Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 6. Relier

Troubles de l'apprentissage et rôle des enseignants

Ariel Conte, Président de l'association Coridys

Dans chaque classe, il existe, en moyenne, quatre enfants en difficulté d'apprentissage. Pour des raisons diverses.

Un enfant par classe, au moins, présente un trouble spécifique d'apprentissage.

On sait, en effet, que 4 à 6 % de la population souffrent de ces troubles : dyslexies-dysorthographies, dysphasies, dyspraxies, dyscalculies, troubles déficitaires de l'attention avec ou sans hyperactivité, etc. Il peut s'agir de formes légères, moyennes ou sévères, ces dernières (1 % de la population) constituant de véritables handicaps, nécessitant des structures spécialisées, au moins pendant quelques années.

Les troubles spécifiques d'apprentissage sont des dysfonctionnements neuropsychologiques qui touchent des enfants d'intelligence normale ou supérieure (il y a beaucoup de "surdoués" dyslexiques). Ils peuvent avoir des conséquences psychologiques importantes si l'environnement de l'enfant les comprend mal. Cet environnement sera déterminant dans la mesure où un trouble de gravité identique sera compensé de façon fort différente si l'enfant est livré à lui-même ou s'il est aidé par sa famille et par l'école. Les dyslexies sont l'une des causes principales de l'illettrisme.

Un dépistage précoce et une prise en charge compétente peuvent réduire le handicap. Le diagnostic et la prise en charge doivent être pluridisciplinaires. Le bilan doit prendre en compte les aspects neuropsychologiques, orthophoniques, psychomoteurs, psychologiques, pédagogiques et sociaux.

Travail associatif et enjeux actuels

Coridys est née, il y a huit ans, de la colère de quelques personnes, parents et professionnels, ayant pris conscience d'une situation absurde : les familles confrontées aux troubles d'apprentissage devaient chercher des explications et de l'aide pendant plusieurs années avant d'aboutir au constat que notre société ne prenait pratiquement pas en compte ce problème.

Coridys a été créée en 1994, alors que des associations de parents se battaient déjà depuis longtemps.

Nous avions constaté qu'il existait de très nombreux travaux de recherche et des praticiens spécialisés, mais que paradoxalement, ni les médecins, ni les enseignants, ni les psychologues n'étaient formés.

Le cloisonnement entre le monde de l'éducation et celui de la santé était impressionnant.

Les luttes idéologiques et l'ignorance avaient produit un désastre.

Il nous a fallu rassembler des praticiens et des chercheurs de différentes disciplines, les convaincre de rédiger des textes communicables aux responsables politiques et administratifs ainsi qu'aux familles qui cherchaient désespérément les bonnes informations. Il a fallu réunir les publications existantes et les faire connaître, réaliser un site internet, construire un prototype de centre de ressources. Des dizaines de milliers de documents ont été envoyés. Nous avons dû, avec les autres associations, mobiliser les médias et les parlementaires.

Le travail associatif nous a fait découvrir, peu à peu, une situation que nous ne pouvions pas imaginer à ce point catastrophique.

La très grande majorité des familles qui nous a contactés, depuis huit ans, a connu un parcours très semblable au nôtre. Elles ont perdu plusieurs années avant d'avoir les bonnes informations. Quand les troubles sont sévères, elles subissent des mois d'attente avant d'avoir un rendez-vous dans des consultations hospitalières surchargées. Elles rencontrent la pénurie d'établissements adaptés, les carences du système éducatif, l'insuffisance des possibilités de rééducation. Beaucoup témoignent des "interprétations sauvages" de psychologues ignorants tout des dysfonctionnements neuropsychologiques. Ces familles, cependant, appartiennent généralement aux classes moyennes qui savent se battre et s'informer.

Par contre et malheureusement, nous avons découvert que les enfants des familles défavorisées, sont en très grand nombre, sans diagnostic et sans traitement adaptés, dans des structures pour déficients ou malades mentaux, avec les conséquences que l'on imagine...

Les parents d'enfants sourds, autistes, plurihandicapés et bien d'autres ont connu aussi l'incompréhension, la lenteur de réaction des responsables politiques et administratifs, les conflits idéologiques et les difficultés de communication entre le monde de la Santé et celui de l'Éducation. Ce qui est particulier dans le cas des dysfonctionnements neuropsychologiques, c'est l'importance de la population concernée. Cet aspect démographique représente un véritable défi sur le plan de la formation et de l'organisation des soins. Paradoxalement, l'ampleur du problème entraîne un effet d'incrédulité : comment comprendre, si ce problème est aussi grave que le prétendent les associations, que les pouvoirs publics ne s'en soient pas préoccupés plus tôt ?

