Editorial

Editorial du numéro 34 ("Goûts et dégoûts des lecteurs")

Serge Goffard

Imaginons que des parents amènent un enfant qui mange peu, mal, voire est anorexique à un médecin qui, après quelques minutes d'entretien avec l'enfant, conclurait que tout ira bien lorsque cet enfant aura réappris à bien tenir son couteau, sa fourchette et sa cuillère (de la bonne main), saura mettre sa serviette et dire "Merci", lorsqu'il aura compris que la belle et bonne nourriture présentée à la table familiale lui fera, comme à ses parents, le teint frais et l'oeil brillant, la démarche assurée et le succès social. Le diagnostic paraîtrait peu pertinent, les remèdes inadéquats et le pronostic simplet.

Pourtant, bon nombre de ceux qui se penchent sur la lecture et l'écriture pour en ausculter la "crise" actuelle se comportent comme ces médecins de Molière, prompts à la saignée et à la purge, qui savent dire que "voilà pourquoi votre fille est muette" - on dit aujourd'hui "illettrée, dyslexique" - mais se montrent bien incapables de lui redonner la parole, c'est-à-dire de rendre aux enfants et aux jeunes le goût de lire et d'écrire.

Il ne suffit pas de proposer de bons livres et de beaux textes à écrire sur de belles tables pour former des lecteurs. Il ne suffit pas de présenter des programmes intéressants, ni des séquences d'enseignement alléchantes et variées. Il ne suffit pas de proclamer qu'il faut revenir aux choses simples. Les meilleures intentions produisent, même, des effets dévastateurs. On a bien souvent oublié qu'apprendre ne se décrète pas, qu'il est nécessaire de considérer celles et ceux qui sont en train d'apprendre, de les prendre comme elles et ils sont, là où elles et ils sont. Et qui, au nom de leur propre identité, ont de plus en plus tendance à manifester leurs désirs d'agir, de comprendre et de penser autrement que leurs aînés. Leurs désirs, au pluriel, parce qu'ils existent et principalement celui d'apprendre, de satisfaire d'intimes curiosités. Si l'on veut bien les reconnaître, ces désirs.

À chaque génération, les chemins de la lecture et de l'écriture sont à réinventer. L'École et les adultes qui la conçoivent proposent des chemins, des textes, des auteurs. On ne peut que se féliciter du fait qu'ils se multiplient, que les approches soient diversifiées. Mais on constate aussi que, malgré qu'on en ait, il y a un pourcentage beaucoup trop élevé de jeunes qui sortent du système scolaire sans appétence pour les écrits, à lire comme à produire. Alors, l'effort est à poursuivre. Ce n'est pas en vitupérant les méthodes de lecture ou les mauvaises habitudes des enfants que l'on avance.

Pour reprendre l'analogie, l'anorexie se soigne, lentement, par un dialogue parfois difficile, conflictuel, douloureux entre la personne et son thérapeute. L'inappétence aux écrits relève de la même pratique, donc l'écoute, pédagogique, humaine et, surtout, patiente et attentive à l'altérité de l'enfant en train d'apprendre, pas seulement, ici, à lire et écrire, mais à vivre. Une écoute qui prend en considération l'enfant en tant que personne humaine en train de se construire une identité, intellectuelle, sentimentale, affective et physique. Le dossier de ce numéro est une invitation à ouvrir le champ des pratiques et des réflexions. Pour éviter de purger et de saigner les récalcitrants, même si cela prétend être pour leur bien, afin qu'ils deviennent de "bons citoyens, intégrés".

Argos, n°34, page 1 (03/2004)
Argos - Editorial du numéro 34 ("Goûts et dégoûts des lecteurs")