observations et questionnaires, au sein de deux établissements scolaires contrastés ainsi qu'auprès de la liste de diffusion Cdidoc permet de dégager les résultats suivants :

Les représentations des documentalistes quant aux NTIC semblent avoir évolué. En effet, les sentiments de dépendance des documentalistes plus âgés aux NTIC sont aujourd'hui réduits au profit d'une représentation plus positive.

En revanche, les inquiétudes quant à leur influence sur l'image et l'évolution du métier ne sont plus le cas de documentalistes plus âgés mais des plus jeunes. C'est l'avenir d'un métier non défini clairement qui est au centre de leurs préoccupations.

Si les NTIC apparaissent comme totalement intégrées dans les habitudes de travail des documentalistes interrogés et si l'on assiste à un consensus sur la positivité de leurs apports, il est néanmoins observable que celles-ci ne modifient leurs pratiques que sur la forme et non sur le fond. Les NTIC en tant qu'outils de travail représentent de nouveaux moyens offerts aux documentalistes pour contribuer à leurs habitudes de travail. Leurs usages ne modifient pas les pratiques mais en changent les modalités.

Les nouvelles compétences acquises ne permettent pas de résorber le clivage créé par les conceptions différentes du métier en amorçant un regroupement identitaire mais, contrairement, sont restreintes et dépendantes des professionnalités existantes.

Le bilan effectué en 1997 par M.-A. Le Gouellec-Decrop, concluant à un renforcement des différences de conceptions du métier par l'intégration des NTIC, semble encore aujourd'hui d'actualité. En effet, les usages faits de ces outils sont logiquement dirigés par les conceptions de leurs utilisateurs et encore soumis à une dualité entre bibliothéconomie et pédagogie.

Les NTIC interviennent donc bien comme un élément révélateur, voire "accélérateur" des clivages et des différences de conception liées à la définition du métier.

Nous pouvons, toutefois, nous demander si ce phénomène ne résulte pas d'un autre facteur, celui de la formation.

Pour Henri Dieuzeide, "désormais, les vrais problèmes de la pédagogie des NTIC sont à peine techniques, ils sont d'abord et surtout pédagogiques" (Henri Dieuzeide, 1995). Si, en effet, les documentalistes ont été formés à la maîtrise technique des NTIC, n'y a-t-il pas un manque de formation quant à leur utilisation en activités pédagogiques ? Les habitudes de pratique ne perdurent-elles pas, outre par la persistance des différences de conception, par un manque de moyen mis à disposition des documentalistes ?

L'usage de l'outil de communication que représente la liste de diffusion permet-il le regroupement identitaire ?

Le constat effectué par cette étude est que la participation à cette liste permet aux documentalistes de tout âge et de toute formation de travailler en réseau en multipliant les informations, en partageant des pratiques et en résolvant les difficultés liées à l'exercice du métier et, de ce fait, de développer un sentiment d'appartenance à une communauté.

Toutefois, cette communauté virtuelle, pouvant être considérée comme une communauté de pratique, ne marque pas un réel regroupement identitaire autour d'une conception unique du métier.

Se pose, alors, la question de la place de cette communauté de pratique au sein du corps des documentalistes.

Il semble légitime de se demander si cette communauté ne vient pas s'ajouter à celles existantes et si celle-ci ne renforce pas les différences de professionnalité entre documentalistes membres et documentalistes non-membres.

Si ce type de pratique apparaît, à première vue, susceptible d'apporter une réponse à la quête d'identité des membres de cette liste, n'en est-elle pas plutôt le symptôme, voire la concrétisation ?

À l'heure où la prise de conscience de la nécessité de redéfinir clairement les missions du professeur documentaliste semble générale, les TICE ont un double rôle :

D'une part, l'importance de leur place au sein des pratiques des documentalistes amène en même temps qu'une revalorisation du métier, de nouvelles compétences exigibles. Définir un référentiel métier ne peut, désormais, faire l'impasse de ces compétences et les TICE apparaissent être un élément moteur du processus de professionnalisation des documentalistes.

D'autre part, paradoxalement, les pratiques des TICE apparaissent, aujourd'hui, comme un obstacle supplémentaire à un regroupement identitaire en ce qu'elles agissent comme renfort des professionnalités existantes.

Références bibliographiques

  • Baron Georges-Louis, Bruillard Éric, L'Informatique et ses usagers dans l'éducation, PUF, 1996.
  • Charlot Bernard, L'École en mutation : crise de l'école et mutations sociales, Payot, 1987.
  • Le Gouellec-Decrop Marie-Annick, Les Documentalistes de l'Éducation nationale : émergence d'une profession en quête d'identité, Thèse de doctorat, université de Nantes, 1997.
  • Dieuzeide Henri, Les Nouvelles Technologies : outils d'enseignement, Nathan Pédagogie, 1995.
  • Ministère de l'Éducation nationale, direction de l'Enseignement scolaire, Projet de circulaire de la desco : Missions du professeur documentaliste, 2002.
  • Ministère de l'Éducation nationale, Information et documentation en milieu scolaire, Rapport dirigé par Guy Pouzard, inspecteur général de l'Éducation nationale, 2001.
  • Ministère de l'Éducation nationale, "Missions des personnels exerçant dans les centres de documentation et d'information", circulaire du 13 mars 1986, BO n° 12, 27 mars 1986.
Argos, n°34, page 13 (03/2004)
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