Cette sous-estimation du problème n'est-elle pas encore présente aujourd'hui, malgré la volonté politique, affichée dans les discours des ministres ?

Il faut signaler également la demande croissante des adultes, souffrant de ces troubles et qui n'osaient en parler avant que les médias ne commencent à aborder le problème.

Un début de prise de conscience de l'ampleur du problème a eu lieu, en 1999, chez les responsables politiques et administratifs. Coridys est pour beaucoup dans ce changement.

La revue du Haut Comité de la Santé publique, Actualité et dossier en santé publique, a consacré son numéro 26, paru au mois de mars 1999, aux troubles de l'apprentissage chez l'enfant.

Un groupe de travail interministériel, sur les dyslexies et les dysphasies, a été créé, à l'initiative de Ségolène Royal, en octobre. Le rapport de L'inspecteur Jean-Charles Ringard a été rendu public en juillet 2000. Un deuxième rapport (Veber) a été publié en octobre. Un "plan d'action" a été annoncé le 21 mars 2001, par le ministre de l'Éducation nationale et le secrétaire d'État à la santé. Deux circulaires, rendant légal ce "plan d'action", ont été publiées en mai 2001 et février 2002.

Les troubles d'apprentissage, et les troubles du langage en particulier, sont devenus une priorité pour la Sécurité sociale et pour des responsables des programmes régionaux de santé.

Un rapport de l'IGAS/IGEN, daté de janvier 2002, à confirmé la gravité de la situation que nous dénonçons depuis 1994.

Sur le terrain, presque tout reste à faire et les moyens ne sont pas au rendez-vous.

Le dépistage s'organise, des centres référents hospitaliers sont répertoriés et des réseaux sont mis en place.

Cependant, les lieux de diagnostic sont insuffisants (de nombreux mois sont nécessaires pour avoir un rendez-vous). Il existe une pénurie d'orthophonistes, de neuropsychologues, de psychomotriciens et d'enseignants spécialisés. Il n'y a pratiquement pas de structures pour les enfants gravement touchés (soit 6 000 enfants par classe d'âge). Les besoins, en ce qui concerne l'information et la formation, sont énormes.

Il faut insister sur un aspect trop méconnu des troubles d'apprentissage : un enfant (ou un adulte) qui a des troubles sévères sera aussi en difficulté ailleurs qu'à l'école. Il sera handicapé partout, par ses troubles du langage oral ou écrit mais également par ses troubles attentionnels, ses troubles d'intégration visuelle ou ses troubles de mémoire : comment bien respecter les consignes sportives, quand on confond la droite et la gauche, quand on a besoin de temps pour décoder ce que veut dire le moniteur ou de la difficulté à coordonner ses mouvements ?

Coridys
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Le rôle des enseignants

Les enseignants ont un rôle essentiel dans la prévention, le repérage et l'intégration des enfants "Dys".

Le dépistage par la PMI et la médecine scolaire s'organise.

Les médecins scolaires sont maintenant formés à dépister les troubles d'apprentissage au cours de l'examen de la sixième année. Cependant ils sont trop peu nombreux pour faire un bilan approfondi pour chaque enfant. Le rapport de l'IGAS/IGEN préconise un repérage des enfants à risque par les enseignants, qui peuvent alors les signaler au médecin scolaire, mais également au psychologue scolaire et au RASED. Les enseignants peuvent également conseiller à la famille de demander une ordonnance au médecin de famille pour faire effectuer un bilan de langage chez l'orthophoniste. S'il s'agit d'un trouble complexe, l'orthophoniste ou le médecin pourront demander un diagnostic complet au centre référent hospitalier le plus proche. L'aide des associations sera précieuse pour accompagner et informer la famille.

Les signes qui doivent alerter l'enseignant sont des difficultés persistantes du langage oral (puis écrit) ou de la coordination motrice. Il existe des outils de repérage, comme le questionnaire de Chevrie-Muller pour les enfants de 3 ans 1/2.

Il est bien établi que, dans la très grande majorité des cas, les troubles du langage écrit ont leur origine dans un trouble du langage oral. L'aptitude à discriminer les sons du langage (phonèmes) est indispensable à l'apprentissage du langage écrit. Le cerveau de la plupart des dyslexiques a la particularité de dysfonctionner à ce niveau.

Les outils d'entraînement phonologique, qui sont maintenant à la disposition des enseignants, dès la maternelle, vont permettre d'aider les enfants qui ont manqué de stimulation dans leur famille. Ils vont aider également à repérer les enfants à risque de dyslexie phonologique : malgré un entraînement régulier, ils continueront à avoir du mal à segmenter les mots.

Les jeux de langage, de mémoire, les activités psychomotrices, vont aider les enfants à compenser des troubles légers.

Pour les enfants diagnostiqués, un travail en collaboration avec l'orthophoniste ou le psychomotricien est essentiel.

Au fur et à mesure que les enseignants et, en particulier, les enseignants spécialisés seront formés dans le domaine des troubles d'apprentissage, l'organisation des prises en charge évoluera. Les troubles légers et moyens pourront souvent être pris en charge à l'école. Les troubles sévères seront repérés plus tôt et adressés à l'orthophoniste, au neuropsychologue ou au neuropédiatre.

Il existe, au ministère de l'Éducation nationale, une volonté de mieux intégrer les enfants en difficulté ou handicapés. La plupart des enfants souffrant de troubles d'apprentissage devraient pouvoir être intégrés en classe ordinaire, avec quelques aménagements. Pour les cas les plus sévères, il faudra créer des classes spécialisées en école ordinaire (il en existe déjà quelques-unes) ou des classe spécialisées en centres spécialisés, pour des séjours limités à quelques années (il en existe quelques rares exemples).

Il faut dire tout de suite que le rapport de l'IGAS/IGEN insiste sur le fait qu'on demande aux enseignants deux choses contradictoires : faire réussir des groupes d'élèves et intégrer les enfants en difficulté et handicapés (souvent sans moyens ni formation).

Il ne sera pas facile, pour l'enseignant, d'intégrer un enfant souffrant de troubles sévères, en particulier s'il s'agit d'une dyslexie majeure, d'une dyspraxie, d'un important trouble attentionnel ou d'une hyperactivité. Le travail en équipe pluridisciplinaire sera essentiel et un contrat d'intégration pourra organiser la scolarité (PISA, dans le cas où le handicap est reconnu par la CDES).

Dans les cas ou les troubles sont légers ou moyens, la reconnaissance du problème et quelques aménagements vont permettre à l'enfant de bien s'intégrer. Un plan d'accueil individualisé (PAI) pourra aider à aménager la scolarité et permettre, par exemple, les sorties, sur le temps scolaire, pour aller en rééducation. Il s'agit d'un simple contrat entre la famille, le médecin scolaire et le chef d'établissement.

L'enseignant s'efforcera de ne pas stigmatiser les difficultés de l'enfant.

Il ne sert à rien de reprocher son inattention à un enfant ayant de graves troubles attentionnels. Il vaudra mieux le mettre au premier rang et l'aider à se concentrer et à s'organiser.

Il faudra éviter de mettre un dyslexique en difficulté devant les autres en le faisant lire à haute voix. Il faudra éviter de le pénaliser en orthographe dans des matières autre que le français et lui proposer une double notation en dictée (passer de 30 fautes à 15 est un progrès qu'il faut encourager).

Il aura besoin de plus de temps que les autres, car il doit faire volontairement ce que les autres font automatiquement.

Chaque fois que cela est possible, il faudra lui permettre de restituer ses connaissances à l'oral.

Il est important de savoir si l'enfant a des difficultés de mémoire et quelles sont ses stratégies pour apprendre.

Il faudra lui présenter l'information par plusieurs entrées : visuelle (images, cartes, photos), kinesthésique (le toucher), graphique, écrite (et donner un résumé).

Un ordinateur peut être une aide déterminante pour certains enfants : pour ceux qui ont du mal à écrire à cause d'une dysgraphie, mais également parce que des correcteurs d'orthographe performants arrivent sur le marché. Des logiciels de dictée à l'ordinateur commencent à révolutionner la vie des dysorthographiques.

Nous savons que certains psychologues et enseignants ont encore du mal à se représenter les dysfonctionnements neuropsychologiques et à les prendre en compte.

Nous constatons cependant, de plus en plus, que de très nombreux enseignants souhaitent mieux comprendre et mieux aider ces enfants : nous sommes à leur disposition (ainsi que les autres associations) pour leur faciliter la tâche.

Une bibliographie complète, les rapports cités et les textes légaux sont disponibles sur notre site internet ou dans nos centres de documentation (envoi gratuit sur simple demande).

Coridys est membre du Centre technique national d'Études et de Recherches sur les handicaps et les inadaptations (CTNERHI). Coridys est également membre associé du Comité d'entente des Associations représentatives de personnes handicapées et de parents d'enfants handicapés et de l'association "Droit au savoir".

Argos, n°33, page 70 (12/2003)
Argos - Troubles de l'apprentissage et rôle des enseignants